La poésie française de Singapour, 4

Une anthologie raisonnée, par Claire Tching. Lire ici le premier épisode, là le second, là le troisième.

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Le Royaume des Neiges

à Bei Huang

*

Comment une anthologie de la poésie française de Singapour pourrait-elle faire l’impasse sur l’écriture à Singapour, par l’un des plus grands poètes français du XXe siècle, de son projet littéraire le plus ambitieux ?

Il y a cent ans presque jour pour jour, Victor Segalen écrivait à sa femme Yvonne :

Singapore, 15 décembre 1917.
Relâche inattendue, Mavone aimée, et sans doute, relâche assez longue. Nous avons, cette nuit, coupé en deux, et proprement expédié par le fond le paquebot Laertes, passant inattendu de notre route. Et notre avant, recroquevillé, avec les deux ancres rentrées jusqu’à la garde, et des débris du bossoir de l’adversaire en trophée, nous oblige à de graves réparations. On dit deux mois. Nous ne les attendrons certainement pas et changerons de bateau […]. [1]

À cette époque, Segalen vient de passer sept mois en Chine, pour mener à bien ses recherches archéologiques. Un voyage décevant, dans un pays dont la situation politique est chaotique (les guerres civiles et les tentations de restauration se succèdent depuis la fin de l’Empire en 1911) ; c’est nerveusement et physiquement affaibli que l’auteur de Stèles reprend le chemin de la France [2].

Après une halte à Saigon, il se retrouve ainsi malgré lui à Singapour, où il restera jusqu’au 27 janvier 1918. Six semaines au calme, qu’il occupe à écrire. Comme il le confie à son ami Jean Lartigue le 2 janvier 1918 : “Je tiens un hymne long” [3], dont il aura composé une vingtaine de séquences lors de cette escale forcée.

Pourtant, ce long poème, resté inachevé (Segalen, épuisé et dépressif, meurt un an plus tard dans des circonstances qui laissent présager un suicide maquillé [4]) n’a guère de rapport avec le lieu où il a été écrit : il s’agit de Thibet. On imagine le poète, marchant dans la chaleur étouffante des tropiques son carnet à la main, pour poser des vers sur le vent glacial des montagnes ; transpirant sous le ventilateur d’un restaurant bondé pour décrire la solitude des glaciers ; cherchant l’inspiration dans sa pipe d’opium pour nous faire humer l’air raréfié de la haute altitude. On l’imagine en train d’écrire l’ascension du Tibet par un sage nietzschéen — dans un hall d’hôtel rempli de colons anglais, de marchands indiens, d’employés chinois, de domestiques malais :

Mais plus subtil qu’Hommes et Bêtes, le Sage possède et il tient
[« Dans la majesté de l’Esprit libre »,
Ce que reins et cuisses alternés
Plantes souples et pattes dures conquirent par la vertu d’Equilibre…
Celui dont les Désirs sont bien nés,
Qui dans son coeur monte et… dans la chaleur du glacier qui s’agrège,
Se hausse en ton Royaume des Neiges.
Neige mystique : Himachal ! dédaignant tout autre
Je pense, je crois en
Ce grand mois culminant, Nivôse aux jours séculaires
A ton règne enfin qui me viendra
De tes Neiges, — à ce rêve doux dans tes Neiges,
Sommeil se réveillant dans ta mort.
Quel ultime émigrant de nous, voyageurs à sang rouge et peau beige
Ose, premier, gagner ton port ?
Qui donc s’en ira, singulier, se roulant dans ton linceul d’investiture
Délibérément mourir en Bodh ?
Que par-dessus tout découvreur, tout passant leste à l’aventure
Lui ! qu’il soit nommé le Saint de Bodh ! [5]

Autour de lui, donc, on parle anglais, chinois, malaisien, tamoul. Les langues s’hybrident. On prie Allah, Bouddha, et Ganesh autant que Jésus. Les cultures se brassent. Des marchandises du monde entier arrivent et partent en permanence du port. Le capitalisme globalisé tient déjà dans Singapour l’un de ses poumons. Mais Segalen, lui, préfère chanter les neiges éternelles du Tibet. Pourquoi ? Dix ans plus tôt, il le disait à sa femme, tout simplement :

17 mai 1909
Singapour ne m’intéresse pas. Sans doute je t’y ai conduite, Mavone chérie, presque par la main ; mais comme j’aurais fait pour une exposition coloniale, avec un dénigrement perpétuel. Je ne lui refuse pas des allées plus vertes encore, des montagnes plus proches qu’à Colombo, et pour l’entrée, toute une série de petites îles à travers lesquelles on passe à toucher. Mais je lui reproche de n’être qu’un transitorium affairé sans rien de profond ni d’indigène. Cette péninsule malaise fourmille de Chinois, dans des maisons coloniales anglaises. Pas de Malais. […] Il me faut savoir, outre ce qu’apparaît le pays, ce que le pays pense. Ici je ne sais rien du tout; et puis, il ne pense peut-être pas. Il décharge et il charge. Il pèse et il jauge. Singapour est un musée facile pour voyageurs. [6]

Singapour n’a « rien de profond ni d’indigène », c’est une terre malaise sans Malais, dont on ne sait pas si elle pense : dépourvue de culture. Segalen, qui d’après ses lettres se méfie tant du tourisme, ne s’intéresse qu’à la culture « authentique », — bon. Mais quel pays « pense », à ce compte ? La sévérité de son regard tient-elle au fait qu’il revient de Chine, où la culture est si prégnante, où les Chinois sont si authentiquement chinois ? Pas vraiment : car non seulement il « éprouvait un profond dégoût pour les chinoiseries » [7], mais il ne s’est tout simplement pas intéressé à la Chine réelle qui lui était contemporaine : « En fait, c’est une Chine livresque que Segalen a choisie » [8]. Sa poésie cherche moins sa matière dans ce qui arrive aux corps le long des routes, que dans des configurations spirituelles pures, se répondant les unes aux autres dans une histoire de l’art éthérée. Ce qui, pour un disciple de Nietzsche, et pour un poète qui se donne pour mission, à la suite de Rimbaud, de « goûter le monde comme un beau spectacle des apparences » [9], étonne un peu. Doit-on créditer l’influence de Mallarmé, et sa répugnance envers le « reportage », ou la découverte d’un art pictural chinois bien éloigné du réalisme occidental [10] ? Ou imaginer une relation plus dialectique, Segalen ne cherchant peut-être dans les configurations spirituelles pures de la culture que les nerfs du réel, à retrouver sous les apparences bariolées ? À tout le moins, « le voyant nietzschéen à la rencontre des pensées orientales » [11] y a trouvé matière à un art anti-réaliste. Au lieu d’être un miroir du monde, l’œuvre magique est un « miroir du sujet-spectateur » [12].

Si bien que tout se passe comme si Segalen n’avait pas écrit sur le Tibet malgré sa méconnaissance du Tibet, et négligé Singapour malgré sa présence à Singapour, mais, plus profondément, comme s’il avait fait consciemment de l’écriture un acte qui nie l’environnement réel, pour suggérer, par le seul pouvoir des vers et des rythmes, l’idéal absent. Sous couvert de célébration du Divers et de l’Autre, la poésie qu’il propose doit se tourner vers « le plus étrange et le plus inaccessible », et moins chanter ce qui est qu’offrir « gloire et amour » à cette autre absolue — « celle qui n’est pas » :

Je t’ai reconnu, Thibet-roi, — je t’ai dédié en métaphore
Le vin de la plus magique amphore
Moi-même suis là, gravitant, gravissant, escaladant,
Je t’offre, Thibet, mes pas errants.
Non point au hasard, non point en amour de toi-même,
Mais — seul, du cortège pénétrant…
Non point destiné à ton coeur de glaciers et de beurre et de figures. –
Moi seul en route vers le Divers.
Vers toi-même haut, — vers le plus étrange et le plus inaccessible…
Vers Elle que je n’atteindrai pas.
Mes pas envers toi marquent les pas, sur ses flancs inflexibles
Gloire et amour à celle qui n’est pas.
Je pérégrine et suis en quête à travers toi de la conquête
De l’Autre, de l’autre au regard-dieu.
C’est ainsi que symbolisant mon effort et joie de requête
Je puis, décemment, me nommer en ce lieu. [XLIV]

Oui tu peux te nommer en ce lieu, grand Victor. C’est la magie des noms, leur boniment.

*

*

[1] Victor Segalen, Correspondance, Fayard, 2004, tome 2, p. 1031.
[2] Marie Dollé, Victor Segalen. Le Voyageur incertain, Éditions Aden, 2008, p.304-306.
[3] Victor Segalen, Correspondance, op. cit., p. 1049.
[4] Dominique Mabin, “La mort de Segalen d’un point de vue médical”, in Cahier de L’Herne Segalen, L’Herne, 1998, p. 121 sq.
[5] Victor Segalen, Thibet, Paris, Mercure de France, 1979, XLVII. Une version en ligne de ce poème inachevé est disponible sur le site de la Revue des Ressources : http://www.larevuedesressources.org/thibet,934.html
[6] Victor Segalen, Correspondance, op. cit., tome I, p. 854.
[7] Yu Wang, La Réception des anthologies de poésie chinoise classique par les poètes français (1735-2008), Paris, Honoré Champion, 2017, p. 386.
[8] Ibid., p. 387.
[9] Bei Huang, Segalen et Claudel. Dialogue à travers la peinture extrême-orientale, PUR, 2007, p. 154.
[10] Ibid., p. 31 sq.
[11] Ibid., p. 171.
[12] Ibid., p. 357.

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