Le Coquelicot appétissant (2/3)

Par Anne-Marie Beeckman

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Lettres trouvées sous un lambris de chêne. Elles émanent – papier, encre, écriture en font foi – de la même personne. Non adressées, non datées, il nous a semblé que l’ordre établi ici était le plus logique. Mais il nous manquera sans doute toujours les réponses à ces missives. Si l’on en juge sur quelques allusions, elles devaient être tout de louvoiement, dénégation, hésitation. De perplexité sans doute aussi devant de telles invites, de frayeurs et d’émois, et, à tout prendre, de petits cris d’orfraie. Quant aux guillemets de la première lettre, ils entourent quelques mots tirés de Brant et de sa Nef des fous. Un hasard comme il s’en trouve nous a permis d’élucider ce point. [Lire ici le premier épisode]

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6
Oui, j’admets cela. Est-ce ma faute à moi si la maîtresse des collages vous a voulu ces cornes et ces plumes de paon ?
Que m’importe que le reflet de votre bouche soit ce groin ? J’arde à toute faune.

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7
Que je vous écrive encore ? Je ne fais que cela ! Mais je ne sais pas, après tout, ce que vous couchez sur l’horizon.
Je fourre ma langue au fond des digitales. La mécanique des fluides est asservie à mes soifs. Vous seul êtes une énigme.
Il faudrait vous fixer avec des chélicères. Et commencer, sous le lorgnon, vos inventaires. On compterait les cercles de vos annélides. Peut-être saurais-je enfin de quoi est fait ce sang blafard qui gonfle vos méduses, quelles rémiges cachées emportent votre cœur. Vous avez l’air perdu d’ un jacquemart ancien…

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8
Il faut que je vous fasse un aveu : je me suis glissée, cette nuit, dans l’écrin étroit de vos mandragores. C’était pitié de voir cette poussière. J’aurais souhaité la meute de mes chiens retour de course et leurs halètements. Puis leur ventrée de chair. En lieu de quoi, pantelante, j’ai soufflé vos bougies.
Ce matin, je bouge doucement des globes de verre.

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9
Je ne sais plus. Un mauvais rêve est passé. Dans ce creux il y avait un désir de foudre : il n’est que de se souvenir de la nature de mes fétus. À perte de vue, la terre arable, abandonnée à son espoir de coutre. Aucune issue. Les rondes sans fin des corbeaux. Et tout un Moyen Âge de pendus dans des robes de bure.
Mais bon sang, que faites-vous de vos dix doigts ?

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10
Rien encore…Je vous en veux un peu de cette capuche sur mes yeux. Vos menuiseries ne m’évoquent plus que des cercueils. Je ne fais pas ce vœu de tenir des cordons de poêle.
Je vais ressaisir les renards. Abreuver les cinéraires de mon jardin. Voler les œufs au nid pour de frêles combats. Les lacis rouges sont mes labyrinthes pour ces cieux où mes bouches se gorgent aux poires appendues.
Vous ne saurez pas combien mes mains sont douces quand je recueille les oiseaux. Et mon souffle léger, qui réchauffe leurs plumes.

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