Tala (2/2)

Par Gabriela Mistral. Deuxième extrait de Tala (1938) traduit de l’espagnol (Chili), par Irène Gayraud. Téléchargez ici le pdf complet

*

*

TOUTES NOUS ALLIONS ÊTRE REINES

Toutes nous allions être reines,
de quatre royaumes sur la mer :
Rosalía comme Efigenia
Lucila comme Soledad.

Dans la vallée de l’Elqui, ceinte
de cent montagnes, ou de bien plus,
qui comme offrandes ou tributs
s’embrasent en rouge et safran.

Nous le disions toutes grisées,
et nous le tînmes pour vérité,
que nous serions toutes des reines
et que nous atteindrions la mer.

Avec nos tresses des sept ans,
et claires blouses de percale,
en poursuivant des étourneaux
enfuis dans l’ombre des figuiers.

Des quatre royaumes, nous disions,
indubitables tels le Coran,
qu’ils seraient grands et si parfaits
qu’ils s’étendraient jusqu’à la mer.

Quatre époux nous épouserions,
quand viendrait le temps d’épouser,
et ils étaient rois et chanteurs
comme David, roi de Judée.

Et comme seraient grands nos royaumes,
ils possèderaient, sans nul doute,
des mers vertes, des mers d’algues,
et ce fou d’oiseau, le faisan.

Et comme nous aurions tous les fruits,
arbre de lait, arbre du pain,
le gaïac nous ne couperions
ni ne mordrions le métal.

Toutes nous allions être reines,
et de très véridique règne ;
mais aucune n’a été reine
ni d’Arauco ni de Copán.

Rosalía embrassa marin
qui avait épousé la mer,
l’embrasseur, dans les Guaïtecas,
fut avalé par la tempête.

Soledad éleva sept frères
et son sang laissa dans leur pain,
et ses grands yeux devinrent noirs
de n’avoir jamais vu la mer.

Dans les vignes de Montegrande,
avec son noble et pur sein blanc,
elle berce les fils d’autres reines,
les siens jamais ne bercera.

Efigenia croisa étranger
sur les routes, et sans parler,
le suivit, sans savoir son nom,
parce que l’homme semble la mer.

Et Lucila, qui parlait aux fleuves,
et aux cannaies et aux montagnes,
dans les lunes de la folie
reçut royaume véritable.

Dans les nues elle compta dix fils
et dans les salines son règne,
dans les fleuves elle vit des époux
et son manteau dans la tempête.

Mais dans la vallée de l’Elqui, où
sont cent montagnes, ou sont bien plus,
chantent les autres qui sont venues
et celles qui viennent chanteront :

– « Sur la terre nous serons reines,
et de très véridique règne,
et si grands seront nos royaumes,
que toutes nous atteindrons la mer. »

*

*

CHOSES

________À Max Daireaux

1
J’aime les choses que n’ai jamais eues
avec les autres que je n’ai plus :

Je touche une eau silencieuse,
immobile sur des prés frileux,
qui même sans vent frissonnait
dans le verger qui fut mon verger.

Je la vois comme je la voyais ;
elle me donne une étrange pensée,
et je joue, lente, avec cette eau
comme avec poisson ou avec mystère.

2
Je pense à un seuil où j’ai laissé
des pas joyeux que je n’ai plus,
et sur le seuil je vois une plaie
pleine de mousse et de silence.

3
Je cherche un vers que j’ai perdu,
et qu’à mes sept ans m’avait dit
une femme faisant le pain
et moi je vois sa sainte bouche.

4
Vient un arôme brisé en rafales ;
Je suis bien heureuse si je le sens ;
si ténu qu’il n’est pas un arôme,
il est l’odeur des amandiers.

Il rend à nouveau enfants mes sens ;
je lui cherche un nom sans y parvenir,
je hume l’air et je hume les lieux
cherchant des amandiers que je ne trouve.

5
Un fleuve bruisse toujours proche.
Depuis quarante ans je le sens.
Et c’est la chanson de mon sang
ou bien rythme qu’on me donna.

Ou le fleuve Elqui de mon enfance
que je remonte et passe à gué,
Jamais ne le perds, sein contre sein,
comme deux enfants, nous nous tenons.

6
Quand je rêve à la Cordillère,
je marche par des défilés,
et vais les écoutant, sans trêve,
un sifflement presque serment.

7
Je vois au terme du Pacifique
violacé mon archipel,
et d’une île, il m’est resté
une odeur âcre d’alcyon mort.

8
Et un dos, un dos grave et doux,
met fin au rêve que je rêve.
C’est au terme de mon chemin
je me repose quand j’arrive.

C’est un tronc mort ou c’est mon père,
ce vague dos couleur de cendre.
Je ne questionne, ni le trouble.
M’étends tout près, me tais et dors.

9
J’aime une pierre de Oaxaca
ou du Guatemala ; j’en approche,
rouge et fixe comme mon visage
et dont la fissure rend un souffle.

Quand je m’endors elle reste nue ;
ne sais pourquoi je la retourne.
Peut-être ne l’ai-je jamais eue
et c’est mon sépulcre que je vois.

*

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