Voici l’espèce, 4

Par Serge Airoldi. Lire les épisodes 1 ; 2 et 3.

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j’éclos de la rumination – Sapiens ruminat. Stultus non ruminat, de la perte, de l’absence des bêtes & du retour, j’éclos du fond des tourbières, des salines premières. Elles ont nourri mes bactéries, tout mon pélagos, mon benthos
le sage rumine à l’inverse de l’idiot

j’éclos de ma mémoire, j’éclos du poisson fouet – ô l’antique, le fossile, j’éclos des champs catalauniques que ravagent les ancres & j’écris, Mer, Mer, Mer

j’éclos encore, te l’ai-je dit, des orifices, de l’ivoire, des fumures, de l’éléphant prisonnier, de la constitution de cette masse même, cette cathédrale de muscles, de portions, de viande rauque, d’humeurs, j’éclos des sources souriantes dont il conserve la mémoire, j’éclos des fuseaux horaires, des cargaisons perdues, d’un artifice, des Tables amalfitaines, des cairns, des sédiments, des carillons, du camphre, du vétiver, des Précieux papiers, de l’Heure Joyeuse, du cargo, de son éventration

j’éclos de la Sacrificielle, de la Mortuaire, de la Tombale

j’éclos de ma mémoire, du carex étrange, du lichen, des barene, de l’Angle Mort, de l’Ange sans couleur, de la Femme oriflamme, du chaton mélancolique, tigré. Je le salue du bout des doigts – il file sous le figuier & j’éclos encore de cette jolie fuite

j’éclos des monts rebelles, du Txindoki – & si c’était là aussi, tout le monde que j’aurais aimé ? – j’éclos de ces sentiers où la bruyère avale des ombres & des pains d’épices & des univers maritimes qui dessinent couronnes & joyaux aux sommets souverains

j’éclos de Venexia, des algues plaquées aux murazzi, –  j’éclos des Noces avec la Mer

j’éclos d’hier, du Diable Noir de Giotto, j’éclos d’ouest, tout ouest, j’éclos des Lettres en attente, j’éclos de l’âme qui est « dans le corps du non », j’éclos des Châteaux intérieurs, des multiples demeures & de l’histoire des guerres, des subterfuges, des Hauts Vaisseaux de l’âme

j’éclos de l’endroit où se tenait le roi, le Navigateur
– Mais le roi n’est plus & le Navigateur,
j’éclos du charivari, de la forcola, des démons, j’éclos du lait des louves, des échos de l’appel,
________– de la Voix
du chemin égaré, de la selva. J’éclos des tourments des miséricordes des mensonges. J’éclos des grâces, des manquements des corps qui flottent, qui sombrent

j’éclos encore de cette voix aux saveurs des violettes :

apaise-toi,
pose tes mains sur la margelle du puit en pierre de Bidache,
prend la fraîcheur de cette bouche miraculeuse,
pense aux félicités de l’Etre,
& lis les Sermons aux novices d’Abélard
« La terre et toute sa plénitude appartiennent au maître
et ce maître n’est pas l’homme »
Domini est terra, et plenitudo ejus, non homini

j’entends cette plénitude. Elle a la fraîcheur des oiseaux bruyants à Keur Moussa, pendant le premier office. J’éclos de leurs trilles. J’éclos du balafon, du wolof, du toucouleur, du peul, du faon aussi, du renardeau, du pinson, des orangers, des citronniers qui viendront après les monts & les longs déserts du temps. J’éclos du sanglier, du porc anxieux. J’éclos du cantique du Soleil. J’éclos des solitudes après l’écheveau des harpailles, des meutes, des épaisseurs. J’éclos de l’auroch chevelu, du cheval de Przewalski à la robe isabelle-caramel & du tigre aux sabres d’acier. J’éclos des cornes des Furies, de la pouliche hallucinée, du centaure vair. J’éclos de l’oeil de l’orque & de la fièvre que je conserve du passage par le Fleuve,

j’éclos du Tage, de l’Euphrate, de la Yamana souillée, j’éclos du ruisseau puissant – il réconforte les peupliers & les souches oubliées, j’éclos des bassins en forme de lotus creusés dans le marbre des Aravelli où nagent les pétales de roses noires & pourpres, l’onde douce, le miel des parfums d’Ishtar. J’éclos du regadio, du cachalot. J’éclos d’Eire, du Causse, des Agriates, du loch, du piédestal en granit jauni par les lichens. Oui j’éclos de ces lieux & des forêts tasmaniennes, du Bengale, de Taprobane, de Serendib, de Ceylan enfin
j’éclos des noms à venir encore
j’éclos toujours de Calusco d’Adda, du Tagliamento, de l’Isonzo, de Barbana, de Duino, des microcosmes, du lieu où rien d’autre que lui n’a eu lieu

j’éclos d’Uruk, d’Arbelès, de Nachipur, de Mari, de Nippur, d’Akkad, de Babylone peut-être, j’éclos de la Dame du Ciel, de son Amour, de ses guerres

j’éclos du Mont Cargo, du Mont Orgueil, de cet autre pays des Géants qui emportent les airs, saignent les brebis, galopent au cri des haches en bronze qui étincellent aux chocs, dévalent les versants saturniens, brûlent les veines, les aortes, coupent le souffle, effacent les hommes réduits à la sueur

j’éclos de la prairie rêvée, de la quiétude, du fronton de la fontaine où deux sabres en croissant de lune se disputent une oraison

j’entends la menace de l’épervier & je vois le poussin à peine éclos & j’assiste aux arpents des siècles, au labeur des vers à soie & je me plie aux assauts de la garance

j’éclos des multiplications du bleu et des jonquilles, de la Grande Eau. Je cours au soir, à la pluie d’été qui mitraille l’étang, une feuille de tabac & les platanes – dans l’eau paisible à nouveau, ils récitent Bashô & les étrangetés du déroulement élastique & du katana que l’on n’atteint pas, jamais. J’éclos de ce monde que je n’ai pas conçu sinon comme une route ensorcelée du Moyen-Âge – & ce tableaucéans sans nom possible

où t’es-tu cachée route blanche et bossue ? Ô taillis d’églantier, entrailles de la vie pleine ! Qui me guérira de toi ? Colombe, reviens-moi du large, des Amériques folles, de la spélonque & sors du Livre des Cavernes. Restaure mon aurore rose, comme ces cuisses de nourrisson. Soigne ma plaie, mes griffures. Aide mon éclosion, enfin, ma parfaite union d’amour entre l’âme & ce que pourra. Donne-moi la grenade juteuse & le vin épicé. Donne-moi encore le rossignol de l’automne, les nuages de vanneaux anonymes, l’averse glacée de décembre sur la psyché vaste & les Cantiques de l’Intrus. Parle-moi de Philomèle privée de parole & de Procné & des mystères de Dionysos
& d’Itys privé de tête, métamorphosé en chardonneret

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À suivre…

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