Le Coquelicot Appétissant (1/3)

Par Anne-Marie Beeckman

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Lettres trouvées sous un lambris de chêne. Elles émanent – papier, encre, écriture en font foi – de la même personne. Non adressées, non datées, il nous a semblé que l’ordre établi ici était le plus logique. Mais il nous manquera sans doute toujours les réponses à ces missives. Si l’on en juge sur quelques allusions, elles devaient être tout de louvoiement, dénégation, hésitation. De perplexité sans doute aussi devant de telles invites, de frayeurs et d’émois, et, à tout prendre, de petits cris d’orfraie. Quant aux guillemets de la première lettre, ils entourent quelques mots tirés de Brant et de sa Nef des fous. Un hasard comme il s’en trouve nous a permis d’élucider ce point.

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1

   « Je suis Vénus au cul de paille », vous m’avez terrifiée, vous et vos brandons éteints. Diable ! vos plumes étaient d’azur de ciel et les labours fumaient ! La cuirasse ne portait pas encore de défauts, et dans le dos des mères volaient ces mèches folles où pendent les enfants. Je becquetais la vigne. Vous n’aviez pas encore de destin – cet or des barbares dans les prunelles. Mais le sexe pendant des fermoirs d’antimoine. Je suis dans le tableau, sur le sillon des latitudes. Je voudrais vous revoir.

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2

   Je comprends vos zouaves. Mais dans la mesure où ce que je vois de vos vertèbres fait pâlir le soleil, je voudrais lisser vos pervenches. Cette langue petite qu’on voit aux gélinottes je vous la veux à l’orée des coquilles. Sans moi, je crois, vous ne sauriez percer ni le secret des valves, ni voler l’âcre jus aux bouches des marées.

   J’ai vu vos aigrettes délicates ombrer les tempes du limaçon, mais que vos ailes, tristement, traînaient en deux haillons sur un ventre impubère ! M’écouterez-vous ?

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3

   Que j’ai peu l’habitude des façons de sirène ! Oh ! Oui, vous louvoyez sur ce chemin qui mène à moi, car vous viendrez. Ceci n’est pas menace, mais c’est, sur cette peau d’agnelle où je grave mes traits, une conjuration.

   Vous aurez sur vos épaules où j’arquerai ma paume, des buissons, bruissants de nids et d’épilogues.

   Vous me dites que le ciel s’est assombri autour de vous, avec des écailles vertes et des vertiges ? Savez-vous que l’allant de mes reins peut rompre les voiles noires qui vous frôlent ? Qu’il n’est rien de plus beau que des seins répondant aux serres de la nuit ?

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4

   Je suis triste. Vous ne dites rien. Pourtant je souris encore à vos outils de précision. Ce matin, j’ai surpris vos jeux sur la clairière. Que vous étiez magnifique, tour à tour cerf et serpent ! Ces branches vivantes sur votre tête, ces perles, sueur ou huître, sur le chanfrein et la langue bifide de vos sabots ! Quand, tout soudain, votre couleuvre a sinué à l’entrée du couvent.

   Je garde l’espoir que mon désir de pluie lèchera votre oreille.

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5

   Oh ! Si peu de mots ! Que je pèse comme à pleines mains la laitière.

   Vous dites que je vous ai vu nu et que vous rougissez. Nu, ce n’est pas cela. Nu, c’est quand le désir vous retourne comme un gant. Nu, ce sont les chevaux que je retiens encore. Nu, c’est la tête d’Holopherne, les stalagmites seules au fond des grottes. Et nu vous le seriez si vous lanciez au galop vos centaures.

   Il y a, au moment où je vous écris, au zénith des étoiles, une lune bilobée, toute à son appétence des flacons de rosée.

N’avez-vous jamais ressenti de goût pour l’expansion ? Les fauves aux aguets ? Les mulots empressés, leurs pas menus sur les falaises ?

   Vous auriez beau jeu de me mettre sur des chardons ardents !

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À suivre…

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