Identités (1/2)

par Felipe Franco Munhoz. Traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao

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Tigres ––––––

–––––––––––– Dans cette chambre, je suis tigresse ;
mi-Borges, mi-Blake
(nous sommes des tigres en cage) :
je suis ta symétrique.
Fièvre tactile. Referme le fin rideau de tes paupières :
et regarde, je suis une féline ou toute autre métaphore.
Je suis une tête posée sur ce plat
pareil à Saint Jean-Baptiste.
Je suis la tête que je transporte,
comme Saint-Denis, déclamant
dans les rues, de par le monde,
sur scène, des rondeaux pour toi.
Suis-je tête ou parties intimes ?
Je suis ta femelle dans tous ses détails :
Autant la chair la plus palpable
que l’encre des pupilles.
Je suis actrice, j’ambitionne aussi
d’être le thème, la déesse, la diva :
ta muse dadaïste.
Mots. Lien. Disque. Étoiles.
Je veux être une statue grecque ambulante, gracieuse,
je veux m’exposer partout, dans le vivant musée du siècle.
Je veux être toujours et provisoirement un tableau :
art s’exhibant pour un bref délai.
Je veux m’exposer sous la lumière des bougies.
Je veux être ta Crète ;
le fil du sacrifice
qui ne tisse pas des liens faibles.
Je veux être le chaînon intact
(Thésée et Minotaure ;
Jésus est sur l’épaule gauche,
et la Bête sur la droite).
Je veux être le fruit fragile :
ta canonique sainte ;
mais aussi ta pute favorite,
être ton délice au lit.
Je suis complexe charabia, fenêtre enceinte,
peau grosse de possibles, bien qu’utopique.
Dans cette chambre, je suis tigresse,
mi-Borges, mi-Blake
(nous sommes des tigres en cage) :
je suis ta symétrique.

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*

Paris ––––––

–––––––––––– J’ai demandé à Thérèse

Je veux, cœur, ta ville.

Paris ?
________Et Thérèse,
toujours caressante,
se déshabillait, se déshabillait
(elle se déshabillait avec une insigne
dextérité, et maintenant,
si je verrouille mes paupières,
elle se déshabille encore).
Dans la chambre-conclave,
secrète,
se trouvait la ville –
j’ai possédé cette ville –;
dans la chambre suspendue,
Paris est un corps.
Béton haletant :
précis bouleversement.
Ainsi,
exceptés les amants
excessivement chanceux,
qui savent tout de Thérèse,
personne ne la connaît
dans sa suave délicatesse.
Exceptés les amants
excessivement chanceux,
personne ne comprend
la nuit-avalanche
sous la lingerie intime,
nuages de tissus
qui échappent au viseur
de l’amertume.

Est vôtre, ma ville.

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*

Macao ––––––

–––––––––––– Dans le rapport d’autopsie d’un poème –
i.e. : la tombe du poète sur la page refroidie –,
jamais le poète n’apparaîtra prenant des notes
hâtives
(où affleurent des mots réels Faillites,
Saudade,
Revers),
au Petit Suisse
Fonde en 1791,
à proximité du Jardin du Luxembourg.

Un exemple :
Fonde, sur la façade, sans accent, Fondé.

Si ces notes n’étaient pas condamnées
à l’oubli,
si nous entrions dans les coulisses du poème –
quelle que soit la métrique
(car métrique il y a) –,
le poète compte sur ses doigts, Trois, quatre, cinq, six, sept
et cetera ;
car ce poète ne sera jamais
tigre lâché dans la forêt,
in the forests of the night.
Et soudain dans l’exercice,
dans la grâce d’essayer des stupéfiants,
surgit la forêt, vaste,
polymorphe,
polyphonique.

Relative liberté.

Mais
si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
qui parle d’amour ?, de mort ? –,
nous ne trouverions jamais l’évocation de chaque odeur
que Macao exhale :
chaque taverne au crépuscule,
chaque virage,
chaque pluie.

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
i.e. : la dilution de la stèle funéraire dans la terre –,
le poète n’avouerait jamais qu’
Autour de ta silhouette
Mafalda sort de la brume,
de l’humidité
(amplitude qui se déplace,
se décolle,
décolle :
flotte
dans la bouche étrangère ;
légers échos en fuite, forgeant des vestiges
dans la bouche muette),
et se sèche avec le sèche-cheveux de l’hôtel.

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
fait et défait et fait et refait
et refait –,
nous ne trouverions jamais de pansements
collés
au mur de la chambre ;
pour réparer Quoi ?

Autre exemple :
Un pays, deux systèmes.

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
refait minutieusement –,
peut-être trouverions-nous le vers
Marcher dans la ville c’est embrasser une bouche avec deux langues.
Ensuite,
bouche avec serait tronqué :
bou ve ;
car il est plus prudent de balayer les bouts de verre
(frustre orgie linguistique).

Et l’image du pansement me revient :
scotch soutenant le mur ?,
est-ce la chambre suspendue ?,
l’immeuble blessé ?,
par qui ?

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
prière
pour que les Dimanches ralentissent –,
pas la moindre Philippine,
employée de maison,
Esclave?, Demie esclave ?
domestique,
ne passerait le temps sur l’île parallèle
(cette Manhattan
Skyline-Central-Kowloon
trépidante, monte et descend;
Vila Madalena améliorée, avec escalators),
en jouant aux cartes
en jouant au bingo,
sur les cartons
sur un viaduc,
sur la Place de la Statue,
faute de place,
faute d’occupation pendant une après-midi libre.

Relative liberté.

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
libre? –,
le poète compterait sur ses doigts, Trois, quatre, cinq,
le poète, dans une cage, ouvrirait le coffre mystérieux
le Petit dictionnaire
absurde,
impossible,
en quête d’une définition différente,
n’importe quelle possibilité
pour :
Casinos
(là où les visages sont des déserts) ;
Sentiers
(Ruelle du Couteau, Rue de la Pierre, Trottoir des
Vérités) ;
Fascination
(mot qui recèle en son fond la morphophonologie des soupirs
d’amour).

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
regorgeant de métaphores
et de serrures –,
on ne verrait jamais aucun poulet frit
(bec, yeux, ombres de l’âme)
au grand jour
dans l’assiette.
Yeux en billes de charbon.
Canards suspendus dans une vitrine.
Couperet dans une mare de sang.

Autre exemple :
Guerrilla war struggle is a new entertainment.

Si nous entrions dans les coulisses du poème –
Et si tant est que ce poème se termine –,
jamais nous n’aurions accès
à l’Interdit,
pendule : aller et retour
Macao–Hong Kong–Macao,
via une barque en papier,
en soie rouge
qui peut être avalée la minute d’après,
qui peut disparaître à la seconde suivante.

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
i.e. : sépulture sans fenêtre,
sans mélange,
jazz –,
le poète ne serait jamais vu
perte de temps ?,
en train de conduire son Erato
à son Parnasse personnel,
Parnasse pauliste
En lui disant à l’oreille
autant d’obscénités
que la langue fuligineuse
(pas la langue en plastique)
peut en rêver.

Cette langue en plastique
inscrites sur les plaques,
les papiers,
les menus,
imposée ?,
est une langue illisible,
phonétique opaque
pour le corps du lecteur
(seulement traits, dessins;
casse-tête cubiste
inextricable).

Si nous entrions dans les coulisses de ce poème –
et l’épluchions patiemment comme un oignon,
et le recomposions pour le mâcher à nouveau
pour en déguster les clefs
et l’aigreur
et la douceur
et l’amertume
et l’acidité,
les rainures et le sel ;
tout cela grinçant entre les dents –,
le poète en chemin bâtirait des labyrinthes
Accès interdit ;
le poète conserverait, jaloux, le poème par devers-lui :
il le mettrait sous clef, Adieu,
dans un coffre chiffré
Dix-neuf – cinquante quatre,
Comme on emprisonne les passions
ou comme on les perd,
les ensevelit Faillite,
Saudade,
Revers,
pas à pas,
dans le cimetière immense des yeux.

Si nous entrions dans les coulisses du poème, oui,
si nous plongions dans les entrailles de ce poème,
nous ne trouverions jamais le poète, le poète,
et jamais le poème, le poème;
et jamais
– chemin frayé dans le brouillard –,
d’image finale
(faite et défaite et refaite à volonté,
rappelant chaque minutieux détail;
la petite mort
Fondée en 2015):
encore notre traversée,
ici,
éternelle,
sommes-nous les créateurs aussi d’un temple ?,
sur une barque tremblante en mer de Chine.

.

.

*

Identifiez-vous ––––––

––––––––––– : Halte-là ! (Accroché sur la porte
Identifiez-vous.)

: Moi.

: Réponse non valable ! Répondez ! ;

identifiez-vous par votre nom ;
identifiez-vous par votre ambition ;
identifiez-vous par votre classe –
A ou D ;
identifiez-vous par votre face
virtuelle ;

identifiez-vous par votre religion ;
identifiez-vous par votre gang ;
identifiez-vous par votre crime ;
identifiez-vous par votre sang ;

identifiez-vous ! ;

identifiez-vous beaucoup,
identifiez-vous vite ! ;
identifiez-vous par votre sexe –
A ou B ;
identifiez-vous par votre plexus
virtuel ;

identifiez-vous par votre race ;
identifiez-vous, Belle ;
identifiez-vous à la masse ;
identifiez-vous à elle ;

identifiez-vous !

: Moi ?

.

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*

Numérotation ––––––

–––––––––––– Cette page est la numéro 99.
Elle ne devrait être qu’
une page blanche,
sans jet, prisme, presse.
La neige qui ensevelit Санкт-Петербург.
La brume qui avale les tirs de missiles à
Hong-Kong.
Ou les murs chastes-ingénus d’un appartement
inhabité,
insituable.
Cette page est la numéro 99,
avec une calculatrice : 4 – 20 – 10 – 9.
Page qui pourrait contenir :
––––––––––– Encore amoureux ? Parle d’elle.
Et qui pourrait contenir,
dans la Bible Dantesque,
le septième cercle
où résident les Harpies.
Et qui pourrait être,
dans le Doktor Faustus de Thomas Mann,
une page sur Adrian Leverkhün.
Et pourrait également être (et est) cette page.
Unique ?
Dans l’imprimerie, lames empilées.
99 : est invariablement
le dernier nombre à deux chiffres.
C’est The Shadow-Line.
Seuil implicite.
Une frontière.
Un réveillon ;
Fidel Castro s’endort
Mañana, La Habana –
y el triunfo.

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À suivre…

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