Identités (2/2)

par Felipe Franco Munhoz. Traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao.

Lire le premier épisode.

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Chance ––––––

–––––––––––– Côté pile, côté face.
Crime, clémence. Crime, clémence.

Castrée, la canaille ?
________[corne cul]
________________Accalmie… je concède ?
Côté pile, côté face. Côté pile, côté face.
Je considère la croix; je considère le calque.

Côté pile, côté face. Karma ? Peut-être que…
côté châtiment, côté concorde,
je me clone
[je me crée]
________Koûros !, contre-courant –
contre-clepsydre ? – ;
je déclame Catulle :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus ;
vivamus mea Lesbie, mea Lotte.

Je caresse son clitoris : champ complice ;
J’écarte son corps – thermique cavité,
chambre, case –, cazzo contigu.
Copule et troc.

Côté pile, côté face. Côté pile, côté face.
Je capte les cantiques ;
je reste coi comme Kafka :

(…).

J’accable, je calme. Je castre, je consens.
Je coupe, je console.
Côté pile, côté face. Côté pile, côté face.

*

*

*

*

*

Avortement ––––––

––––––––––––– Morbide
mobile amer –

tournent les babouches
(baby shoes,
never worn) ;
tournent les tétines
sèches, intactes,
propres, suspectes ;
tournent les jouets ;
tournent par pièces,
par parties, les effigies,
puzzles
Où est l’enfant ? ;
tournent ses petits habits
(pantalons ?, robes ?) ;
tournent les vestiges :
traits paternels,
marques maternelles ;
tournent les fragments,
échos d’un sanglot
prisonnier du cloître
(atroce abri
car l’endomètre
s’est fait linceul) ;
tourne boiteux,
tourne le serait,
cercle inerte
court-circuit ;
tournent les babouches
(baby shoes,
never worn) ;
tournent les tétines –,

brûlez. Avec moi.

*

*

*

*

*

Berlin ––––––

–––––––––––––– Brr.

DA

Ici

il fait froid.
Je gèle.

Petit orifice
(rouille,
sentiers,
vertes fentes,
sillons de cuivre,
cicatrices,
encres, ténèbres,
une araignée ?;
odeurs
de bois),
de cette étroite
serrure,
je détourne les yeux –
je troque le devant
pour l’arrière-fond,
d’où vient
une lumière diffuse,
myopie –,

je dévie d’un pouce.

Je déplace le focus,
je déplace la brume ;
sous les veines,
sceau défendu,
Berlin grand ouverte,
in loco, totum,
Berlinfinitus.

Ses boîtes de nuit
et ses bars en fer
et ses bars en plumes.
Dénudée, impassible.
son idiome,
ses dialectes.
Ses lèvres lointaines
et ses baisers dans le noir.

Berlin. Et ses durs blocs –
vers rigides sur la langue –,
briques, dômes, vitres,
piliers ; immeubles bas
où volent les lignes : oiseaux
dans le ciel enneigé.

Mathématique cité
(camouflant ses cicatrices ?,
sous une méthode sévère,
et comptant les mètres sur ses doigts).
Ses échos venus du fluide
Philharmonique : murmures
et pentagones et applaudissements.
Son mur couvert de fantômes,
de graffitis, de chewing-gums.

Ses ponts sur la Spree.
Ses ponts sur la Spree.

Son obélisque (giratoire ?) –
avec au sommet, deux anges : l’un,
perpétuel, contemple taches, toitures,
parcs, avenues, douleurs. Et son peuple.
Son passé diabolique.
Son parlement rénové.
Sa babylonienne, imposante
porte devant le Pergamonmuseum.

(Plus grand, seulement le Berliner Ensemble.)

Bien, À nous deux maintenant ? Je laisse la fente
Berlin : au-delà de la poignée, le monde
Berlin ; au-delà du voyeurisme, la chrysalide
Berlin ; à portée de mains, la puissante
Berlin, qui me gratte le visage avec des couteaux ;
Berlin. Je fais six pas sur le Cocyte
Erdolchen Leiden Hölle Pein Angst Quälen,
mais six pas circulaires, revenant
au sceau qui – désormais au contraire – interdit.

Je me penche à l’envers sur la serrure,

où je vois
plus de rouille,
de nouvelles fentes,
de nouveaux sillons,
de nouvelles encres,
de nouvelles ténèbres,
de nouvelles rides,
une araignée ?,
de nouvelles moisissures,
encore plus d’odeurs
de bois;

Je dévie d’un pouce.

Derrière la porte,
je découvre la chambre.

Avec ses candélabres
et ses bougies allumées.
Ses quelques objets.
Photos, portraits
faits de cendres.
Habits jetés négligemment :
robe, bustier ;
une aiguille pointée vers moi.
Ses rideaux,
trois sceaux en soie
condamnant les fenêtres.

La chambre. Conque occulte,
enveloppée dans le clair-obscur
(scintillement de couleurs chaudes).
Meublée : table, lit.

Suave danse dans le lit –
Lou s’embrase, lecteur de cassettes :
Honey, tu étais un paradis
perle, elle se balance
(ruisselant par filets,
coule le miel des mouvements
infraélastiques depuis la nuque
jusqu’au dos et les hanches) ;
Argo sur les flots, la Frau se balance

les jambes posées sur la laine :
flexible paire de gratte-ciels.

Retournement de couvertures ;
Genoux jouant à la balançoire,
Nastassja ? pince les ailes blanches,
défait l’ouvrage, desserre les sangles,
dans un hérissement de frissons dorés.
(Mon souffle compresse les bougies.)
Les successives nuances de l’océan
se jettent à mes pieds : 7/8, porte-jarretelle ;
tissus révoltés, trames, trémas.
Sans voile, elle se balance ¡Olé! libido.
Je jure avoir vu, à ses lobes, des boucles ;
je jure, chaîne au cou ;
je jure, pendentif, je jure, étoile ;
spectres aux prises avec le péché.

Dans sa chambre-berline, la sainte berlinoise m’attise.

*

*

*

*

*

 Faust (qui est une femme mais dont les habits – ainsi que la coupe de cheveux – sont semi masculins), le Chœur et le Supposé Méphistophélès sont dans le métro. Le wagon où ils se trouvent est situé à l’angle opposé du lit, comme intégré à l’espace de la chambre. Trépidation du métro en mouvement.

Faust
Malentendu ––––––

–––––––––––– Tiens-donc, qui voilà : le Boiteux.
Je te cherche à la loupe depuis des lustres;
et maintenant, qui l’eût dit
(assis à côté de moi dans le métro),
nous voilà flanc
contre flanc.

Plaît-il ?
De quoi s’agit-il ?
(Brève réaction quasi nulle, à brûle-pourpoint.)

À ton pied droit, une talonnette
camoufle ta patte.
Cifer,
je t’ai reconnu.
Cette froidure, ces yeux
aussi vieux que la mort –
ce sont les yeux d’un autre corps,
ils sont faits dans de l’or périmé.
Démon,
je t’ai reconnu.

Madame, je ne comprends pas.

Polie :
ah pardon, mon nom : Faust..
(Et je ris ; pensai-je à De Marlowe, Goethe ou Mann ?)

Blague ? Bien que jeune fille,
j’ai déjà rongé le monde
jusqu’à la moelle,
j’ai goûté,
et regoûté le fruit interdit;
j’ai chuté,
je suis descendue dans les tristes profondeurs,
féroces,
et j’en ai rapporté la force brutale.

(Défense, peur?, action!, instinct, acuité, magie,
je me courbe devant le grognement, en grinçant des dents.)
Tu as décidé de menacer ce bon vieux Méphistophélès ?

Pardon, Monsieur le Diable.
M’sieur.
(elle tire de son sac la convention.)
Je suis aux ordres de votre ombre,
Patron,
disposez de moi, je suis humble serf
dans le detto Malebolge.
Baron,
peu de chose en échange :
je désire un sceptre : le sexe
qui m’appartient, l’inverse de celui-là.

Tu prétends utiliser ?, la bouture.

Et comment ! :
en pénétrant sa vulve.

(On tire sur les rênes, brusque arrêt : station Sumaré
signale une femme sans vie : la Voix.)
La vulve de qui ? D’Hélène ?

De Troie ? Que nenni. Celle de Lotte.
(Dans ses mains apparaît un bistouri.)
Pour le stylo, pas d’encrier ;
car l’encre vient du poignet.

Accord conclu. Arrivé à destination ; descends.

Noir complet et Kris Kristofferson commence à jouer : The silver tongued devil and I à partir de 2’02” jusqu’à la fin.

*

*

*

*

*

Talon ––––––

–––––––––––– Jadis un train rapide, un train possible
dessinait des cartes sur la voie ferrée
………………………………………………………….
ferme rail –
qui se défait comme un nuage lâché au vent :
château fragile, carte-carte-carte-
et carte-carte-carte-carte-carte ;
un souffle passe
et il ne reste Rien. Il ne reste que l’asphalte de l’Enfer,
l’asphalte : fléau, verre pur.

Ici, aucune verdure ne recouvre la route.

Moi, Achille – fléché à chaque pas –,
J’ai l’impression de marcher sur une langue tendue
Erdolchen Leiden Hölle Pein Angst Quälen,
durs phonèmes : tacle, cancres, putride.

Aucun remède ne procure ici la grâce.
Ici ma flasque accolade est bile pure.

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