Lettre aux amis (2/3)

par Leontia Flynn. Traduit de l’anglais (Irlande) par Paul Béhergé. Lire la première section

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Extrait de Pertes et profits [Profit and loss, Cape Poetry, 2011] 

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Autre chose : j’ai du mal à comprendre
pourquoi nous nous mettions dans ces états
(pendant des années j’ai vécu d’ennui
et d’anxiété). Mon Dieu, tous ces débats :
les livres que nous aimions – que les autres
devaient aimer aussi sous peine de
justifier, par écrit, d’un alibi…
Pourquoi n’ai-je jamais lu Catch 22
ou Mervyn Peake ? Pourquoi Philip Larkin
et les trucs que Ring Lardner écrivait ?

Et la manie circa 92
à une sorte de… roman graphique
d’abandonner l’empenne de nos vies
avant de nous apercevoir (trop tard !)
que lire des trucs, c’est, genre, sympa,
(j’aime les mots de mes étudiants),
mais que nous allions avoir besoin, genre,
d’un emploi, de moyens de subsistance,
d’un job intello mais pas trop prenant.
Désormais nous travaillons à jouir.

Nous procrastinons de tant de manières
que leur livre serait plus long qu’Ulysses
(quoi qu’on en pense), une cacophonie
de SMS et de mails – ces derniers
n’opérant pas tant par plaisir que comme
dans une grotte profonde, des cris
de chauve-souris qui nous guideraient;
et quels loisirs ont-elles, couinant du
chauve-berceau à la tombe-souris ?
Le réel s’endure à petites doses

mais ainsi va la vie, mi-virtuelle,
mi-charnelle : message instantané,
boucle de rétroaction ; pubs ciblées
naissant à chaque clic – les faits douteux
et frétillants que nous lisons en ligne,
la grâce des écrans et le frisson
des chats transatlantiques (voire : transmondes) ;
un nouveau statut (Leontia va bien…)
couine dans le vide – « mais connecte-toi ! » –
Leontia aime toutes ces infos.

Cependant la poésie – le Saint Graal
jusqu’ici – le langage souverain,
reçoit le verdict du public : zéro
et encore zéro. Pour la raison :
a) que c’est obscur, b) que c’est bizarre,
ces opacités fleuries et voulues
sont des tics verbaux que Les Gens haïssent.
Problème : on ignore à quoi cela sert…
Cela dépasse nos capacités
d’êtres prosaïques – et lucratifs

comme l’art à Londres quand il fait « shock! »
… un instant : c’est vulgaire, direz-vous,
de jauger le succès aux sous gagnées,
de vendre les poèmes par millions
comme les romans à prix – ou la bière
ou les tabloïds réacs des milliardaires
ou les Applis quand Apple les rachète ;
je veux dire : est-ce excessif de vouloir
dans cet océan de livres, films, sons,
quelques mots bizarres qui nous résistent ?

Maintenant je perds patience face aux
bons ambassadeurs qui prétendent que
pour la littérature tout va bien
on n’a jamais été si cultivés
on n’a jamais été si éduqués
les snobs prêcheurs d’apocalypse seuls
disent des choses qu’elles sont moins roses,
moins fastoches (… et pourtant … une foule
même bien élevée reste une foule,
écrivait Eliot, mais je m’égare).

Quoi de nouveau ? Belfast, longtemps gâcheuse
et ravageuse de vies a mis un point final
ou même plusieurs, à son combat triste ;
les parts variables et les dividendes
contre les doubles-jeux et les braquages :
les centres commerciaux régurgités
par notre sécurité flambant neuve.
Voilà nos palais de neige et de glace,
« allons camarades nous consommer
dans la maturité civilisée. »

Belfast aspire à être n’importe où
l’on consomme moins par plaisir que par
(mais cela concerne tout l’Occident)
une sorte d’obligation civique.
Point positif, « dans l’ensemble nous sommes
mieux habillés » écrivait Auden – mais
sommes-nous moins névrosés pour autant ?
Rayon thérapie : Déprimés, Usés,
Stériles, disent sondages et livres.
Chaque semaine un nouveau diagnostic

parmi les vieux amis. Ce ne sont pas
seulement les retombées d’une guerre
lointaine menée en nos noms (malgré
la distance elle empeste), ni les craintes
pour notre planète qui nous attristent
(déchets, changement climatique, notre
consommation vorace de ressources…)
bien qu’on ne puisse nier l’ampleur des faits :
j’ai branché mon ordi pour les relire
par deux fois tant est profond mon remord.

Serions-nous déprimés par la foi
qui décline ? Sauf que ce n’est pas vrai
(googlez ‘US’ et ‘fondamentalisme’
et ‘profit’). OK pour la pourriture,
aussi verte que l’herbe, de « l’Eglise »
et ses crimes – mais il est des troupeaux
dans lesquels L’Esprit ne se raréfie
pas tant qu’il change de forme : il habite
(écoutez-moi bien) l’éco-politique :
remplacez ‘pêché’ par ‘bilan carbone’.

Serait-ce, alors, par la place des femmes ?
Nous savons à peine qui elles sont.
Elles sont fortes. Font même la guerre.
Travaillent. N’épluchent pas les patates.
Font du pole dance. Ne devraient pas. Devraient.
Elles consomment. De vraies radicales.
Opprimées, non : libérées par Le Voile.
(Si j’étudiais leur subjectivité
je les trouverais plutôt évasives.)
Tandis que sur les hommes, rien du tout.

OK. Assez parlé. C’est impoli
de babiller dans les grandes longueurs
sans vérifier si vous êtes bien là
derrière moi. (Mais c’est aussi la force
d’une écriture à peu près solitaire :
elle vous laisse infliger à loisir
– à des classes vides – vos théories.)
Pardonnez-moi. La vitesse du flux
me surprend. Jusqu’où nous sommes allés,
croyons-nous, depuis notre adolescence.

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