Hautes résolutions

Téléchargez ici Catastrophes No. 4 au format pdf

*

À moi. L’histoire d’une de nos scolies.

Le soleil se couchait sur Saint-Germain-des-Prés, je venais de mettre au propre ma liste de bonnes résolutions. (Quoique l’automne ait été si pluvieux que les feuilles des marronniers, accumulées sur les paillassons de Gibert, menaçâssent les reins des clients affairés) au quatrième étage de notre maison d’édition, dans les locaux de la Revue, rien ne nous distrayait des plus hautes préoccupations :
— Qu’ils chutent mais à la rime, s’ils le peuvent, ha ha, les papylectes, ricana Don Cello, au moment où mon assistant lui tendait, moins sardonique, ainsi qu’à notre troisième collègue, la copie du poème norvégien qu’on nous avait fait parvenir par fax, au matin.
Aucun de nous, cela va de soi, ne pipait mot au norvégien. Mais l’auteur, comptable dans une entreprise de transport de bêtes (une barge les emmenait d’un fjord à l’autre, lors de la transhumance), avait présenté son poème sous la forme d’un tableau Excel. Il avait légendé chaque case, décrivant en anglais pour le mot qu’elle contenait sa nature grammaticale, sa fonction, et une signification possible. Pour convaincre mes collègues, sceptiques, j’avais dû sauter sur la table en marbre (attention aux flûtes pleines), et debout face à la baie vitrée derrière laquelle une mer de nuages roses s’offrait à ma contemplation, j’avais dit, avec la voix chaude et ample d’un Thésée :
— Réapprendre à parler pour la première fois.

Moi, accroupi sur la table, main tendue vers la lune bleue ; eux, mangeant mes paroles juteuses comme une orange. Il ne nous restait qu’une place dans le sommaire ; cette réunion serait la dernière. Il fallait décider. Les deux traducteurs, l’administrateur du site, le responsable des illustrations, le metteur en page, l’attaché de presse, le collégien stagiaire, le standardiste et nos assistants personnels, conscients de la gravité de la situation, tirèrent les rideaux et sortirent.

Nous nous assîmes, chacun en face d’une copie du poème. La tension était palpable. On n’entendait que l’abrasion grésillante des puissants cigares.

Comme face à du tennis joué dans une grille de sudoku, nos yeux montaient et descendaient, partaient à droite, à gauche, dans le tableau Excel, revenaient et repartaient encore, peinant à tisser entre les mots de norvégien et les notes en anglais un filet de signification qui pût tenir pour un équivalent du poème original. Au bout de quelques minutes, empaquetés dans les rubans gris de leur fumée grosse se dégagèrent tout de même, mais simultanément, les jugements contradictoires de Bin Al Arcar et de Don Cello :
— Dje ala dmoerrede !

Le soleil, prêt de sombrer, rougeoyait comme le bouton de son cigare ; mais les rideaux étaient clos et il ne fit pas scintiller la chevalière de Don Cello. Bin Al Arcar cligna tout de même de l’œil. Mes deux associés s’engagèrent dans la discussion :
— On le publie.
— On ne le publie pas.
Ils argumentaient.

— Je ne vois pas l’intérêt. C’est un Viking, d’accord, mais que fait-il sinon monter en épingle ses anecdotes d’expert comptable ? C’est plat, terne comme de l’herbe broutée par les vautours en haut des fjords. Ce n’est pas un poème, c’est une cage à lapin. Les mots y font pitié dans leurs cellules. Tu veux condamner le lecteur à l’ennui ferme ? Franchement, où est la poésie ? Ah ! Elle m’entortille les omoplates, la mode du scandinavet !
— Arrête, c’est ton esprit qui est en cage. Open up! En faisant passer sa vie, toute sa vie, dans la grille du poème, il lui confère une forme, une forme… tragique ! Partout ici l’intensité déborde, l’intensité jusqu’à présent enfouie sous le quotidien qui l’étouffait. Il la redonne bam ! boum ! dans les rythmes, certes rétifs à la belle rhétorique, mais regarde ces mots pleins de ø, et de å !
— On dirait qu’il jouit par la langue ! tentai-je.
— Ce sont des lignes de compta ! répondit l’un.
— Le poème peut faire feu de tout bois, dit l’autre,— il le doit. Pour embrasser la vie ! Alors il faut accepter un peu de poussière, et se salir les mains, pour être sûr de récolter toutes les braises de l’âtre, et grappiller où elles existent toutes les parcelles de l’être !
— Mais moi, ou toi, ou le lecteur de la Revue, qu’est-ce qu’il peut bien foutre avec ça, pourquoi lui mettre entre les mains ?
— Et que devait-il faire avec les ornements que tu appelles de tes vœux ? Les métaphores, les belles formules ? Se les enfiler en collier, en gala de perles, les laisser fondre comme des suppos, ou sous sa langue, tels des cannelets ? Les prendre en photo scintillants dans la nuit toute blanche de la page ? Un poème, mon ami, n’est pas un beau jardin anglais, un single malt de dix ans d’âge, un petit bijou ou un baiser déposé sur la bouche : mais un violent cœur qui bataille, en vérité, c’est l’Arythmie !
— Un poème ça doit être comme ci.
— Un poème ça doit être comme ça.

Et ce n’étaient bien sûr pas, mes amis, les goûts et couleurs : c’était le concept du poème, et de ce qu’il doit être et doit faire. Est-ce là un acte de langage, à juger moralement selon l’éthique des vérités, ou un produit d’artisanat, à l’aune de sa correspondance à un patron donné ? Ou bien encore — même mensonger, irrégulier — un bien de consommation, à procurer satisfaction ? Je réfléchissais fort : on pouvait voir bouger la peau de mon crâne.

Les deux traducteurs, l’administrateur du site, le responsable des illustrations, le metteur en page, l’attaché de presse, le collégien stagiaire, le standardiste et nos assistants personnels revinrent sans les réponses à ces questions, avec trois grands verres de Cognac, japonais. Quand ils ouvrirent les rideaux, c’était comme si les masques tombaient : dans le ciel de Saint-Germain-des-Prés, les nuages comme les doutes s’étaient accumulés. Alors, qu’est-ce donc qu’un bon poème, mon bon monsieur ? hurlaient-ils. Et nous ne savions quoi répondre : c’est comme un tournevis, un cassoulet, une bonne affaire. Lors les nuages criaient plus fort encore, verts de colère : c’est quoi un bon, un bon poème ? Des éclairs ! Le silence. On finissait par bégayer : un bon clébard, une bonne action, un bon acteur. Une bonne info, une bonne gueule de bois, une bonne partie de jambonneaux. C’est quoi ? C’est quoi ? C’est quoi qui est bon — dans le bon poème ? Il faudrait bien, un jour ou l’autre, se pencher sur la question, et prendre nos responsabilités…
— Note ça dans tes résolutions.

C’est alors que passa dans le ciel de Paris un avion noir à réaction, qui tirait une bannière sur laquelle clignotaient ces mots luminescents :

__________It is difficult 
to get the news from poems 
______yet men die miserably every day 
__________for lack 
of what is found here.*

Oui, quelque chose est bon, dans le poème, oh oui si bon. Tout le monde s’accorde, tout le monde le sait : on ne vivrait pas sans cela dans un monde où la poésie est appréciée, prisée, réclamée, acclamée. Et Catastrophes n’aurait pu louer son huit cent mètres carrés dans cet hôtel particulier de Saint-Germain-des-Prés. Oui quelque chose est bon ! 3— Mais qu’est-ce que c’est ? nous gémîmes.

Et c’est alors, mes bien chers frères, que le sommaire du numéro en cours s’écrivit en lettres de feu dans le ciel brun asphalte : le poème est bon, comme s’il s’était agi de parler pour la première fois (Airoldi, Caravaca, Boutonnier, Weinberger), lorsqu’il fait jouir la langue (Prigent, Albarracin, Hello, Lee), s’il sait questionner les masques (Condello, Lepère & Garin, Tching, Shapiro) pour mettre en musique sauvage les émotions (Lenchepé & Ch’Vavar, Rukeyser, Mistral, Kalsa).
— Note ça dans tes résolutions, Vil Rican.
— Mes hautes résolutions, tout cela ? Pas l’une plutôt que l’autre ? Parce qu’elles sont peut-être contradictoires, non ? Hé, dis donc ? Comment savoir ?

__________*pas facile, c’est vrai
de s’informer dans des poèmes
______mais tous les jours des hommes crèvent
__________par manque
de poésie.

Ce sont des vers de William Carlos Williams dans Asphodèle. Bonne année à tous.

*

*

Un commentaire sur “Hautes résolutions

  1. Merci pour cette belle citation de William Carlos William ; je la fais mienne aussi pour 2018 ! Mes très bons vœux pour cette nouvelle année , et que les « chats-à-tropes » retombent toujours sur leurs « pieds » (de nez) Laurent

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s