Le Cervelet (1/2)

Par Victor Rassov

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1.

Le Cervelet, prenant les devants, s’installe sur une grosse pierre pelée face à la mer.

Ses pieds, deux enclumes, baignent dans la vase et les rameaux du goémon.

Cherche sa pipe sous ses brandebourgs, se rappelle qu’il est fait de fil.

Puis jette à l’eau tous ses effets, son peigne, sa montre, ses dix petits dés à coudre.

Venu là pour méditer, le Cervelet s’arroge le droit de considérer les nappes de brume.

Son regard encore tout décoiffé pose une main de singe sur l’horizon.

Il y a le regard. Il y a l’horizon. Entre les deux, le trajet n’est plus à parcourir.

Le Cervelet s’humecte le bout de l’intelligence.

Non comme on écrase sa cigarette dans un fond de bière, mais plutôt comme on salive sur ses phalanges.

Venu là pour tourner la page, le Cervelet n’en pense pas moins.

C’est peut-être un grand rendez-vous qui se prépare.

C’est peut-être une fête qui lentement se pétrifie sous son glaucome.

Le Cervelet en a connu, de ces moments de grâce.

Chutant de l’empyrée sur de longs poils de vent, les mouettes.

Les mouettes triturent le ciel comme au jour de sa mise-bas.

Encore un qui s’est vu naître et qui ne se verra pas mourir, semblent-elles dire.

Supra-ténu, cet homme avachi sur la pierre.

Inconnaissable.

Le Cervelet fait bourgeonner des injures dans le secret de sa poche.

S’involuant, elles gonflent la peau de sa culotte.

Va-t-il s’envoler, le Cervelet, va-t-il hisser son sabre ?

Va-t-il seulement hausser la voix ?

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2.

Trois fois non.

Le pauvre Cervelet congestionné sur sa roche moite.

S’éternue dans les paumes, à pleins poumons.

Sa luette le démange.

Ses jointures se fissurent et ses pommettes soudain couvertes de rosacée luisent comme deux belles prunes au soleil.

Il développe une allergie liminaire.

Rien de plus bouleversant pour lui que ce genre de prolégomènes.

Il hésite à s’en retourner d’où il est venu – à son isthme ou son terrier, à sa taupinière.

À sa somnolence, à son incendie primordial, à son couffin d’argile, à son terreau.

Usant de sa langue comme d’un mouchoir de poche, il se dégivre patiemment les iris.

Cependant que les mouettes boxeuses le constellent de guano.

S’accorde un instant de réflexion.

Ne serait-ce pas la première fois que le Cervelet, si fraîchement démoulé de sa gangue, a la vue dégagée ?

La première fois qu’il voit, allez.

Autrement qu’à travers ses béances.

Ton cauchemar conique, Cervelet, touche peut-être à son terme aujourd’hui.

Ravale ta morve, ancre tes gros orteils dans le limon, tiens-toi prêt.

Le Cervelet, boit-sans-soif, s’inflige de longues lampées de mucus.

Coince les petits îlots de ses lobes entre ses pouces et ses index.

Raidit la membrane de ses tympans, filtre les eaux souillées de son sang.

Un gros caillot de paix plate, insupportable, se forme au plus secret de son ventre.

Son os iliaque épointé par la joie le rive brutalement à ses parties basses.

Sa bouche se transforme en sexe, il faut le dire.

En sexe jappeur et happeur.

Et la brûlure du sel, sur ses lèvres aimantées.

Et la calleuse pénétration du vent.

Grande flaque de mer, là-bas, grand désert d’eau.

Le Cervelet prend la couleur de son destin.

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3.

Ainsi paré pour le combat, le Cervelet.

Caparaçonné comme qui sait de quel bois se chauffe la grande gifleuse.

Serre les molaires et sculpte ses crachats.

Les mouettes cèdent poliment la place à des ailes sans vautours.

Qui décrivent de belles boucles, ma foi.

Le Cervelet substitue la torture de la contemplation au supplice de la respiration.

En ce sens, il bande ses forces.

Bien harnaché, fondé à croire qu’il va lutter jusqu’à l’orgasme.

Appelant de ses vœux la tempête et toutes les violences du large.

Dansant, ou peu s’en faut, claquant des talons dans la boue.

Hurlant son hymne à fendre pierre.

Veut voir venir, le Cervelet, veut voir venir de loin.

Les lames de fond, les bancs de squales, les crabes qui l’arracheront à son enlisement.

Mais rien.

Rien que l’atmosphère, nom de Dieu.

Qui rutile, qui clinque, qui déploie sa bimbeloterie de silence.

Et certes il n’est pas sans pressentir, le Cervelet.

On aurait tort de le prendre pour le ténébreux imbécile qu’il n’est pas.

Pas sans pressentir, je dis, qu’en cette singulière qualité de silence.

Se dissimule ou se replie.

Quelque chose.

Quelque chose, oui, c’est donc en ces termes exactement que le Cervelet se figure.

Se représente, d’une manière à la fois visuellement cubiste et sensiblement urticante.

La menace.

La menace dans le ciel, ou plutôt dans les cieux, vu l’enchevêtrement.

Gros paquet de nuages mal ficelé, sous-strates et agrégats bavant les uns sur les autres.

Se demande quel charcutier, quel ouvrier d’abattoir est l’auteur de cette salissure.

Va-t-il devoir se colleter avec cet univers brouillon, le Cervelet ?

Va-t-il ?

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4.

Premier chant. Chant de l’ennui qui persiffle. Chant de térébrante déception face à la mer retirée. Le Cervelet s’accompagne d’une vieille vielle ou d’un harmonium au soufflet distendu.

Je n’en pouvais plus.

De mon cageot mangé aux vers et de mon colombier malsain.

J’avais trop longtemps gîté dans des ornières.

Sur des chemins.

J’ai rampé hors de mon perchoir, me suis trainé sur la grand route.

Évitant la décollation, de justesse la défiguration, et les solex et les camions.

Un silex biface à sucer, me servait à désoiffer.

J’avais l’amygdale en berne et la paupière nécrosée.

Cependant je continuais, ma reptation vers la baie.

C’était la saison de la chasse, pas de quartier pour les limaces de ma trempe.

Et pourtant j’y suis arrivé, non plus fendu qu’auparavant, signalons-le.

Signalons-le, oui, signalons-le mes vieux comparses.

Le très circonvoluté, le nodulaire, le polypeux.
La motte de beurre, la vieille éponge.

A survécu aux barattements.

Où en étions-nous ?

J’ai perdu le fil de ma complainte.

À force de geindre, on s’embue l’arrière boutique.

Et on s’englue dans la logique.

Adoncques.

Me voilà soupirant sur la pierre.

Me pend au nez le stalactite.

Comme quand aux gogues, j’attends.

L’apocalypse.

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5.

Rebours dans rien.

La pierre d’élection s’évase au contact de l’eczémateux fessier.

Du Cervelet.

Non c’est son poids, plutôt, son impossible poids.

Qui l’enfonce tout entier, tout d’un bloc.

Qui le fistulise à même la peau de la roche.

Désolant amalgame.

Jamais n’aurait pensé que l’air dont il est rempli pèserait si lourd dans la balance, le Cervelet.

Car il s’agit bien de cela.

D’une tonne de vide à peine striée de courants électriques.

Profitant d’une incision à la saignée du genou, ses organes ont glissé dehors.

Flottent à la surface d’une sorte de tourbière.

La rate, elle, coule à pic.

Pauvre mue délaissée, le Cervelet.

Contraint par son désir même à loucher vers le ciel.

Ses yeux, pour ne rien arranger, lui sont en effet demeurés plantés ici ou là.

Sa position, sa forme, très complexes à présent, ne supportent guère la description, j’en suis navré.

Disons qu’il est désormais diagramme du vide et hâtons-nous d’en finir.

Des colonies de moules se sont établies au nord de son plexus, dans les régions tempérées.

Une grosse conque lui barre le front, comme pour singer ce célèbre chef d’œuvre de la renaissance olivâtre, vous savez.

La dessiccation du pèlerin.

Attouchements quasi voluptueux des mollusques.

D’innommables vermisseaux se poussent du coude à l’entrée de cette séquence, dans quelque brèche de l’espace-temps.

Nous ne savons rien d’eux pour le moment.

Ainsi vient l’usure.

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À Suivre…

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