Voici l’espèce (3/5)

Par Serge Airoldi. Lire les épisodes 1 et 2

j’éclos de la chamelle de Chadan — la parfaite, & de l’Homme qui Marche… J’éclos du qadim et du qadim jiddan. J’éclos de l’apeiron & des conversions du feu. J’éclos du « feu éternellement vivant », du logos de l’âme & de l’ardeur sèche. J’éclos des mages mèdes, d’Ephèse, d’Arcadie & de son Eau Noire. J’éclos du feu plus que de la démesure mathématique — l’océan du monde. J’éclos de l’estran & des équations réunies

je patiente dans ce lointain,  dans ces échafaudages en bambous raides & tendres pour la souplesse générale, je plonge dans l’Anou Ifflis, je cours  dans les pentes du Djurdjura, je dors sous le chemin, au fossé frais, à l’ombre d’un dattier, je m’abandonne à la  citronnelle qui m’envahit, je pense au cadi révolté de Damas & je fredonne la Mu’allaqa de Tarafa 

ainsi, lumineuse, 
La fleur perce la dune au cœur sous la rosée

c’est une douce morsure des mers sur ta peau, c’est le voyage périlleux, des kwassa kwassa aux larges de l’archipel, c’est l’apprentissage des cycles des neuf vagues & des noyades

j’éclos de la crainte de la mort, des cadastres sans forme, des murailles hautes d’Avila, comme une incertitude même du terme & du lieu de la cité. J’éclos de la fin promise au fatâ, le jeune guerrier. J’éclos dans le grain de la voix paisible. Le timbre si doux, si terrible, d’une vieille femme antique.
— le diable est le dieu sens dessus dessous. Le dieu n’est que le locataire de l’homme, tu imagines la qualité de sa permanence

j’éclos de la Femme Fantastique, elle féconde ma mémoire, j’éclos de la reconnaître soudain, dans un temps que je ne sais pas être nôtre, que je sais de l’aigle & de sa jeunesse éternelle. J’éclos du cingle, de l’Aigle de Mer, — Ô mon saint, de la jouvence immémoriale de la stèle de gneiss & de jaspe, prise par les embruns,
j’éclos d’Augustin plus que de Jérôme, du manque
Ô cette absence des Eaux, des Ouragans, des Pluies Chaudes

j’éclos de ma mémoire en forme de plume du guiraca bleu, du passerin indigo, du phénix rouge, de mes charniers inconnus, de mes chiens égarés dans la forêt de la houle, kangals himalayens de couleur boz, j’éclos de mes faims intimes, des carnassiers. J’éclos des marches & des marches, des lynx engagés pour la chasse sur la roche carmin, l’azul noce, le grand violet, ils guettent, sur l’estran immaculé — un sable bleu mourant, ils bondissent

la perspective étrange d’un bleu aldego, d’un bleu d’enfer — ici même

j’éclos des champs de tulipes & d’ananas, j’éclos du sud vers le nord & vers l’ouest, j’éclos d’un océan intrépide, grand, qui arrête mon élan, qui dresse un mur, une ligne noire, des remparts qu’une lune rousse enflamme aux confins du pays

j’éclos du feldspath, de la silice, des forts refuges nuragiques, de l’ighrem & des ghorfas, du ksar confondu avec le paysage qui engraisse ses agrégats terreux, ses défenses & ses toits de roseaux creux, j’éclos des emprises berbères, des jardins fermés au regard des rues vides, du bougainvillée bouleversant qui coule comme une abstraction sur les briques blanches,
j’éclos de Frégédise & de sa preuve selon laquelle le néant est réel
j’éclos, pour toujours

Une nouvelle voix prophétise :

tu éclos de ces pays tellement charnus,
de ces villes qui sont la perfection & la liberté,
de ces paysages dont tu découvres qu’ils sont tous
un livre — Aokas
mais souviens toi de Léonard qui vit le monde à Vinci & qui écrivit :
                         le néant n’a point de centre, et ses limites sont le néant

je l’entends, je comprends

je sais ce centre, ces limites & ce néant, d’eux aussi j’éclos comme j’éclos des courants d’Irminger ou du Labrador qui portent les bois morts aux offices des mers, aux bastions des limans, arrachés aux Îles seules ; les eaux charrient la carcasse de l’agneau enlevé aux terres ultimes, aux appels du berger noir cet homme, noir de ses ongles de sa vie & de sa capuche profonde & de son âme — avivée, lui, harassé par l’ardeur de l’hegoa ancestral, les feux meurtriers, les échouements, les rapaces, noirs, jaunes, gris, blancs, les horreurs du gel & les Eaux Antiques & les soleils, ogres de toutes chairs,
j’éclos de la chair de l’agneau & du berger qui s’en va. J’éclos d’une obscurité partagée dans le sous-bois où l’oracle de l’eau parvient

j’éclos de cette annonce, du lahar, de cette mare de sang qui s’évapore dans le cœur de l’homme nocturne, de ses ongles & de l’Animal. J’éclos de la terreur, de ces deux muets. J’éclos de la nuit de vérité, des assemblades, des pierres relevées au carrefour des cantons, des Hauts Feux & alors un trouble s’efface pour des rires silencieux, les grimaces anciennes que la Mémoire enferme dans son coffre

le troupeau — où est-il dans ce tableau sans nom ? — s’enlise maintenant sans lien avec le temps d’avant & d’après, de la tourbe jusqu’aux flancs & un regard tendu vers la rive devinée

j’éclos de ce souvenir des monts noirs & des lointains blancs, de ce rivage

la Bête s’enfonce & s’agite & se confond dans le vide qu’elle invente sous ses sabots. Sous ses sabots, le sauras-tu jamais, un désert d’âme se dérobe. J’éclos de lui aussi. J’éclos du taureau limpide qui domine la dune & qui s’enfuit dans un souffle de rage aux aboiements de la colonie, j’éclos de cette arrivée sur place. Ils déferlent avec lasso cris angoisse & la furie de la tourbière piégeuse,
& ils ne sauvent que deux bêtes, les autres gisent, hagardes, s’enfoncent & préparent l’humus des millénaires, la pourriture des galaxies, elles fouissent les étymologies
& ils pleurent cette perte

À suivre…

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