« Voici l’espèce », 2/5

par Serge Airoldi. Lire ici le premier épisode

j’éclos de ma mémoire, du vert smaragdin qui perce encore sous la croûte vive du bois flotté, j’éclos du pottok indompté, — il n’atteint jamais le rivage rocheux. J’éclos de l’onde de la txalaparta. Sa musique est une mer en soi. J’éclos d’un oubli, d’une marche hasardeuse. Je fredonne un air à l’univers. J’éclos de la lecture dont la qualité tient de l’émerveillement de l’Autre lecteur. C’est le récit, toujours ce ré-si — le chant des pistes. Je m’aventure dans la cantilène. Imprudent. C’est un tabou du koum qui fouaille ses propres partitions. Les openfields ne sont jamais que de vastes sables d’olivine où les chiens s’enfouissent. Je me dis ça.

j’éclos de l’espèce & des eaux — voici l’Espèce

Voici l’Espèce & les Eaux. Voici l’Espèce peut-être dans les creux & les vallées, la lette, l’anticlinal, derrière l’ombre fugitive, l’ombre de l’ombre, la toute singulière avalure, la boue utérine, tendance cinabre, danger cinabre,

j’éclos de Thétys, de la terre de Pâques, j’éclos de ce paysage devenu huile, pinceau, pigment, anti-couleur, lucidité argentique,

j’éclos de cette idée : je peins, à la chaux qui calfeutre ce que je vois dans le rectangle de mes index & de mes pouces réunis, — le paysage immobile, le foum, le tassili, le tronc des arganiers, des caroubiers, des tamariniers, des palmiers royaux, le mur long d’un palais rajput, le diamètre des chênes ardents de notre histoire, le bombax, le fromager, le sébestier, le niaouli, girofliers, anthuriums, carpotroches, l’ylang ylang — un zaroug, un baggala, un sambouk des milles & une nuits

je peins au blanc de Meudon les chemins perdus en poussières folles, les églantiers, le névé, la draille dans l’épaisseur de la nuit, le puech, l’aven possible, le flehmen de la mer, le flehmen du Singe Grand, du Morse, du Cheval d’écume qui tire au renard, s’ébroue, humeurs d’animaux, la mer n’est que cette âme-là, le flehmen de la vie, du jouir, de la mort,

j’encadre ce topos avec la loupe d’amboine, je le fixe au-dessus de la porte d’entrée — il fait mon musée, ma laiterie

noms d’un pays — ce Pays. La plage enfin. Cet épisode, maintenant nous le savons, fait de furieux équinoxes, d’ocytocine, de bancs de maigres, d’orques, de carangues, de dugongs, de gorgones verruqueuses, de migrations bestiales

j’éclos de ce tableau avec lointain en émergence, l’horizon grave & les éboulis du temps présent. Le temps comme une immunité primitive & monumentale s’invite à la rupture. Soudain, ça fait halte & alors, ça recommence. La mer revient à elle. La mer en nous tissée, il écrivait, jusqu’à ses ronceraies d’abîme
— & les caravelles qui nous inventèrent
c’est la vision du rêve Pur. C’est l’insomnie qui enveloppe le rêve. Un mont noir surnage de la montagne tortueuse. Marées marées

voici l’espèce, peut-être, voici le Daïmon, voici Deucalion, le fils de Prométhée. Voici totalité & infini. Voici projet de cité humaine. Voici « la fraternité de l’idée du genre humain ». Voici les Grandes Eaux, les menstrues du Gouf

j’éclos d’un mécanisme qui s’enneige, j’éclos d’un marteau, d’une enclume à la forge rouge, d’un fer laminé, — d’un codicille : souviens toi d’Héraclite & de son oracle : l’éclosion reste cachée

j’éclos de cette dissimulation & j’écoute l’autre voix :

souviens toi que tu nais du pain brun, elle dit,
du seigle médiéval,
de l’âge en bronze, de l’agneau crépu, du pré herbeux,
du Territoire,
du Christ pacificateur, d’un astre grec,
tu nais d’un Bouthan,
tu viens des Sans, des !Kung, des Domkhoe, des Nlookhwee, II’Aiye, ITaise, Tshidi, IXaio, des Kua, des Namaquas,
des Shwakhwe,
les gens du salin,
tu viens des clics des langues khoïsanes & de Ninive,
tu nais de l’Inde ancêtre, des Bishnoï, d’un exil aux Amériques,
d’une coloquinte,
tu émerges du fard de la mariée,
d’un centaure puissamment ailé en cuivre,
d’un cheval blanc de Jerash, ou de Beyrouth,
— dans l’aéroport désert, il galopait avec les naseaux
pleins de la mémoire du sang de Chatila
tu nais d’un acier de Damas, d’une trace de charbon dans la main
tu éclos d’un supplice, de quelques sacrifices & d’un chagrin,
d’un tumulte & d’un rêve vigilant,
tu nais du cirque, des parades sinistres, bisons & loups galeux,
tu nais du cinéma muet — l’atroce vie de Keaton,
tu émerges du Cap Sounion où tu t’es connu toi-même,
où tu as gravé ton nom à côté de celui de Byron,
fils d’un Poséidon au crâne rasé, lisant ce que Chateaubriand écrivit
de cette pointe de terre sublime aux Horizons Intenses,
tu souffres des crucifixions, d’une licorne aux humeurs d’orage,
saburres de « lait cuit et de farine crue » comme promet Rousseau dans l’Emile,
tu éclos du melhorament des Purs — cette vertu inaccessible,
tu surgis des Mu’allaqât, de la Sourate de la Lune,
de l’a’jam // / l’étranger,
l’étranger X, l’étranger XX, l’étranger XXX
cabalistique, soma et pneuma: tout l’alambic de Zosime,
tu fleuris de l’autruche blanche-noire qui t’apprend à mourir, elle aussi
tu flottes sur les épaisseurs, emballage égaré
& les abysses sourient

À suivre…

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Un commentaire sur “« Voici l’espèce », 2/5

  1. tu nais du foisonnement des mots, de leur tintamarre chthonien ; la poésie éclot de leur entrechocs des étincelles entre les silex de leurs sonorités ….
    Très amusant, j’aime Bravo pour votre art de les faire danser , il faut suivre votre rythme effréné! Tita du B.

    J’aime

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