L’invention de la poésie chinoise (7/8)

Ezra Pound, The Classic Anthology Defined by Confucius, traduction d’Auxeméry. Lire les autres épisodes.

En vis-à-vis et en petit, la version traduite du Shijing chinois par P. Vinclair.

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EP IV, 1, v

Ciel fit lever cette colline, haute colline
T’ai Wang y trouva du gâchis, y pourvut (gouverna).
Wenn trouva, lui, le repos,
corrigea ses sentiers balisés en routes, les routes de K’i
que les fils de ses fils entretiennent. *

* K’i signifie un sentier de colline. Les K’i sont les hommes de la vallée, alpini. (NdEP) ** Pound dit « T’ai Wang », considérant que wang, 王, « roi », est ici un nom propre. Et K’i est en fait le nom de la montagne. Et il dit littéralement que le roi Wenn « battit » les entiers pour en faire des routes ; de fait, le texte chinois établit une continuité entre l’action de T’ai et celle de Wenn : ce que l’un a commencé, l’autre l’a terminé. Le poème chinois se termine par un souhait ; EP en fait une simple relative. EP traduit également son « hommes de la vallée » en italien, alpini. Souvenir de ses voyages fréquents au Tyrol où sa fille Maria/Mary (qu’il avait eue avec Olga Rudge) vivait en pension chez des alpini, précisément ? (NdT)

270. Ciel a fait

Le ciel fit les montagnes hautes
__le Grand roi défricha les terres
Voilà cela fut fait
__le roi Wen a renforcé le tout
On vit au pied du mont Qi
__bien des chemins y mènent
Qu’enfants et petits-enfants les entretiennent.

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EP IV, 1, vi

____Aurore, obscurité, il a forcé la secrète, la très-fermée fondation
________________à cohérence, à splendeur
________________a tressé la corde de la brillance ;
________________grâce à l’unicité de son esprit, il
________________a fait armature de calme dans la dynastie.

La lumière du haut du ciel concentra le décret
doublement sur la dynastie (sur Wenn et Wu) puis vint
le roi Tch’eng, qui jamais n’osant prendre du repos
tôt ou tard, se voua aux bases mêmes,
forte attache, très-intime,
toute-cohérence, de splendide ardeur,
de par la singularité de son cœur
répandit l’ordre jusqu’au plus reculé recoin du pays.

271. Le vaste ciel a confié son mandat

Le vaste ciel a confié son mandat
__les deux rois l’ont reçu
Le roi Cheng n’osant se reposer
__l’honora nuit et jour sans mot dire
Au nom de cette brillante lignée !
__il y mit tout son cœur
____ainsi la fondation eut-elle lieu.

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EP IV, 1, vii

Hymne pour princes en audience
au Pavillon de la Lumière et de l’Automne, sacrifice
à Dieu et au roi Wenn.

Nous offrons, nous donnons
bélier et taureau vivants,
Que le ciel soit rectitude.
Du roi Wenn la loi, notre lumière ;
Soleil illumine les quatre quartiers,*
qui font la joie de Wenn.
Agrément pour lui.

Nuit comme jour, révérence
à la toute majesté du ciel,
et lui, qu’il soit notre pain.

* EP utilise l’expression suivante : Sun clears four coigns. Le four coigns fréquemment utilisé par lui désigne les « quartiers » de l’empire, les « quatre coins » du monde civilisé selon la voie confucéenne, que Pound nomme ailleurs encore the Quadrate, « le Carré ». Il faut cependant observer qu’outre le fait qu’il utilise là un terme technique et de haute origine (pour éviter sans doute de reprendre les termes employés par les traducteurs qu’il a sous les yeux, Legge & Karlgren, et donner une couleur particulière à sa version), il joue vraisemblablement sur la signification de ce vieux mot coign (lat. cuneus) désignant un « coin » (en fait, une position avancée, un avantage acquis), comme indiqué ailleurs, mais signifiant également l’aspect d’un événement propice à la réalisation d’un grand dessein, telle qu’une conjonction d’astres. Ici le contexte pourrait donc nous autoriser à une version se formulant ainsi : « Soleil rend claires les quatre conjonctions » ; car elle y rejoint aisément celle d’un soleil qui éclairerait l’empire dans les quatre directions, comme on voit dans IV, 1, ix, par exemple : l’empereur du monde y est assimilé au dieu du ciel qui lui a donné la lumière qui gouverne la marche de l’univers et permet de gouverner le monde humain. C’est ce que signifie aussi le He’s accepted, (où le he’s pourrait tout aussi bien se lire comme contraction de is que de has avec le pronom personnel !) ; nous le rendons par « Agrément pour lui », à double entente donc : le roi est accepté par le ciel comme représentant ; et il en reçoit du plaisir, en a du plaisir, et en rend grâce. (NdT)

272. J’apporte

J’apporte comme offrandes
__un agneau et une vache
____le ciel vienne à ma droite !
J’observe les décrets du roi Wen
__pour pacifier les quatre coins du monde
Le roi Wen à qui je dois tant de bienfaits
__est venu à ma droite prendre mes offrandes
Nuit et jour
__je révère le ciel
____afin qu’il nous protège.

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EP IV, 1, viii

________________Comme énoncé par le duc de Tcheou
________________en tournée d’inspection après
________________le renversement par Wu des Tchang,
________________et de là par la suite pris par
________________des commémorations (?)
____________________« La légalité de son règne est liée à
____________________la continuité de la souveraineté. »

Courir les frontières en saison propice :
Lumière sur le ciel et dans le ciel
____ce fils en est le rejeton.
Ordre solide et dextre retient Tcheou
à ses douces paroles afin de secouer
et que nul ne tremble pas,
trois territoires (T’ien, Hao et Wei)
esprits éveillés ; se conformer
ainsi qu’en sa poitrine
ainsi en haut de la colline
les puissances de l’air certifient
la concorde
jusqu’au Huang Ho à l’avenir ;
Lumière à l’esprit venue de Tcheou
donnant forme à tous hommes destinés à quelque trône.*

Roi en légalité
poursuivra sa souveraineté
« Déposez vos armes à présent
remisez boucliers, lances et arcs,
et flèches aussi.

« Mon but sera de pourvoir à tout,
selon que mon esprit verra
si mon action peut se ruiner. »
____________________________( ? à considérer comme les paroles du Roi)
« Hia étant hors-saison
je jure de soutenir le roi. »
______________________( ? serment en réponse, les deux fois
____________________________par le Duc, ou plus tard
____________________________les commentateurs, et les
____________________________assistants principaux ?)

* Nous choisissons de conserver la ponctuation poundienne dans le corps de cette strophe, la syntaxe en prenant un aspect curieux, et volontaire sans aucun doute de la part d’EP. (NdT)

273. Il traversa

Il traversa le pays
__comme le fils du vaste ciel
De là vint la succession des Zhou
__qui tremblait de respect
____devant lui sans exception
Les cent esprits lui facilitèrent la tâche
__de même fleuves et hautes montagnes
Le roi dominait vraiment tout !
__il a rendu les Zhou illustres
____a garanti le statut de ses successeurs :
‘Rangez boucliers et lances
__arcs et flèches dans le carquois
Cultivons plutôt la vertu
__pour la répandre dans le pays des Xia’
Et en effet le roi les protégea !

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EP IV, 1, x

Médite bien ton art, Sire Grain,
De ton pouvoir de vider coupe
sur coupe de la coupe du ciel,
dispose-nous en moiteur et en ardeur.
Sans ton aide il n’est rien d’accompli,
orge et blé de toi nous faisons récolte,
Haut-ciel t’a donné la règle
pour nous nourrir. Mène-nous
non par ce champ aux bornes closes,
mais que les fruits toujours en abondent
dans les saisons du soleil de Hia.

275. Ô distingué

Ô distingué Hou Ji
__qui fus l’émissaire du Ciel
Le peuple te doit sa croissance
__et chacun ses meilleurs biens
Tu nous a apporté le blé et l’orge
__destinés par le ciel à nous nourrir.
Sans souci des limites ou frontières
__tes lois et coutumes ont essaimé sur les Xia.

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EP IV, 2, vi

____Hymne-conversation
____pour le premier mois d’hiver
________________________… θεῷ ἱερὸν ἰχθύν,
____ὃν λεῦκον καλέουσιν, ὃ γάρ θ’ ἱερώτατος ἄλλων.

Ainsi disons-nous notre amour de dieu par ces poissons,
voici donc tous les plats du sacrifice que nous offrons
tels que les ancêtres de nos ancêtres le firent,
et nous les avons conservées, ces multiples
bénédictions, maintenues d’âge en âge
par gens soucieux d’éviter tout sacrilège.

* Les dictionnaires ichtyologiques disponibles pour Karlgren donnent deux sortes d’esturgeons. Legge va plus loin : anchois [Thryssa mystax], garde-boue [Neochanna apoda] et mâchoires-jaunes [ ? Le nom de yellow-jaw relevé chez Legge désignerait plutôt une sorte de vipère. Peut-être faut-il lire yellowjack, qui désigne en effet un poisson mais des mers caraïbes…]. (NdEP)
** EP cite en épigraphe une partie du fragment de la Bérénice de Théocrite (un auteur qu’il affectionne), où il s’agit pour celui à qui les filets tiennent lieu de charrue et qui tire de la mer ses moyens d’existence, afin de faire une pêche abondante, d’offrir « … à la déesse [Bérénice] le poisson sacré nommé Leucus [« Blanc »], car c’est le sacrifice le plus agréable à elle. » Le texte grec emploie le masculin θεῷ pour désigner la divinité (au sens général), et EP l’assimile donc au « dieu » du texte chinois, tel qu’il le déchiffre à sa façon. Sa note confirme qu’il suit les deux versions anglaises de Karlgren et de Legge ; en ce qui concerne les espèces de poissons, notre père Couvreur S.J. est d’accord avec Karlgren pour les deux variétés d’esturgeon, et se contente de nommer les t’iao, « poisson mince et long », les tch’ang, « poisson dont la tête est pourvue de cartilages jaunes » et les ien « poisson rond à tête blanche qui vit dans la vase », ainsi que des carpes ! (NdT)

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281. Viviers

Ah ! dans la Qi et la Ju
__les viviers regorgent de poissons
Thons et esturgeons
__morues, chevesnes, gardes-boue et carpes
Offrons-les en sacrifices
__nous serons bénis en retour.

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EP IV, 2, vii

Calmes comme les eaux qui coulent dans les douves
devant de grands tripodes se déplacent les princes.
Le Fils de Bonnextrace * paraît ici en gisement de grain.
Et voici qu’on amène le grand taureau pour le sacrifice,
et les mânes qui assistent autour de l’autel se lèvent,
Ô grande Source blanche, Ô toi grand suzerain,
vois combien tes fils comme leurs fils sont fils dévoués.

La voix fidèle viendra tout ton temple remplir
en paix comme en guerre, notre tenue fera ton plaisir
tant les anciens Rois comme les derniers ont bien œuvré.

Buissons des sourcils d’âge vénérable, accorde-nous
qu’ils soient nôtres, Ô très grand esprit d’apaisement !
Pères et artisans, que viennent les esprits apporter
Preuve qu’ils ne seront pas séparés dans la tombe.

* Nous forgeons un néologisme sur le modèle de Pound, qui dit the Son of Welkin, où welkin s’entendra comme composé de wel(l), « bien, bon(ne) » et kin, « famille, parentèle », d’où notre « extrace », forme médiévale pour « extraction ». Et nous donnons au field, « champ », le sens de « dépôt, gisement, étendue fournie (en grain) ». (NdT)

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282. Harmonieuse

Sa démarche est harmonieuse
__il s’approche avec gravité
Et devant princes et gouverneurs
__le Fils du ciel est solennel :
‘Un taureau sauvage va être offert
__chacun prépare le sacrifice
Illustres esprits des empereurs
__aidez votre pieux descendant
Vous qui fûtes sages parmi les hommes
__princes distingués et martiaux
Reposant auprès du Souverain céleste
__assurez-nous une postérité prospère
Offrez vie longue comme beau sourcil
__et multitude de bienfaits
J’offre ce sacrifice à mon noble père
__ainsi qu’à ma douce mère.’

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EP IV, 2, viii

Ils viennent pour le recensement,
étincelants drapeaux-dragon déployés,
scintillement, cliquetis
des rênes-à-clochettes, des panneaux de front.
S’en viennent les princes
vers le sanctuaire,
Clairs ont brillé les yeux des aïeux,
filiale cette majesté.

Qu’ils soient fournis, les sourcils de l’âge,
tant fut-elle soutenue,
notez-le, la fortune impériale :
ardeur, et savoir-faire, princes et ducs,
torons appariés à félicité,
cohérence accordée, zèle accordé
que pure opulence et bien commun soient une unique
et précieuse lumière sur la pierre de l’autel de grand âge.

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283. Princes présents

Les princes se présentent devant le roi
__pour en recueillir les décrets :
Drapeaux dragons au vent
__sonnettes tintant à l’unisson
Ferrets des rênes carillonnant
__brillants et majestueux, superbes
Invités à se présenter devant leur père
__ils témoignent de leur piété filiale
____cherchant vie longue comme beau sourcil
______être éternellement protégés
________et une bonne fortune
Illustres et distingués princes et gouverneurs
__sont comblés de bénédictions
____de promesses de prospérité et de bienfaits.

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EP IV, 2, x

____Le royal Wu,
____si nous héritons
____séculaire quiétude
____à son mérite le devons.

Non par envie en son zèle,
Wu régit la tutelle impériale ;

Wenn ayant été instruit a récolté
ce qui depuis lors s’est perpétué.

Wu en a eu l’héritage ; 
a réduit la furie des Yin-Tchang par les armes *
et permis de vivre au calme notre monde de fermes.

* « Yin-Tchang » : EP, toujours lisant ce qu’il lit à sa façon (et en reprenant sans vérification une version de Legge dans un autre poème), associe en un composé les deux caractères 殷 勝 [yīn shèng] pour en faire un seul nom propre, alors que le texte chinois signifie que Wu a été « vainqueur (de la dynastie) des Yin ». (NdT)

285. Guerrier

Ô ! Auguste roi guerrier
__tes exploits n’ont pas d’équivalent
Le roi lettré civilisa
__ouvrant la voie aux successeurs
Wu, tu en es le digne héritier
__toi qui en annihilant les Yin
____as affermi la fondation.

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EP IV, 3, i

Bien qu’enfançon, hélas, ayant à tôt régner,
dolent de son poids je me hâte
de joindre l’ancestrale majesté,
devoir que longue lignée perpétue de long temps.

Bien qu’enfançon, je fais révérence
de l’aube à la nuit
à la lumière du grand roi,
les fils qu’en premier préambule il a tissés
ne quitteront pas notre pensée
pour peu que cette pensée
se tienne au pied de la pierre de l’autel
où d’abord elle prit son éclat.*

1116 B.C. Shu V.xiii; V.vii. (NdEP) ** EP cite l’histoire des Royaumes Combattants. (NdT)

286. Pitié pour l’enfant

Ayez pitié de votre fils
__ayant hérité d’un pays instable
____je suis seul et j’ai peur
Ô ! augustes aïeux
__toute ma vie je serai pieux
Je chérirai les mânes des anciens empereurs
__qui volent dans la cour de haut en bas
Oui votre enfant
__du matin au soir vous vénèrera
Ô ! augustes rois
__jamais votre successeur ne vous oubliera.

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EP IV, 3, ii

En quête au mitan du ruisseau herbe m’arrête,
guidé de la lueur que mon père mort a allumée ;
usant des divisions du temps qu’il a fixées
et l’herbe magique lemoly ne m’est pas encore donnée.*

Je ne suis assez malin pour assumer ces tracas de famille,
viens t’en donc par ici, esprit farfadet de mon père,
en haut, en bas dans cette cour ; pêle-mêle à mon secours,
que mon corps ait garant qui lui assure ta lumière.

* On aura remarqué qu’EP assimile l’herbe des Chinois au moly (μῶλυ, molu) à la plante magique utilisée par Ulysse dans l’Odyssée comme antidote aux enchantements de Circé. Cf. Chant X, 302-307, trad. Victor Bérard. (NdT)

287. Venir s’inspirer

Je viens m’inspirer
__des façons des illustres anciens
Ah ! j’ai tant de peine !
__je n’y arrive pas
J’essaie de m’en approcher
__sans parvenir à les suivre
Je ne suis qu’un enfant
__dépassé par maints problèmes domestiques
Dans la cour de haut en bas
__vous voletez dans cette maison
Ô augustes anciens si admirables
__éclairez-moi protégez-moi !

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À suivre…

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