Le Château qui flottait, 2

poème héroï-comique

Par Laurent Albarracin. Lire le premier épisode.

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Bon on ne va pas tous les passer en revue,
D’autres mercenaires pour la cause inconnue
Surgiront au fil ébréché de cette histoire,
110 __Apporteront leur pierre au château qu’on découvre
En même temps qu’on le bâtit ; mais puisqu’au soir
Succède le matin, il est temps que se rouvre
Le chapitre où débute notre errante quête.
L’atmosphère au couloir n’en était pas moins blette.
115 __On n’avait guère avancé d’un pas dans la poix.
Encore, la poix, on sait ce que c’est, mais quoi,
Nous n’avions pas la moindre idée, non seulement
D’où menait le vestibule et d’où il venait
Mais encor si c’était une pièce vraiment
120 __Et si le mot d’existence lui convenait.
Car il se peut que ce fût le rêve d’un fou
Collectif, ce fou commun qui est, souvent, nous.
On s’était mis malgré tout en ordre de marche.
On allait vers le fond où, voulait-on, une arche
125 __Peut-être serait, sous laquelle on pût passer.
Sait-on jamais : une rime, même forcée,
Parfois peut suffire à dégager l’horizon.
Pleins d’espérance sur nos appuis nous pesons
Et notre convoi très lentement s’ébranla.
130 __Nul d’entre nous ni rien ne devait rester là.
Nos bœufs, nos roulottes, la longue caravane
Chargée de foin et d’appareils de précision
Que nous transportions sans qu’un seul tombât en panne –
Échantillon de notre civilisation –
135 __Soulevaient la poussière épaisse du couloir
Et le hall tout empli d’un vent statique et noir
Semblait l’écho voussu de nos trépignements.
L’antichambre, à nous contraire, rendait déments
Les moindres de nos efforts de déplacement.
140 __On bougeait, certes, mais en plein abattement.
Plutôt qu’avancer on agitait des émois.
Fallait la poulie pour lever le petit doigt.
On hélitreuillait chacun de nos membres las.
On trouvait de folles ruses manœuvrières
145 __Pour avaler enfin un pouce de poussière.
L’espace résistait comme du Nutella
Quand tu le sors du frigo (mais qui l’a mis là ?)
Si encore on avait un goût de chocolat
En bouche, mais non, on mordillait dans du frein.
150 __On jetait nos regards dans de la mie de pain.
Néanmoins, le nez en moins parce qu’arraché
Par la pestilence d’un calembour trop fait,
Accoutrés ainsi que nous l’étions, harnachés
Dans nos efforts, il est certain qu’on progressait.
155__ Luttant contre le malin génie de la langue,
Nos ahans étaient des bravos et des harangues,
Nous remportions des victoires d’un centimètre,
Des batailles d’un poil livrées contre les maîtres.
À chaque instant, désensabler nos véhicules
160 __Il fallait, pour faire un pas dans le vestibule.
Toute roue était comme embourbée dans son signe.
D’une oie brouillonne on devait extirper un cygne.
Ça demande du temps, de tirer son épingle
Du jeu, quand en bottes on marche dans la jungle.
165 __On compte sur ses doigts pour trouver le bonheur
Dès lors qu’un pied, à douze, vous fait une fleur
En tombant pile dans son caoutchouc, alors
Qu’il aurait pu tomber sur un alligator.
Mince il en faut de la chance et des coups de bol
170 __Quand on va dans le poème et dans l’hyperbole.
L’aventure réside à tous les coins des mots.
On ne sait jamais tout à fait dans quels rameaux
S’embranchera la phrase qu’on a commencée.
On avançait, donc, mais on faisait des lacets.
175__ On était sans cesse déviés de notre course.
Notre trajectoire ne coulait pas de source.
M’enfin on prenait peu à peu de la vitesse.
Oh, vitesse, non, disons plutôt qu’entraînés
Par l’inertie du pas d’avant on a le nez
180 __(On a repris nos nez) qui pique vers devant,
Qui pioche inlassablement le couloir de vent
Si bien qu’on a la force de continu.er,
Qu’on en a l’habitude au milieu des huées.
Car il siffle et il souffle alentour, cette espèce
185 __De vent immobile, chargé d’odeurs épaisses.
Vous ignoriez qu’il fût des vents sans mouvement ?
Ce sont des vents pendant, des vents d’atermoiement
Qui portent lourdement, perfidement leur nom :
Le pâteux, le drapant, l’alité, le félon,
190 __Le sirupeux et le norpois, le zézayant,
La bise de la sorcière, tous vents ayant
Le moyen d’emprisonner tous ceux qui s’emploient
À ferrailler contre leurs arrêts et leur loi.
Tissés de tissu ardent, de rideaux brûlant,
195 __Ce sont les plus violents que les vents les plus lents.
Ici le vent tombait comme de grands lés d’air,
De lourds kakémonos qu’on devait écarter
Un à un pour passer entre, à travers, derrière.
On se fût crus à la cérémonie du thé
200__ Tant nos mouvements étaient mesurés, métriques.
Il ne fallait pas que nos gestes s’écartassent
Du process réglé comme papier à musique
Si l’on voulait encore aller de place en place.

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À suivre…

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