Nourrir la pierre (2/2)

par Bronka Nowicka. Traduit du polonais par Cécile Bocianowski.
Lire le premier épisode

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La motte de terre

L’enfant posait la pierre devant toutes sortes de choses, mais aucune d’entre elles ne s’allégeait. Et puisqu’elles ne perdaient rien, cela signifiait qu’elles n’étaient pas comestibles pour la pierre.

C’est alors que l’enfant découvrit un creux sous sa langue, il y mit la pierre et ne devint pas plus lourd pour autant. Il se sentit même moins lourd. Pas comme quand on vit et qu’on use sa vie. Moins lourd comme quand on donne quelque chose de soi.

L’enfant parcourait le jardin et regardait ce qu’était cet endroit. La pierre mangeait cette vision avec l’enfant, qui savait déjà cela : il nourrirait la pierre de tout ce qui lui passerait par les sens. Même d’une motte de terre s’il la regardait, de l’herbe la plus ordinaire s’il la touchait. Peut-être même du simple fait de penser à l’herbe.

Le seuil

Mes jambes parcourent la pièce. Mes mains bloquent l’accès à mes oreilles. J’ai les yeux fermés. Je marche les yeux fermés. Les murs auxquels je me cogne me disent : retourne- toi à temps et va dans l’autre sens, sinon tu pourriras sous les bleus comme une pomme. Cela va forcément s’arrêter, mais cela se passe maintenant. Que quelqu’un chasse le « maintenant » vers l’avant à coups de fouet. Que les poissons qu’on égorge sur le seuil se taisent enfin.

Dans la maison, il n’y a qu’un seuil. Celui de la porte d’entrée ne compte pas. Il ne nous appartient pas, il appartient au monde. Quand il n’y a qu’un seuil dans une maison, il n’y a pas assez de place pour se cacher. Pour ne plus entendre la langue étouffée et cartilagineuse des carpes dont on tranche la tête.

Le seuil est large – un ouvrage d’avant-guerre. Ils préfèrent égorger sur le seuil que sur la table. Le poisson aime glisser de la table, tandis que sur le seuil, on peut se servir de son genou. Pas besoin d’y gaspiller du papier journal, le sang s’en lave facilement. Et le seuil ne sera pas plus laid avec une cicatrice de couteau.

Mes jambes n’iront plus nulle part. Il les a nouées aux chevilles avec une ceinture de peignoir. Ma bouche crie dans sa main, mais ce que je crie ne s’infiltre pas dans son sang. L’enfant ne peut implorer pitié pour le poisson qu’il nourrissait de pain il y a peu. Qu’il a baptisé le matin même. Mon père n’entend pas, tout ce qu’il sait faire, c’est tenir. Il sait où appuyer pour contenir le cri. Ma mère n’y arriverait pas, elle travaille dur sur le seuil.

Que faire d’un instant qui ne veut pas s’en aller ? Il est bloqué là comme une lame au milieu de la tête. Il ne veut pas passer, même s’il appuie. Il appuie sur la soie du couteau émoussé. Il faut s’appuyer sur quelque chose pour bien appuyer. Mettre les doigts dans les branchies, les écarter – et alors – d’un coup sec, donner naissance à la mort du poisson.

Quel silence. J’enlève les mains. Un grand silence. Il m’enlève la ceinture des jambes, sort de la pièce. Mon père franchit le seuil comme si de rien n’était.

La cendre

– Tu aimes le goût du chrysanthème ? demanda l’enfant à la pierre avant de mettre dans sa bouche une boule de pétales qui ressemblait à un chou miniature. Chaque chrysanthème en avait une au milieu, mais celle-ci était la plus ronde et la plus dorée de toutes. Elle craquait sous la dent comme le chou, mais elle avait le goût du cimetière.

– Chaud. L’enfant enfonça le doigt dans la montagne grise qui se formait dans le cendrier du poêle.

– Glacé, dit-il avant de lécher la grille couverte de givre.
– Du sang, ajouta-t-il.
Il se servit un peu de terre, et lorsqu’il l’eut mastiquée, il dit :
– Noir.
Il écrivait avec un bâton sur son corps : « cerises », « magiciens », « mensonges ». De ces mots qui disparaissaient de la surface de la peau, on pouvait en extraire d’autres plus courts. Avec le même bâton, arracher le songe au mot mensonge.

C’est ainsi que l’enfant nourrissait la pierre, pour qu’elle vive.

Les ciseaux

Les jouets sont censés détourner l’attention de l’enfant de la vie. D’un doigt enfoncé sous le menton, guider sa tête en direction du monde miniature posé là dans un coin. Dans ce monde miniature, on peut exercer une violence, un amour ou une peur pas plus grands qu’une langue de feutre ou un œil de verre. Personne ne punira un péché miniature car on ne le remarquera même pas.

Un ventre épluché de sa jupe, de son jupon, de sa culotte. Un stylo planté dans le périnée de plastique : il entre jusqu’au bout, tombe, cliquète dans le tronc. Un œil enfoncé dans la tête : le caoutchouc aspire le doigt qui pousse et creuse. L’enfant frappe une tête contre le mur, les yeux clignent au rythme des coups ; il vérifie – l’œil bleu ne regarde plus.

– Je vais te brûler les cheveux.

Il déteste les poupées. Les poupées sont des femmes et les enfants de ces femmes, les poupées sont bêtes. Il n’y a pas de poupée monsieur.

– Je vais couper les cheveux jaunes.

Il coupe à même la peau. Les ciseaux émoussés se donnent beaucoup de mal. Les ciseaux travaillent dur, transpirent autour du pouce.

– C’est bien, continue à jouer. Les adultes aveugles marchent autour de la scène de crime. Ils transportent ceci et cela sur leur sentier domestique : du sucre, un verre, un torchon – ils félicitent le bourreau de son silence, d’avoir su s’occuper tout seul. Ils lui donnent un quignon de pain en récompense. L’enfant le mange assis les jambes écartées autour du massacre.

Maintenant le jardin : il tire le corps des poupées sur une vieille serviette de toilette, il va vers le trou qu’il a creusé. La serviette défraîchie traîne derrière lui comme un voile. L’enfant épouse la vie bien trop tôt.

Le puits

– Allez, viens là. Qu’est-ce que tu as là ? Fais voir. Crache ça. Crache. Ton père te demande de cracher. Qui ? – la lèvre, loin de la gencive, attrapée avec la peau de la joue, tirée. – Qui ? – tirée vers le haut. – Qui porte ? – tiraillée vers le haut. – Porte des fichus – le doigt soulève, frotte, arrache. – Qui porte dans sa gueule ? – il me l’arrache, m’emporte ce qui est mien. – Qui porte dans sa gueule des pierres ?

Un coup. Du noir devant mes yeux. Le sang a le goût de l’électricité – je le sais parce que j’ai déjà mis la langue sur une pile. Sauf que le sang est chaud, et l’électricité, froide.

Il fait chaud dans la verrière, ça sent les tomates, c’est la couleur rouge qui sent. Le jaune sent pareil, et le vert pas du tout. Le vert, non.

– Ne tape pas.

Mon père a de jolies lèvres. Elles sont grandes. Avec un cœur au milieu, comme sur les cartes de vœux faites main. Les lèvres s’étirent, le cœur disparaît – mon père sourit. Il tient la pierre dans sa main. Elle est sombre, enlacée d’une varice qui est plus dure que le reste quand elle est sous la langue, quand on la suce.

Je tends la main.
– C’est à moi. C’est la mienne.
Le couvercle des doigts se referme sur la pierre. Plus maintenant. À présent c’est lui qui l’a.
– Donne.

Il ne la rendra pas. Nous sortons. Il me porte. Je suis portée. Il va vers le puits. Pour quoi faire ?

– Non, non.
Mais il y va.
– S’il te plaît.
Il est devant.
– S’il te plaît, non.
Il tend le bras au-dessus. – Je t’en prie, non.

Il lâche la pierre. Le puits l’engloutit.

Le nid est vide. Le nid sombre, humide, tressé sous la langue pour la pierre. Rien n’y éclora. La pierre ne parlera pas. On ne parle pas quand on est sous l’eau. C’est impossible, jusqu’à ce que l’eau se transforme en nuage. Avant que le temps ne passe. Alors l’enfant retrouvera sa pierre.

Le marron

L’enfant fait le rêve d’un paysage qui ment. Il regarde les feuilles : elles sont cousues aux arbres. Les chiens restent près des niches parce qu’ils ont le bout des pattes enterré. Qui a déjà vu des hordes de moineaux posées ainsi ? Tu peux leur jeter ce que tu veux, ils ne s’envoleront pas. Tu peux courir vers eux – ils ne décolleront pas du sol, tes jambes s’enfonceront dans leur petite tête comme des clous.

L’enfant descend au bord de la rivière des choses qui reçoit tout et ne rend rien. Des objets flottent. Des photographies : comme les poissons morts le ventre à l’air, elles flottent le visage vers le haut. Les gens sur les portraits ont de l’eau plein la bouche, ils ont appris à respirer par les branchies qui ont poussé à l’arrière de leur tête, sur les gallons de leurs chapeaux et sur les nattes qui pendent dans leur dos.

Des aiguilles. Un banc d’aiguilles rouillées. Des bobines de fil. Un dé à coudre. Des tables traînent derrière elles des nappes du dimanche, la rivière en aspire l’amidon, dilue la vodka, dérobe le pain. Des poupées : entières, sans tête, habillées ou nues.

La poche reprisée du pullover jette un marron – celui-ci penche vers la manche, comme s’il s’attendait à ce qu’une main le retienne. Le marron ressemble à la pierre.

Chaque objet dans cette rivière cherche sa main, chaque homme sur le bord cherche son objet. On ne peut pas entrer dans l’eau, on ne peut que regarder. L’enfant attendra ici jusqu’au réveil. Peut-être verra-t-il ce qu’autrefois il connaissait du toucher et qu’à présent il connaît seulement de nom.

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[Illustrations de Zbigniew Bajek]

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