Poème écrit depuis l’enfance

Par Muriel Rukeyser*. Ce poème, traduit de l’anglais (U. S. A.) par G. Condello, est extrait de La théorie du vol (Theory of Flight, 1935).

*

*

1.

Inspire de l’expérience, expire de la poésie :
Non pas des Angles, des anges ____: __et le passé, magnifique,
alluma de profondes illuminations dans le lycée.
J’ai ouvert la porte de de l’auditorium
et une attaque de violons triomphants m’a répondu
alors que la femme syphilitique a tourné son visage moisi
faisant irruption sur Brahms. Soudain, dans un accident,
le frère de la fille se tua, mais son père venait juste de mourir :
elle se tenait contre le mur, la tête penchée,
se bras tombèrent, morts, « Qu’est-ce que je vais devenir ? » et
j’entrai dans le couloir un verre d’eau à la main.
Ces bandelettes d’images m’enveloppent la tête
quand j’y porte la main je sens à peine les blessures.
Nous étions assis sur les marches d’une maison vide
faisant pleuvoir le sang sur Loeb et Leopold [1],
rejouant la manière dont ils lui retirèrent les lunettes
et lui tranchèrent philosophiquement la gorge.

Ceux qui manipulèrent et maltraitèrent notre jeunesse,
salissant ces siècles à portée de nos mains,
nous piégeant dans un fatras de noms morts,
soufflant et secouant la tête devant l’éclatante vérité…

Nous étions prêts à faire la longue descente avec Virgile
la teinte dorée du rameau s’avançant éternellement à nos côtés,
pénétrant la froideur encombrée des salles de dessin ;
Sappho, ses cheveux noyés emportés dans les eaux grecques,
attachés dans les herbes, un filet de varech enfermant
le fruit ardent du temple :

____________________Pas Sappho, Sacco [2].
La rébellion s’inventait dans nos vies,
voyant, depuis les lointains deltas aux multiples ramifications
d’innombrables mers.

*

2.

Durant l’adolescence j’ai connu des voyageurs
des conférenciers dérivant depuis les pièces grêlées d’encre,
porteurs du mot ensoleillé, sans équivoque.

L’année de Prinzip nous a accouchés : voyez, nous nous tournons vers le sein
doucement, tandis que l’air tremble au-dessus de Sarajevo
après le rire mécanique de la balle.
Comment pouvaient-ils savoir quel sinistre savoir se fraie
un chemin jusqu’à la palpitation humide de nos cerveaux
quels mots se pousseraient du coude et glousseraient dans notre échine,
quels meurtres dansent ?
Ces horreurs ont approchés l’enfant qui grandissait ;
maintenant que l’usine est scellée avec des briques
les gamins lancent des pierres, fracassant les vitres,
membranes d’inutilité au milieu du désespoir.

Nous grandîmes rapidement, regardant le père en train de se raser
les éclaboussures de mousse séchant sur le miroir,
jouant dans les bacs à sable pour fuir la paralysie,
persécutés par des choses plus sournoises et pernicieuses.
« Oh, et toi » disait-il, raclant sa mâchoire, « qu’est-ce que tu seras ? »
« Peut-être __: __quelque chose __: __comme __: __Jeanne __: __d’ Arc… »
Les Alliés progressent, on le voit,
Six Kilomètres au Sud, vers Soissons. ____Et nous battons le tambour.
Les ressorts cassent net dans l’esprit, se déroulent, se détendent,
les vertes années assombries par les guerres au loin.
Comment pouvions-nous savoir à quoi ressemblent des viscères répandues ?

Une vague, ébranlée par le choc, bredouille les bords
depuis l’Asie jusqu’à Far Rockaway, en spirale,
parmi les horloges dans ses cercles à quatre dimensions.
Effrayés par la guerre, nous pédalions sur nos vélos
à tombeau ouvert dans la pente, jusqu’à ce que les pneus
dépassent notre vitesse, emportent nos pieds en derrière,
emportent nos têtes.
Nous ne connûmes jamais la guerre, si petits
regardant, au niveau des yeux, les bandes molletières, cherchant
dans les livres d’images, des sceptres, des fanions pour la vérité ;
voir Galahad sans secours à la puberté.

Ran tantantan les tambours à l’armistice,
Kodak à l’unité __: __photo__ :__ ils dansèrent tard,
et nous fûmes une génération d’enfants tristes
appuyés au rebord des fenêtres, contemplant
la musique, les épaules et la fin de la guerre,
riant jusqu’à ce qu’un coup sur la bouche jette la nuit
totalement à découvert.
Les boucles de l’enfant flottent dans un vent oublié,
le lierre immortel tremble sur le mur :
le soleil a cristallisé ces scènes, et de grandes
ombres se rappellent que le temps ne peut rien dissoudre.

*

3.

Organise tous les résultats de ce riche passé
ouvre les fenêtres __:__ un puissant catalyseur,
une rigoureuse théorie de la connaissance, courant dans les ailes du bâtiment
criant dans les salles de classe, Mars rapace dans les plaines,
sous le soleil simple et inexorable, le vent et la pensée naturelle.
Dialectiquement, notre jeunesse se déploie :
le pâle enfant marchant vers la rivière, passionné
ignorant ____solitaire____ exigeant
un habitat pour son rêve bondissant, embrassant
l’air vif, les vibrations de la lumière changeante,
ne connaissant ni substance ni réserve, marchant
dans l’air valvulaire, chaque individu dans la rue
perçu dans sa gangue de vie et de douleur,
cloué au temps, transpercé imperceptiblement par ceci :
la mort et cette guerre informe. _____Ecoutant aux portes muettes,
notre jeunesse endosse un millier de chairs différentes
convoquant les faits des machines de commerce abandonnées
cognant aux murs de la centrale électrique fermée
téléphonant, allo, l’usine désertée, prête
pour le coup certain de la vérité
ricochant de pensée en pensée au milieu
de l’enfance, des gestes, des voyageurs inflexibles.

*

*

* Muriel Rukeyser (1913-1980), était une poète juive américaine dont le travail, politiquement très engagé, s’efforçait de décrire et de dénoncer les inégalités sociales, les injustices de race, de sexe, au moyen d’une écriture simple, qu’on a parfois rapproché d’une forme de documentaire poétique, qui reste lyrique, où elle juxtapose des matériaux et des registres de langue très divers. L’usage qu’elle y fait des témoignages et des matériaux bruts, intégrés au texte, préfigurent la manière d’un William Carlos Williams (dans Paterson), ou d’un Zukofsky par exemple, tandis que les thématiques sociales (racisme, féminisme notamment) trouvent encore beaucoup d’échos dans les générations contemporaines. Elle est ainsi très célèbre aux Etats-Unis, notamment pour The Book of the Dead (Le Livre des morts), publié en 1938, qui relate l’accident de Hawk’s Nest, une catastrophe industrielle durant laquelle des centaines d’ouvriers sont morts du fait de leur exposition à la silice – sans aucun équipement de protection. En amont, on l’a parfois rapprochée de Whitman, pour le souffle épique et l’humanisme profond de son écriture. Elle reste cependant pratiquement inconnue en France : Le Livre des morts reste la seule traduction disponible d’elle à ce jour. [Note du traducteur].

[1] Loeb et Leopold : Nathan Leopold (1904-1971) et Richard Loeb (1905-1936), étaient des étudiants américains en droit, qui furent arrêtés et condamnés à l’âge de 19 et 18 ans pour l’enlèvement et le meurtre (le 21 mai 1924) de Bobby Franks, un adolescent de 14 ans. Au nom d’une compréhension très personnelle du concept nietzschéen de Surhomme, ils voulurent commettre un meurtre gratuit, et parfait. L’un des deux qualificatifs au moins s’est avéré faux. Plus d’informations ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Leopold_et_Loeb
[2] Sacco : en référence à Nicola Sacco qui, avec Bartolomeo Vanzetti, furent condamnés pour braquage et meurtre, et exécutés, alors que de fortes suspicions pesaient sur leur culpabilité (voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sacco_et_Vanzetti)
[3] Prinzip : Gavrilo Prinzip (ou Printsip, Princip), du nom du militant « nationaliste yougoslave » qui assassina François-Ferdinand, archiduc d’Autriche, et déclencha en quelque sorte indirectement la première guerre mondiale. (Quelques éléments ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gavrilo_Princip)

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