Le coquelicot appétissant (3/3)

Lettres trouvées sous un lambris de chêne. Elles émanent – papier, encre, écriture en font foi – de la même personne. Non adressées, non datées, il nous a semblé que l’ordre établi ici était le plus logique. Mais il nous manquera sans doute toujours les réponses à ces missives. Si l’on en juge sur quelques allusions, elles devaient être tout de louvoiement, dénégation, hésitation. De perplexité sans doute aussi devant de telles invites, de frayeurs et d’émois, et, à tout prendre, de petits cris d’orfraie. Quant aux guillemets de la première lettre, ils entourent quelques mots tirés de Brant et de sa Nef des fous. Un hasard comme il s’en trouve nous a permis d’élucider ce point. [Lire ici le premier épisode et là le deuxième].

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11
C’est bizarre cette obstination à gâter vos atouts. On vous voit vous mirer à toutes les fontaines. Certes, vous avez fière allure, les gonfanons au vent. Mais je remarque plutôt cette brisure au cou de votre nuque, j’y abrite mes douces sentinelles.
J’attends, sous tous vos cuivres, une palpitation. Frémiriez-vous seulement si je plaquais mes mains sur vos paupières et mon ventre à vos pétales d’ambre ?
Je voudrais voir au plus intime de vos étangs ces auréoles d’onde qui vont se propageant aux chutes des plus infimes brindilles. Et c’est délice alors les yeux que l’on referme sur cet assentiment. Il faut faire corps de tout. Vous ne faites même pas sonnailles de vos brèmes.

12
Une eau aventureuse au gré des rocs, des cascatelles et qui va se mussant sous les mousses, voilà, aujourd’hui, qui sourit à mes grenouilles. Et ces claques mouillées que font les sueurs entre deux épidermes.
Puis quand les étoiles pâlissent, la mer reflue. Elle laisse sur la grève ces bois longtemps frottés dont la peau s’apparie au velours sombre des andouillers. Elle laisse des nacres, et deux cailloux usés. Mais que vous chantent mes mots qui s’usent à grelotter sous vos sabots ?

13
Que les algues vous emberlificotent, ô créature appesantie ! Je vous parle de ce sel que mes chèvres brouteraient sur vos landes, vous répondez saumure. Faut-il que l’imagination dévergondent mes gonds pour que je m’évertue à rallier vos fougères ! On vous veut bondissant, ailé que vous êtes.
Vous êtes le parjure de vos offres. Faut-il vous reparler des étamines ? Vous n’en connaissez que la gaze dont vous drapez vos nymphes. Le désir jamais n’a déchiré vos libellules. Ah ! Quelle jolie ronde il fait pourtant dans les jardins. Mais laissons cela, ma paille sèche.

14
Le fondement de mon discours ? Tout m’est prétexte quand il y a de jolis timbres à lécher ! Oui, quand les nerfs courent sous la peau, tout est prétexte. Vos cervoises sont tièdes : vous semblez si figé sous vos chamarrures. Certes, on peut honorer un mât de cire ou de malachite…
Mais je vous parle depuis des contrées où la peau n’est pas frontière. On y peut faire naître la licorne qui va brisant les lacs dans les fourrés. Les flancs se couvrent de pelage. On a un papillon dans la poitrine. Et un envoûtement vous a voué au vent.
Le soleil se couche. Rose et jaune glissent dans le ciel. Je fus un moment toute voilée d’un drap d’or sur ce camp où je vous convoque. J’y soulèverai vos élytres et déplierai la chauve-souris. Vos ailes battront mes flancs. Il y aura, tendus, les longs becs de la prière. Poils de plumes sur le chat-huant. La nuit, peignée de cris. Il ne tient qu’à vous.

15
Fils du ciel et de la lampe à l’huile, j’ai volé quelques brins à votre litière ! Je rôdais, vous frôlais, vous accusiez le vent. Vous vous rencogniez sous les feuilles. Encore accusiez-vous le doigt dans les sillons. Vous avez couru, rubescent, à la mare. Ô bouches voraces des poissons ! Je riais bien, moi, dans ma nef ruisselante.
Mais je me lasse à ronger vos amarres. Vienne le temps des jolies brises, qui m’emporteront.
Dans ma main, une clef. J’entends au loin l’appel qui me secoue tout entière. Je cours à perdre haleine sur les brisées de l’orage. Je ris sous les grêlons qui cinglent mon corsage. Il y a tant de chemins épousant les contours. Tant de labyrinthes au fil de la raison. Tant de navettes tissant le bel aujourd’hui.
Vraiment, ne pensez-vous pas de même ?

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