Zombies ou fantômes ?

(Illustration : Emmanuel Boussuge)

Par Guillaume Condello

Éd

ito

ON POURRAIT DIRE, un peu comme Clint Eastwood, que le monde se divise en deux : il y a ceux qui sont vivants, et ceux qui sont morts. Simple, basique. Les vivants vivent, c’est-à-dire, aiment ou haïssent, construisent et détruisent : ils font des choses. Pour les morts c’est beaucoup plus simple, ils ne font plus rien.

Du moins c’est ce qu’on pourrait penser, car en réalité c’est évidemment plus compliqué. Parmi les morts, il y a des vivants, et parmi les vivants, beaucoup de morts. Disons, pour faire court : des fantômes et des zombies. On sait (depuis Romero) que le zombie fonctionne à l’habitude, à l’instinct, sans qu’aucune pensée réelle, dans leur cervelle putréfiée, ne préside à leurs gestes – on n’ose dire leurs « actions ». Il y a énormément de types de zombies, qui ne recoupent pas les classes sociales, ni les tendances politiques, ni même les catégories professionnelles : on peut croiser des psychanalystes-zombies, des ouvriers-zombies, des intellectuels-zombies, des politiciens-zombies, de droite ou de gauche, des écrivains-zombies, et j’en passe. C’est bien simple, les zombies, il y en a partout, à tous les coins de rue, sur les écrans, et jusque dans les livres.

Une chose leur est commune : ils vont, répétant des lambeaux de discours morts, agissant en conformité avec eux, à mi-chemin entre la machine et le cadavre qui se délite. Certains ânonnent sans cesse « inconscient », « Œdipe », d’autres bavent « multiplicités », tandis que certains ne voient partout que des « challenges », des « talents » et des « forces vives » dans les « start-up ». D’autres encore parlent du « mécontentement des citoyens » et certains de « populisme ». Ils marchent dans les décombres silencieux d’un réel défiguré (mais peut-on jamais en voir le vrai visage ?) et, si l’on doit nécessairement le recouvrir d’un voile de discours pour pouvoir s’y donner des prises que sa nudité nous refuse, leur mort errante, et pour ainsi dire constamment répétée, réside dans l’oubli de ce geste premier. Ils vont, répétant les mêmes phrases et les mêmes discours vidés de vie, ne sont plus capables de voir, ou d’expérimenter autrement. Et gare à ceux qui leur prêteraient l’oreille : ils se la feraient mordre – on sait que leur morsure est contagieuse.

Les artistes ne font pas exception. Mais entre les automatismes hérités de la vie antérieure, et l’instinct primaire qui pousse à se nourrir du premier vivant qui passe, il y a un chemin étroit, difficile à suivre, où la vie est encore possible : « Les limites à l’intérieur desquelles se situe l’art sont à un extrême la routine et à l’autre l’impulsion capricieuse » (Dewey). Pour cela, il convient d’opposer les morts qui sont encore vivants aux vivants qui sont déjà morts. Aux zombies, opposons l’armée des morts. Les fantômes reviennent toujours pour venger un tort (qu’on pense au père de Hamlet, pour n’en citer qu’un seul). Quel serait ce tort que nous aurions à réparer ? Retournons dans les décombres silencieux du réel, allons les retrouver, au milieu des zombies, attendant que nous les convoquions pour briser le silence et reprendre la parole. Invoquons Miller qui, déjà, chantait l’hymne des morts :

« Ils étaient vivants et ils m’ont parlé ! N’est-ce pas étrange de comprendre et d’apprécier ce qui est incommunicable ? […] C’est du silence que sont extraits les mots et c’est au silence qu’ils retournent, si l’on en a fait bon usage. Entre-temps, il se passe quelque chose d’inexplicable : un homme qui, par exemple, est mort, ressuscite, prend possession de vous et en partant vous laisse profondément changé. Il est parvenu à ce résultat par le moyen de signes et de symboles. N’était-ce pas un don magique qu’il possédait – qu’il possède peut-être encore ? »

Ce silence, dans la bouche de Miller, c’est celui de la vie elle-même,  de l’expérience pleinement vécue, mais ce peut aussi être celui de la parole morte, celui de l’expérience qui n’en est plus une. La vie a besoin de répétition, c’est entendu. Mais vivre sans variations d’intensités, se laisser momifier dans les bandelettes des discours morts, voilà la quasi-vie du zombie qui menace jusqu’à l’artiste – la répétition des mêmes procédés est souvent le signe avant-coureur de la contamination. C’est dans l’expérience vive qu’est le silence premier et dernier, celui duquel la parole sort, et auquel elle doit retourner.

C’est pour cela que le poète (et l’artiste en général sans doute) doit aller fouiller dans les gravats, au pied des monuments écroulés, parce qu’ils ont cessé de nous parler, et leur redonner la parole, y trouver la place qu’ils nous réservaient. T.S. Eliot : « Ce qui se produit quand une nouvelle œuvre d’art est créée, est quelque chose qui se produit simultanément dans toutes les œuvres d’art qui l’ont précédée. Les monuments existants forment entre eux un ordre idéal que modifie l’introduction de la nouvelle (vraiment « nouvelle ») œuvre d’art ». C’est même à cela qu’on peut juger de la valeur d’un artiste. Eliot encore : « Aucun poète, aucun artiste, dans quelque art que ce soit, n’a son sens complet par lui-même. On ne peut pas le juger tout seul ; il faut le mettre, pour l’opposer et le comparer, au milieu des morts ».

L’artiste se joindra ainsi au chœur des morts, fera ainsi flèche de tout bois, de toutes les voix. Créer un poème, c’est donner la vie à un organisme d’un type bien particulier. Le poème est un animal. Et il a faim. Il faut le nourrir.

Et pour cela, réveiller les esprits. Fantômes de la tradition, vénérables cadavres des auteurs que l’on doit sortir de leurs panthéons, fantômes de la langue, ces spectres du sens qui la hantent et qui reviennent, si on sait les invoquer. Il y a aussi, paradoxalement, ce voile de discours-zombies qui, couvrant le réel, imposent de l’expérimenter de telle ou telle manière. Le poète peut et doit aussi se saisir de sa machette, arracher les membres de ces discours à la cohérence ou l’incohérence de leur usage, et les recomposer, animaux monstrueux. Un bras par-ci, une jambe par-là. Portrait du poète en Dr Frankenstein. Sa créature, le grand poème triste de Boris Karloff, erre dans les montagnes, dans les marges de la (bonne) société (pastorale) suisse, une grande carte postale.

Nous habitons tous en Suisse, tout va bien. On se souviendra tout de même du chaos que la créature révéla, plus qu’elle ne le créa, par le scandale de sa seule présence ; de la monstruosité des villageois, tous après elle, pour la déchirer, la dévorer. Meute mue par une soif de mort. Des zombies en habits traditionnels.

C’est sans doute cela que les fantômes ont à venger. La vie dont ils ont été privés, à la hauteur de laquelle il n’est pas toujours aisé de vivre. Etre en vie ne signifie pas nécessairement que l’on est vivant. Repensons donc aux mots d’Achille :

Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse !
J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan,
fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,
que de régner ici parmi ces ombres consumées

Se consumer : étincelle, braise, simple feu de paille ou incendie furieux ? S’il était besoin, Gogol déjà nous avertissait que les âmes peuvent mourir.

*

Alors allons-y : appelons-les, ces êtres maléfiques, qui ont partie liée avec le monstrueux, allons à leur rencontre, et voyons ce que produiront les formules magiques et les potions secrètes des sorcières (Serge Airoldi, Fabrice Caravaca, A.C. Hello, Manuel Anceau) ; regardons se promener, dans les ruelles sombres de nos villes, avec leur élégance un peu triste, les vampires (Pierre Lafargue, Clément Kalsa) ; allons au fond des pyramides, en Chine, en Amérique du Sud ou partout ailleurs, exhumer les momies et leurs malédictions (Florence Pazzottu, Pierre Lenchepé et Ivar Ch’Vavar, Guillaume Condello) ; ouvrons les fenêtres de nos maisons trop sûres, pour entendre hurler, au clair de lune, les loups-garous (Claire Tching) ; pénétrons dans les maisons hantées, invoquons les fantômes de leurs anciens habitants, encore sensibles dans les objets qu’ils ont désertés, il y a si peu (Eliot Weinberger, Madeleine Lee, Christine Chia, Leslie Harrison). Et écoutons.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s