Les Techniciens du sacré

Par Guillaume Condello

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Il n’y a pas que les petits enfants qui aiment jouer aux indiens. Depuis longtemps en effet un spectre hante l’Occident : le spectre du primitif. Peur et fascination de l’Autre, qui joue le rôle de l’origine fantasmée – celle, édénique, à laquelle il faudrait revenir, ou bien celle, pleine de sauvagerie brutale, dont il faut absolument empêcher le retour. Le « bon sauvage » vs malaise dans la civilisation.

A la fin des années soixante, quand Jerome Rothenberg publie Technicians of the Sacred, l’ordre moral dominant vacille. Dans un monde sans esprit, Rothenberg se tourne vers le primitif pour réinsuffler de l’esprit dans la glaise du capitalisme. Le mythe d’un système économique et politique supposé apporter au monde entier, par l’aisance matérielle, le bonheur et la liberté, se fissure – et l’on comprend aisément pourquoi Rothenberg se tourne vers des « spécialistes » du « sacré », sans doute à même de nous apporter plus de spiritualité que le néant des échanges marchands.

Le livre de Rothenberg est un livre des morts : tous les textes ou presque qu’il contient proviennent de civilisations disparues. Doit-on n’y voir qu’un musée dans lequel les mots s’alignent, muets, sur leurs belles pages blanches comme des linceuls, coupés de toute la vie sociale, mystique, religieuse, politique, qui leur a donné naissance, dans une culture dont nous ne savons parfois presque plus rien ? Au mieux, un recueil où des poètes contemporains pourraient chercher des techniques, pour redonner de l’esprit au temps présent, une boite à outils, comme on allait jadis au Louvre pour étudier les maîtres, avant de remettre l’ouvrage sur le métier du présent. Il est certain que la poésie (notamment américaine) a été influencée par ce livre : la profération de la parole par un corps, le recours au graphisme et au dessin, la place sociale et politique que doit avoir la poésie, etc. – toutes ces questions posées avec force dès l’introduction se trouveront reprises par ses contemporains ; et la section des « Commentaires » le confirme, où Rothenberg met en parallèle poèmes primitifs et contemporains. Dans sa traduction française, 40 ans plus tard, Di Manno prolongera cette mise à jour en faisant de même avec la poésie française.

Leur inventivité formelle recèle pourtant encore aujourd’hui une puissance de vision qui les arrache à la mort. Dans la première préface au livre, Rothenberg posait une équivalence : moderne = primitif ; primitif = moderne. Autant dire que la poésie est capable de s’abstraire du temps. Dans le travail du poème, le temps est out of joint. Du coup, la poésie est ipso facto une critique du temps – et notamment du présent. En cela, le poète est capable de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », car, étant hors du temps, il arrache les mots à la tribu, les projette hors du présent et du sens qu’on leur y donne : ils peuvent alors briller, comme des constellations étranges, dont la signification – le message ? – sera à déchiffrer par les augures – ou les poètes futurs, les horribles travailleurs qui reprendront là où il s’est arrêté.

Dans son Introduction to Aztec Definitions, some/thing , printemps 1965 (reprise dans Les Techniciens du sacré, tr. Di Manno, Corti, p. 492), il compare la situation de ses contemporains à celle des Aztèques auprès desquels Bernardo de Sahagùn récoltait, comme des restes d’une civilisation que l’Occident réduisait à un champ de ruines, d’incroyables « définitions » : « Ayant nous-mêmes atteint un stade équivalent, nous pouvons nous sentir proches d’eux & percevoir dans ces « définitions » le son & la mesure d’une poésie procédant par placement-&-déplacement, assez voisine de la nôtre (…). Car il devrait être évident aujourd’hui que la poésie relève moins de la littérature que d’un processus de pensée & d’émotion – de leur mise en forme & de leur énonciation au plan sensible. Les conditions qu’affrontent ces définitions sont les conditions mêmes de la poésie. »

Avons-nous atteint un stade équivalent ? Un demi-siècle après, on n’en finit pas de s’enfoncer dans un tel stade. Il ne restait aux Aztèques que les mots pour retenir un réel en train de disparaître – nous sommes de plus en plus privés des mots pour nommer un réel qu’on voudrait ne pas voir naître. On lui a certes donné un nom : libéralisme. Ce mode d’organisation économique, culturel et politique est tributaire, pour sa mise en place, de logiques qui ont entrainé la destruction de pratiques et de savoirs traditionnels qui se sont sédimentés, au cours des siècles, en écosystèmes plus ou moins stables. Ce sont non seulement les choses, mais aussi les mots et leurs définitions qui sont détruits. 

Cette évolution historique est présentée comme celle de la raison, c’est-à-dire, pour la pensée libérale, du réel lui-même. Ainsi vont les choses. Et quiconque refusera d’obéir à la volonté manifeste de cette pseudo-raison y sera contraint par l’évolution – dirigée, régulée – du monde autour de lui : ce qui ne signifie rien autre chose qu’on le forcera, comme disait l’autre, d’être libre.

Dans un tel contexte, difficile d’opposer à la raison colonisatrice des protestations qui seront d’avance disqualifiées comme résurgences d’un obscurantisme ou d’un conservatisme étroit. C’est ainsi que la science et la technique elles-mêmes pourront devenir une Ideologie (au sens où l’entend Habermas) imposant à tout un chacun de se penser et de penser le réel suivant des modalités bien définies, tout en masquant les rapports de domination et de force. Tandis que la colonisation du monde vécu prend le relai de la colonisation de la planète, nous devenons, petit à petit, les Indiens de notre propre monde.

Le poète n’est pourtant pas un technicien du sacré. Il n’a pas vocation à ré-idéologiser le réel, à se réinscrire dans le temps, mais à le désidéologiser. Le sacré, c’est ce qu’on ne peut toucher sans le rendre impur. Le poète tourne autour du réel, comme dans une transe, avec ses mots, ceux de la tribu, ceux qu’il récolte en écoutant le monde comme pour la première fois, et dont il s’orne comme de coquillages. Mais il sait – à moins d’espérer rétablir une religion – que jamais il ne pourra dire ce réel lui-même. La poésie n’est pas tout à fait de la littérature, disait Rothenberg – elle n’est pas non plus tout à fait une pratique chamanique qui nous donne accès au réel dans sa vérité.

Car ce qui est profanateur dans le voile que l’idéologie impose au réel, ce n’est pas uniquement ce qu’il entraine de destructions réelles, mais c’est aussi qu’il contraigne à la parole le silence sacré des choses. Comme il y a un Indien intérieur, il y a aussi un colon intérieur, qui accepte de parler la langue de la domination sur le réel. L’idéologie ouvre la bouche de ce réel et lui fourre dedans des mots qui ne pourront jamais être les siens.

Dans les périodes de crise, quand le malaise innommable qui hante sans cesse la civilisation se fait ressentir, le réel se venge parfois, en nous recrachant ces mots à la gueule, déformés et méconnaissables.

Aux poètes de leur forger un nouveau sens.

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Alors allons-y : revêtons nos masques de Katchinas pour la danse des mots, des phrases, des cris et des corps transfigurés (Amanda Chong, Jacques Demarcq, Anne-Marie Beeckman, Hippolyte Hentgen, Maria Corvocane) ; faisons-nous sibylles, et lançons nos sentences obscures, pour soumettre le sens à la question (Marie de Quatrebarbes, Jean-Claude Pinson, Jihen Souki, Guillaume Artous-Bouvet) ; retirons-nous au bord du monde, dans une communauté de moines, pour parler le langage du silence (Laurent Albarracin, Aurélie Foglia, Sébastien Kérel, Pierre Vinclair) ; à moins qu’on ne préfère entrer en transe comme les chamans (Olivier Domerg, Ezra Pound/Auxeméry, A.C. Hello, Ariane Dreyfus), aller dans le monde des esprits, et en rapporter des visions – les poètes n’auront plus qu’à les traduire.

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