Le voisin Honoré (1/3)

Par Marc Wetzel. Il s’agit d’extraits tirés d’un ensemble plus vaste.

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                   1

        Le voisin Honoré est dans la journée griefs.

   « Vous souvenez-vous qu’un jour » me lance-t-il, « pour attaquer au tuyau d’arrosage je ne sais quel nid de guêpes sous votre appentis, vous avez, au-delà, littéralement noyé ma terrasse ?!… ».

    « Oui », lui dis-je (car ma sottise m’est familière)

    « Vous souvenez-vous » ajoute-t-il, « qu’un autre jour, le dealer avec lequel un de vos fils travaillait à l’époque, se trompant de portail, est venu menacer ma famille des plus sordides représailles ? »

     « Oui », lui dis-je (car mes talents d’éducateur se savent perfectibles)

    « Vous souvenez-vous encore », dit-il sans se calmer, « qu’au premier (et dernier) apéritif que je vous ai offert, vous m’avez successivement cassé  – l’un d’un revers de coude, l’autre d’une prise de paume un peu molle -, deux superbes verres à pied ? »

      « Oui », lui dis-je (la maladresse sera une de mes rares chances d’échapper à l’Enfer)

    « Vous souvenez-vous enfin » reprend-il, « que votre exécrable chien Buddy, officiellement convié chez nous pour consoler la mignonne désœuvrée chère Dounia, l’a tout de suite snobée pour aller manger le chat ? »

     « Oui » lui dis-je (conscient d’être un maître à éclipses) 

    « Mais alors, voisin » explose Honoré, « que dites-vous aujourd’hui pour tenter d’être un peu pardonné ? ».

      Je cherche les mots qui acquiescent et apaisent.

    « Je vous jure bien, voisin » lui dis-je enfin, « d’avoir la prochaine vie plus méthodique ».

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                                         2

     Honoré est ce matin mal en point ; il boîte, tuméfié, devant ses roses, honteux et furieux, comme criant à voix basse.

   « Je circule en vélo hier midi » me dit-il, « au Centre Commercial ; je passe sur le large trottoir, à l’arrière de la brasserie, là où les tables sortent. Je crois (à tort) qu’on me salue, je me retourne. Mal m’en prend : je heurte l’espèce de menu-escabeau, posé là comme un nain de bois (avec la craie jaune de ses plats bien sages). Je tombe comme une vache et casse mes lunettes. On vient, on se presse ; quelqu’un me relève, et, en guise de réconfort, raille ma « négligence ». J’agite, très colère, mes lunettes brisées. Mal m’en prend ;  un autre type, à voix plus forte (j’ignore évidemment qui, vous me savez myope à confondre mon ombre avec moi) lance que « de toute façon elles ne me servaient visiblement pas à grand-chose ». Ce visiblement m’irrite. J’avance mon poing sur l’espèce de face éclairée qui se moque. Mal m’en prend ; un coup central me remet à terre. On crie, on s’insulte, on me relève. Je prétends alors avoir été bousculé avant de (tenter de) frapper ce colosse flou. Mal m’en prend ; un gendarme, qui était témoin assure du contraire, et m’avertit que la loi n’aime pas les menteurs. Je lui cite alors un cousin haut-placé, qui n’appréciera pas qu’on me rudoie ; mal m’en prend. « Je connais bien ce cousin » me dit-il, « qui n’est, comme vous, qu’un clown, un branque ». « Un quoi ? » dis-je, peu combatif. « Un âne hors-service, un étourdi du lien social. On vous conseille de ramasser cette épave, ce clou voilé, et d’aller dormir ». Ce que j’ai fait.

   « Bien vous en prit » lui dis-je. 

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                                                 3

        Fabienne, l’épouse, est grave : « Honoré vient de comprendre » me dit-elle, « que notre fille cadette a avorté il y a peu ; vous n’imaginez pas sa peine. Il dort seize heures par jour, et ne se lève que pour crier des folies. Trouvez son apaisement, aidez-le à comprendre, à accepter que les principes ne soient pas tout. Soulagez-le du mal absurde qu’il se fait ». 

    Honoré est insupportable dès qu’il croit ne plus rien supporter : je veux carte blanche pour le secouer. 

     Le voici bientôt sur mon perron, hurlant des choses atroces, odieuses : « Cette petite conne a renoncé, voisin » me dit-il, « au miracle de la natalité ; et ce n’est ni par détresse, peur ou solitude, mais, sous des urgences de carnaval, par paresse, oui, paresse à l’égard de l’inconnu qui se formait en elle. Elle n’en était pas du tout libre, puisque sa liberté même était enceinte. Le visage de l’avenir doit rester à venir ! Là voilà, franchement, plus seule dans la vie que le Christ dans la mort. Maudit soit son vomissement de l’espérance ! ». Et il pleure de honte.

    Je ne le louperai pas. « Voisin, vous ne réagissez qu’en potentiel grand-père frustré ; c’est votre orgueil qui invente son égoïsme. Vous prenez le deuil de ce qui n’était pas encore une personne … ». Et j’ajoute : « La chair de votre chair est seule juge de celle de la sienne : il vous faut croire au cauchemar qu’elle avait, comme à son droit de s’en réveiller ! Ouvrez plutôt immensément vos bras à la fille prodigue ! ». Il s’étonne. « A-t-elle un jour eu davantage besoin de vous ? » lui dis-je.

    Honoré soupire, se lèche les lèvres puis s’éloigne téléphoner.

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                                               4

   Les deux petits-enfants d’Honoré passent l’après-midi, affublés de masques divers, à nous railler et épouvanter à travers la haie. Ils crient comme des oies, en passant par le feuillage leurs faces de beurre multicolores. Ma rage facile finirait par en amocher un, tant leur obtuse effervescence m’exaspère. 

   Je me plains donc très fort (« Voisin, que votre engeance aille s’entraîner ailleurs pour Halloween, bon dieu ! ») de leurs aigus glapissements.

      Honoré est immédiatement là, faisant la minimale police. 

    Puis il vient à moi, et soupire : « Ma situation est, voisin, la suivante : si j’allais leur interdire cette cartonnade de fantaisie, ils se feraient bientôt clouter la langue ou tatouer les joues ! Fabienne en perdrait le sommeil autant que les raisons de se lever. Admettez donc avec moi cette licence préventive, s’il vous plaît ».

       « Mais vos petits-mouflets me rendent fou !» lui dis-je !

       Il sait bien. « Voyez : la folie est justement ce masque qu’on ne peut plus ôter, comme l’imagination prise à son propre piège. Le masque divers, libre, facétieux, amovible, est alors le meilleur remède à la démence vraie, à l’auto-envoûtement, l’ankylose des grimaces, l’encagement dans l’égarement. Tolérez-nous donc, voisin, aidez-moi. Acceptez cette provisoire si fâcheuse séquence ! ».

     Ses mots me touchent ; je lui serre la main dans le lierre.

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                                        5

      Honoré a décidé, me dit-il, de redresser les torts redressables. Une anecdote (crédible ?) de récente intervention dans le tramway lui sert d’exemple.

   Une joyeuse troupe d’écoliers venait d’y monter, ne cessant de se bousculer et beugler : « On est les meilleurs, on est les meilleurs … ». Une mamie souriante demande alors meilleurs en quoi. Un silence, puis « T’as pas b’soin de l’savoir, toi, la vieille !! » lui crache un des plus petits. Ils reprennent plus fort. Quelques minutes passent où soudain, la mamie écrit quelque chose devant elle, qu’elle tend bientôt au petit, interloqué. « Tu donneras ce papier à ta propre grand-mère », lui dit-elle, « je lui résume la chose. Elle te mettra la baffe elle-même ». 

     Voilà qui m’étonne, et je veux la suite.

   La suite est que le garçonnet rit, parcourt à peine le bout de feuille, et le déchire aussitôt.

    La suite de la suite est qu’Honoré se lève lui mettre directement sa torgnole.

  « Les grand-mères improvisées sont les moins commodes » lui dis-je, admiratif.

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                                     6

   « Madame Laurence », la mère de Fabienne, est mourante ; Honoré, incroyablement, s’en plaint.

     

       « Vous n’imaginez pas, voisin » me dit-il, presque indigné, « ce que fut, toute sa carrière, la ferveur de cette (pourtant si érudite et avisée) bonne femme : sa foi littéralement nous épuisait. Elle bénissait bruyamment chaque repas, y compris les petits-déjeuners (les pas si rares fois où elle dormait chez nous) ; prenait à témoin plus de saints, certainement, qu’il n’y eut d’hommes sur Terre ; elle priait partout – jusque chez l’opticien ou au théâtre – voulant à toute occasion savoir si l’Éternel lui ferait grâce d’intervenir. Un crucifix trônait dans sa douche. Il n’y a pas vingt-cinq ans, elle lisait à mes enfants de l’Ignace de Loyola pour leurs contes de coucher. Et tenez : chaque Vendredi Saint, elle dormait dans sa cave. Et tout cela, notez bien, dans une vie prospère, sans échec ni humiliation ! ».

    « Ah ? » dis-je.

  « Mais voici maintenant ce qui m’exaspère : de cette vie d’inépuisables observances et ablutions d’esprit, il ne reste soudain plus rien. Écoutez ce qu’elle a osé dire à Fabienne hier, – ma Fabienne qui la veille, la soulage et la secourt ! –  (Honoré parle plus bas) : Ma fille, je pars sans aucun sentiment religieux. D’abord, je n’ai cru qu’avec d’autres, et me voilà pire que seule ; ensuite, je suis si dégoûtée de la vie en général que même une céleste m’horripile ; enfin, à la mort, finis les miracles ! ». Voilà son jugement d’à présent : comprenez que Fabienne l’ait mauvaise, d’avoir dû grandir dans ces blagues ! ». 

    Je ne trouve pas. « Votre belle-mère » lui dis-je « qui n’a plus à vivre, a tous les droits ».

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À suivre…

  

Un commentaire sur “Le voisin Honoré (1/3)

  1. Catastrophes provoque d’heureuses retrouvailles ! Très contente de relire Marc Wetzel . Un magnifique collègue de mes premières années en Lycée à Chambery , notre dernière rencontre était à Montpellier au musée Fabre expo Hopper ! Merci Pierre

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