Un savoir réel (2/2)

par Julien Boutonnier

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UN SAVOIR RÉEL

OU DES BIENFAITS D’UNE LECTURE DÉTOURNÉE DES TEXTES RÉFLEXIFS DIFFICILES

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Nous avons vu, dans la première partie de ce présent travail, que la situation d’illisibilité plonge le lecteur dans une légère hypnose, laquelle est l’occasion de trois expériences fondamentales : être mis en présence du corps de la langue, éprouver la transitionnalité du texte, renouer avec un rapport présymbolique à la langue – rapportable à la singularité de la lecture de poèmes, cette hypnose constitue une sortie salutaire du clapotis de la langue.

Dans cette seconde partie, nous proposons de préciser ce que nous entendons par savoir réel et de déplacer la notion de plaisir vers celle de jouissance. Nous pourrons ensuite nouer la tresse sexuelle, intellectuelle et biographique évoquée précédemment puis opérer un retour vers l’entreprise romanesque dont Les os rêvent fut l’occasion.

En guise de conclusion, nous établirons une analogie qui rapprochera les effets attendus de la lecture de notre roman de ceux observés à l’écoute d’entretiens radiophoniques impliquant le compositeur allemand Helmut Lachenmann.

J’ouvre à nouveau la parenthèse monumentale qui évoque le contour d’une loupe grossissante, puisque nous portons notre attention sur un phénomène dont le mode d’apparition reste particulièrement incertain, fugace et fuyant – l’état de légère hypnose, en l’occurrence.

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La situation d’illisibilité telle que nous l’avons pensée peut être présentée comme relevant d’un échec. Le lecteur est en échec pour accéder au savoir contenu dans le texte. Cette dimension d’un échec est essentielle, non pas tant du point de vue de ce qu’elle interdit que de l’opportunité qu’elle constitue. Autrement dit, de quoi cet échec est-il l’occasion ? Entendons cette question en écho de celle fondamentale : de quoi ma présence au monde est-elle l’occasion ?

Faire usage d’un échec se comprend à l’ordinaire dans une référence au progrès et, in fine, à la réussite. L’échec est vertueux en ce qu’il nous pousse au travail. Après un ratage, il nous appartient d’approfondir nos connaissances, d’améliorer la maîtrise de nos gestes, pour réussir à l’avenir ce qui ne l’a pas été. Cette expérience nous offre la possibilité de nous éprouver dans nos capacités d’adaptation, de concentration et de résistance. La traversée d’un échec nous en apprend sur nous-mêmes si bien que notre personnalité s’en trouve affermie. Mais voici que, pour nous, l’échec est l’occasion d’autre chose, ou, plutôt, d’un savoir radicalement autre, un savoir réel.

Il nous faut comprendre le terme réel dans le sillage de la psychanalyse lacanienne. Il est à entendre comme un substantif apposé au terme savoir, et non pas comme un adjectif. Réel, ici, met donc en tension le savoir selon un mode que nous allons tenter d’appréhender, plutôt qu’il n’en précise une propriété. Le réel ne désigne pas la réalité qui est la représentation du monde extérieur généralement considérée par les philosophes. Ce qui relève du réel en psychanalyse est ce qui échappe aux mots, aux images : « dans la science, il désigne ce qui n’appartient pas aux savoirs constitués et ce après quoi court le savant ; dans la psychanalyse, il désigne ce qui reste définitivement insu », comme le précisent Christiane Alberti et Marie-Jean Sauret dans le bref ouvrage de vulgarisation La psychanalyse.

Si savoir et réel sont intriqués, on conçoit dès lors que le savoir en question ne consiste pas en un ensemble de propositions articulées les unes avec les autres. Il relève d’une logique différente. Ce savoir n’attrape pas son objet à la manière d’une connaissance parce que, précisément, son objet ne se laisse jamais circonscrire dans les limites d’une représentation, quelle qu’elle soit. Cette impossibilité étant énoncée, reste que nous pouvons amorcer un mouvement – moins linéaire que tortueux – pour tenter de cerner au plus près la nature de ce savoir et son terme à jamais insu.

Comme nous l’avons évoqué à la fin de la première partie de cet article, comprenons que le corps intervient dans l’exercice à priori intellectuel qui consiste à lire un texte réflexif : l’échec pour comprendre ce que signifie le texte déporte sa lecture vers une expérience sensorielle. Considérons dorénavant que ce corps est l’instrument par lequel advient le savoir réel qui nous intéresse. Nous nous appuierons sur l’intuition suivante pour comprendre ce processus : l’effort de lecture en situation d’illisibilité est une réédition partielle d’une tétée de nourrisson.

Nous concevons que ce rapprochement peut surprendre ; nous pensons qu’il n’en reste pas moins fort pertinent pour décrire ce phénomène particulier que nous tentons de cerner. La tétée du nourrisson se présente à notre esprit comme étant comparable parce que :

  • elle consiste à ingérer un contenu ;
  • cette absorption est l’occasion d’une expérience sensorielle particulière et déterminante.

Or, lire, ce n’est à vrai dire rien d’autre que d’intégrer des mots selon le même mouvement qui voit un aliment être absorbé par une personne ; certes, la modalité n’est pas la même, mais il s’agit dans les deux cas de faire rentrer à l’intérieur de soi ce qui ne l’était pas. De plus, lire sous hypnose, dans les conditions que nous avons présentées, est précisément une situation qui suscite un vécu sensoriel caractéristique.

Depuis la théorie de l’étayage énoncée par Freud jusqu’à la communauté des bouches vides formalisée par Abraham et Torok, en passant par la cavité primitive proposée par René A. Spitz, ou l’exploration des objets non-moi portés à la bouche décrite par Donald Winnicott, les observations et théories ne manquent pas pour comprendre les enjeux éminents de la succion, du suçotement et de l’oralité, dans le développement de l’être humain. Il n’est pas question ici que nous explorions ce corpus, quand bien même son étude se révèlerait passionnante.

Nous proposons de nous en tenir à deux principes sur la base desquels nous pourrons dessiner la perspective que nous entendons explorer.

D’abord, retenons cette formulation définitive du psychanalyste Didier Anzieu, qui n’est pas sans rappeler la pensée du philosophe David Hume : « Il n’y a rien dans l’esprit qui ne soit passé par les sens et la motricité. »

Ensuite, attachons-nous à cette proposition d’André Green : « À la phase orale primitive où domine la relation vampirique doit correspondre la fusion primaire : l’objet n’est pas encore perdu parce qu’il n’est pas encore distingué comme tel. » Par relation vampirique, Green désigne le rapport du nourrisson au lait plutôt qu’au sein ; il s’agit de décrire le plaisir agressif de succion qu’éprouve le bébé. Cette relation précède la relation cannibalique qui désigne une activité de dévoration, via la morsure, activité à laquelle la mère s’opposera, contrairement à celle de la succion.

Nous concevons ainsi deux principes : l’antécédence des sens dans la formation de l’esprit (Anzieu), le vécu sensuel primitif comme une expérience qui ne connait pas la perte. Nous comprenons la tétée du nourrisson comme un premier pas de l’esprit vers un savoir à venir ; nous concevons que l’activité cognitive est marquée par cette origine fusionnelle complètement immergée dans la sensation.

Comme nous l’avons déjà précisé, le savoir réel n’est pas une connaissance au sens où il n’est pas assimilable à un ensemble de propositions stables articulées les unes au autres par des rapports de causalité et d’exclusion. Le savoir réel serait contigu des sens et de la motricité par où sont passées toutes les choses de l’esprit ; il serait contemporain de la relation vampirique qui ne connait pas encore la perte. Le savoir réel serait donc constitué, à la fois, de sensations et de langue. Il serait une matière de langue intriquée à la sensation, un flux de sensations entrelacé à la langue. C’est-à-dire que le savoir réel ne serait pas à même d’être élaboré. Il resterait dans cet état d’une langue-corps, disons, d’une présence, laquelle resterait active dans la vie du sujet tout au long de son existence, depuis les premières jusqu’aux dernières sensations.

Dès lors, se pose la question de la qualité de cette activité du savoir réel. Comment se manifesterait-elle ? Il est évident que répondre à cette interrogation nécessiterait en soi un développement que nous ne pouvons réaliser dans le cadre de cet article. Néanmoins, considérons ceci que l’activité du savoir réel pourrait être distribuée selon au moins deux régimes. Le premier serait celui d’une hantise ; le second, celui d’une réédition partielle et ponctuelle, celle, précisément, qui nous intéresse.

Selon le premier mode (ici, il convient de préciser que nous établissons une fiction en lieu et place de produire une réelle réflexion – ceci étant, en ce domaine d’une réalité pour le moins innommable, il nous semble que la fiction parle mieux qu’un cheminement réflexif, car elle fait récit et fomente des images), le savoir réel hante le corps, se déplaçant d’organes en organes, logeant dans les os, glissant le long des nerfs, plongeant dans le sang des artères, caressant la face interne de la peau. Sa consistance hybride, faite de sensations et de traces sémantiques, de ressentis et de code linguistique, agit dans notre vie comme une sorte de fond d’existence, un paysage indécis, mouvant, indéterminé, traversé d’énergies et d’intensités. Ces tensions nous travaillent à la frange de la langue et de son bord physiologique. Elles engagent des vécus parfois aussi difficiles qu’énigmatiques. Aussi le sujet cherche-t-il très régulièrement à les assouvir d’une façon plus ou moins coûteuse pour son équilibre et sa vie sociale.

Selon le second mode, le savoir réel serait manifesté selon un dispositif précis. Nous pensons, ici, à l’hypnose induite par la situation de lecture d’un texte illisible, laquelle nous nommerons désormais hypnose illisible pour des raisons pratiques. C’est-à-dire que, si le savoir réel ne peut pas être construit, élaboré, acquis dans les termes d’une progression, il peut néanmoins être plus ou moins réitéré dans et par l’hypnose illisible.

Ce que nous avançons ici, c’est que l’hypnose est du même type que la relation vampirique. Il s’agit, pour citer de nouveau Green, d’activer des « fantasmes de succion, d’aspiration, de pompage, de vidage, d’expression du sein », à la différence que, ici, le sein est un texte. Le texte, au même titre que la mère « se laisse sucer, aspirer, vider ». Il en résulte que, en présence d’un texte transitionnalisé par la situation d’illisibilité, le lecteur ne lit plus vraiment, il suce le texte. Green parle de « transfusion liquidienne ». Le lecteur téteur traverse une expérience de transfusion : le texte bouleversé, transformé en lait de mots et de sons, passe dans son corps, via la double bouche que sont les yeux, via la cavité buccale qu’est son cerveau, et lui procure, non pas un langage de sensations, mais une sensation de langage.

De cette sensation, si nous nous contentions d’affirmer qu’elle est un plaisir, nous passerions à côté de ce qui en produit l’efficacité. Il convient que nous la désignons du terme le plus propre à la concevoir, celui de jouissance, tel qu’il est présenté, là encore, à l’instar du réel, par la psychanalyse lacanienne.

La jouissance est un concept complexe et varié, qui, en psychanalyse, évolue en fonction de la problématique à la réponse de laquelle il participe. Pour nous, retenons que la jouissance résulte d’une rencontre avec le réel, c’est-à-dire avec ce qui ne se laisse pas saisir. Elle s’inscrit dans le registre d’une intensité ressentie qui n’a pas trouvé à être complètement prise en charge par les différents moyens dont dispose le sujet, que ce soit l’environnement qui le soigne quand il est nourrisson, ou que ce soit, une fois devenu autonome, son propre maniement de la langue et des outils de la culture. Ici, nous comprenons que la jouissance est à mettre à bonne distance du plaisir. La jouissance s’organise autour d’un reste, d’une trace, soit d’un réel qui résiste à l’emprise de la signification. En cela, elle se manifeste sous la figure d’un appel à l’impossible, celui visant à réduire à rien le reste et la trace que laisse en nous l’intensité de certains vécus. Si cet appel est à l’impossible, c’est parce qu’il est entendu, en effet, que jamais une expression n’abolira le réel.

La sensation savante de l’hypnose illisible est une jouissance dans le sens où elle reprend à son compte celle, princeps, éditée lors de la relation vampirique. Celle-ci correspondrait, pour reprendre un terme lacanien, à la « jouissance de l’être » d’un proto sujet qui n’est pas encore divisé. Elle serait contemporaine, pour reprendre les termes de Serge Braunstein, « d’une première codification [qui] se fait dans ce temps, avec la notion de trace […] qui s’inscrit dans le corps […]. Cette première écriture se fait avec l’inscription simultanée et sans ordre d’expériences du Réel ».

Ici, notre fragile édifice semble trouver sa cohérence. La tétée du nourrisson est une expérience du réel, autrement dit une jouissance. Cette expérience est l’occasion d’une première codification, c’est-à-dire d’une première écriture sous forme de traces dans le corps, ce que nous nommons un savoir réel, lequel est, de fait, une jouissance de la langue à l’état de traces dans le corps. Cette jouissance est inscrite dans le sujet sous la forme d’un appel à une réédition, ce à quoi répond, partiellement, l’hypnose illisible. Comprenons que l’hypnose illisible est précieuse en ce qu’elle donne au sujet l’opportunité de renouer avec le savoir réel : la jouissance d’une première écriture, dans un terme doux et léger. Il faut en effet considérer que la jouissance induit des comportements destructeurs car elle pousse le sujet à rééditer des expériences intenses dont les caractéristiques sont rapportables à l’excès des sensations et à la dissolution de soi – pensons aux toxicomanies, anorexies, boulimies, conduites à risque, pratiques liées aux intégrismes religieux et autres cultes du chef, etc. Or, l’hypnose illisible se manifeste par un débordement tranquille, une concentration douce et hagarde. Ce serait là sa force et sa valeur.

Nous ne l’avons pas encore clairement énoncé. Le réel, puisqu’il est cet aspect inassimilable de nos expériences, peut être pensé sous la forme d’un trou (souvenons-nous des propos de Christian Prigent au sujet de la poésie, cités dans la première partie). Et la jouissance, comme rencontre du réel, peut être rapporté à l’expérience plus ou moins vertigineuse de ce trou. Or, le savoir réel, comme nous l’avons spécifié, est la jouissance première de ce trou, avant même que le sujet soit divisé, avant même qu’il soit fragmenté par sa rencontre avec l’altérité. Et l’hypnose illisible étant une réédition de ce savoir réel, elle est, en dernier terme, une reprise de l’expérience du trou.

Sans doute, nous énonçons là une dimension générale qui déborde la situation d’illisibilité et peut être rapportée à la lecture de poèmes et, dans une certaine mesure, à celle de romans.

Ici, je suis en mesure de nouer la tresse intellectuelle, sexuelle et biographique que j’évoquai au début de la première partie de cet article, tresse selon laquelle je me suis trouvé écrire le roman Les os rêvent.

La mèche intellectuelle consiste dans ce savoir réel recherché qui est celui propre à une jouissance, savoir qui est rapportable au domaine des connaissances dans les termes d’un trou, d’un creux, d’un moteur inassimilable, autour duquel s’organise les différents corpus de savoir institués.

La mèche sexuelle se manifeste dans l’hypnose illisible qui est un acte d’ordre sexuel, lequel réédite une intensité sensori-scripturale rencontrée par le sujet avant même d’être divisé.

La mèche biographique s’exprime dans la démarche même de cette réflexion. Je n’ai jamais en effet cessé de chercher à trouver les moyens de cette jouissance, sans pour autant me livrer à la destruction de soi dont elle est trop souvent l’agent.

Dans le roman Les os rêvent, les passages théoriques ardues, conçus de sorte à reprendre une esthétique universitaire propre aux textes réflexifs, visent donc à produire cette hypnose illisible. Ils témoignent de mon désir d’offrir au lecteur la possibilité de pénétrer le roman dans sa transitionalité pour rééditer un rapport princeps à la jouissance du texte, quand l’écriture et le corps n’étaient pas encore séparés. Il existe d’ailleurs dans le roman une sorte d’allégorie de cette posture de lecteur, assimilée à la tétée du nourrisson. On la trouve à la page 518. Le personnage principal, Giacomo Palestrina, est impliqué dans un travail qu’on pourrait rapprocher de celui de la cure psychanalytique, à la différence que les dispositifs maniés par la soignante, nommée Boscarelli, sont baroques et surréalistes. Ici, Palestrina se trouve allongé sur un matelas, l’oreille collé au pavillon d’un tuyau en laiton qui descend du plafond ; il est en position de téter un texte lu par Boscarelli, dans le tuyau, depuis une autre pièce. On goûtera la teneur de ce texte en terme d’illisibilité. On remarquera que Palestrina en a un entendement global mais que, probablement, bien des détails lui échappent.

« Un lit trônait au centre. Un long tuyau de laiton descendait du plafond à l’oreiller. Palestrina s’allongea. Par l’entremise du tuyau, Boscarelli lui parla longuement à l’oreille, elle lui susurra, mystérieusement, des paragraphes entiers tirés de l’ouvrage d’Ivona Kovačević, Essai sur les processus poématiques irréversibles d’imputrescibilité concomitants du seuil de congruence.

L’organe du foie semble être le premier à subir une ultrapolymérisation syntaxique totale. C’est sur le théâtre des cellules endothéliales sinusoïdales que s’amorce et se termine la transmutation grammaticale. Des processus adverbiaux préfigurent la scène transformationnelle, en regard desquels, dans une symétrie étonnante, advient une contingence épithète finale. Entre ces deux phénomènes, tour à tour, sont convertis les hépatocytes, les cellules de Kupffer, les cellules stellaires, les cholangiocytes et les cellules dendritiques hépatiques. Si la polymérisation syntaxique des hépatocytes est bien identifiée depuis les travaux d’Alona Podkopayeva (narratologie mythopoïétique par les espaces de Kieran), il n’en est pas de même pour les autres cellules. Nous nous sommes donc attachés à remédier à cette carence, en commençant par étudier les processus à l’œuvre dans les cellules de Kupffer. Ces macrophages immunitaires procèdent de sortes d’apophtegmes plus ou moins grotesques qui s’agencent pas infiltration substantivationnelle.

Palestrina, bercé par cette prose abstruse, s’abandonna sur le matelas particulièrement moelleux, confortable et satisfaisant. La lecture de Boscarelli, dont il entendait malgré tout la signification générale, diffusait un étrange apaisement dans la confusion qui le hantait depuis des semaines. L’auditrice se tut, un instant, et Palestrina sembla se réveiller comme d’une longue rêverie, revenir à lui-même après une absence prolongée. »

Pour conclure, je voudrais vous faire part d’une expérience similaire que j’ai vécu fortuitement. Si elle me semble assez précieuse pour que je fasse l’effort de l’évoquer ici, c’est en cela qu’un savoir réel s’y montre accessible dans une occasion très différente que celle propre au dispositif de la lecture.

Comme beaucoup d’entre nous, j’aime écouter la radio pendant que je cuisine. Il m’arrive d’écouter Les Grands Entretiens d’Arnaud Merlin diffusés sur France Musique. Étant particulièrement intéressé par la musique contemporaine, j’ai attentivement écouté les entretiens de Helmut Lachenmann, compositeur, professeur, instrumentiste et chef d’orchestre allemand, connu pour son travail sur le son et le bruit. Pour des raisons que j’ignore bien entendu, il se trouve que le compositeur parle en français dans ces dialogues bien que sa maîtrise de la langue en ce domaine laisse très fortement à désirer. Il en résulte qu’il est particulièrement difficile de le comprendre et que, bien souvent, la musique de sa voix prend le pas sur le sens des phrases (ce qui, notons-le, est fortement en adéquation avec le projet artistique de l’homme, à tel point qu’on peut se demander si cette déficience dans l’élocution n’est pas elle-même voulue et pensée en vue de produire un certain effet). De plus, Lachenmann chantonne et sifflote très régulièrement quand il parle de sa musique, ce qui rajoute à la présence sonore de sa voix. Ainsi, l’entretien, qui laisse tout le temps au compositeur de s’exprimer durant de longues minutes, acquiert une dimension transitionnelle propre à la survenue d’un savoir réel. On pourrait s’agacer que la signification des paroles de Lachenmann nous reste largement énigmatique. On pourra aussi se réjouir de rééditer un savoir réel dans ces circonstances inattendues. On se réjouira d’autant d’avoir acquis cette capacité esthétique de profiter d’une occasion prosaïque pour plonger dans les arcanes de notre première expérience du réel, un peu à la manière sans doute d’un regardeur qui, devant un paysage, reconnaît le travail d’un peintre, goûte d’autant la beauté du panorama, et se réjouit encore qu’il lui soit donné de s’éprouver dans un tel ordre d’expérience.

Il en va ainsi que, dans ces petites expériences quotidiennes, qu’elles soient celles d’une lecture, d’un regard posé sur un paysage ou encore d’une écoute de la radio, nous trouvons des éléments de réponse précieux à la question dont nous avons déjà fait mention : de quoi ma présence au monde est-elle l’occasion ?

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