La Poésie française de Singapour (10/10)

par Claire Tching. Lire ici les épisodes précédents.

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Chers lecteurs, comme vous le savez peut-être, je suis doctorante à la NTU, et comme vous pouvez l’imaginer, le travail de rédaction de la thèse me demande de suspendre (au moins pour quelques mois) la rédaction mensuelle de cette anthologie. Comme nous ne sommes rendus que dans les années 1970 (c’est-à-dire avant l’arrivée massive des expatriés, l’ouverture du lycée français de Singapour et l’atelier d’écriture de Madame Bons), il est peu de dire que le panorama est incomplet — voire, que l’essentiel reste à faire. C’est ainsi. 

Je voudrais clore cette première série d’articles avec quelques considérations sur ce que j’appellerais, faute de mieux, la « poésie globale », dont le premier promoteur français est sans doute Michel Butor, notamment dans la série Le Génie du lieu. Dans Boomerang (Génie du Lieu 3, Gallimard, 1978), on peut ainsi lire, au milieu d’autres textes de diverses formes et consacrés à divers endroits du monde, ce texte sur Singapour :

Calendrier de Singapour (1977)

17 janvier, Thaïpusam qui honore notre Seigneur Thaïpusam qui est vertu, valeur, jeunesse, beauté, puissance : on processionne des charpentes semi-circulaires d’acier reposant sur des pointes d’acier enfoncées dans la chair de leur porteur, décorées de fruits, plumes de paon et pointes de lances.

Le 30, veille du nouvel an chinois : on nettoie et repeint les maisons, on colle partout des papiers rouges couvertes de vœux dorés. On paie ses dettes.

Le 31, vacance légale, cette année du dragon est saluée avec une grande allégresse: prières à tous les dieux qu’on peut, visites aux amis et parents en habits neufs, échanges de mandarines.

1er février, vacance légale, cela continue avec la Chingay parade: énormes mannequins, danses du lion et du dragon, orchestres, luttes, échasses.

Les 15 et 16, anniversaire du Singe : on écrit des charmes avec le sang de sa langue; marionnettes et processions.

12 mars, naissance de Mahomet: assemblées dans les mosquées, conférences en malais, arabe, tamoul et anglais sur les mérites du Prophète.

Le 22, anniversaire du saint des pauvres, statue portée dans un palanquin.

13 avril, fête siamoise des eaux : aspersions, rires.

Le 16, vendredi saint, vacance légale : Christ en cire, retraite aux flambeaux.

Les 6 et 7 mai, Vesak, vacance légale : des bonzes en robe safran chantent des soutras; bateaux illuminés, distribution de nourriture, lâcher d’oiseaux.

2 juin, commémoration du poète qui s’est noyé pour protester contre l’injustice de l’Empereur: échanges de beignets.

Du 27 juillet au 24 août, marché de gala, opéras dans les rues.

Le 9 août, fête nationale, vacance légale : orchestres militaires, cornemuses, pugilistes, acrobates, danses, feux d’artifice.

Le 10,  fête des fantômes affamés: c’est le mois où les démons les laissent sortir du purgatoire, opéras et marionnettes.

Le 24, début du ramadan : prières spéciales dans les mosquées.

8 septembre: les gâteaux de Lune, fourrés de purée de haricot, raines de lotus, oeufs de cane, bien autre chose. Lanternes de papier rouge en forme d’animaux et véhicules.

Les 9 et 10, encore l’anniversaire du Singe.

Le 20 Navarathri : pendant trois jours on célèbre l’épouse de Siva, trois autres jours celle de Vishnou, trois derniers jours celle de Brahma.

Le 25, Haria Raya Pusa, vacance légale : fin de la Lune du ramadan.

12 octobre, Thimithi en l’honneur de la déesse Droba-Devi : marche sur des charbons ardents.

Le 22, Deepavali, vacance légale : fête de la victoire de la lumière sur les ténèbres, de Rama sur Narakasura, de Krishna sur Naragusura.

Du 23 au 31, les neuf Empereurs divins : cymbales et tambours, drapeaux et bannières, opéras et macérations.

Du 23 octobre au 20 novembre, pèlerinage taoïste à l’île de Kusu.

2 décembre, Hari Raya Haji, vacance légale : ceux qui ont fait le pèlerinage de La Mecque, arborent leur bonnet blanc.

Le 25 Noël, vacance légale : les chrétiens installent des sapins qu’ils décorent de bougies et guirlandes ; les enfants mettent leurs souliers devant la cheminée le soir quand ils en ont une, et les retrouvent le lendemain matin pleins de cadeaux; messes de minuit, crèches.

Il ne s’agit pas d’un « poème en prose », ni même d’une « liste » : c’est un calendrier. La forme est singulière, et doit sa singularité à son objet même. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant de la poésie globale : elle ne considère pas l’existence d’un répertoire de formes disponibles (sonnets, rondeaux, villanelles, que sais-je), mais ne s’abandonne pas non plus au relâchement d’un rendu d’expérience informe : elle représente chaque lieu (dont elle rend intelligible la spécificité ou le génie) dans un dispositif textuel pertinent, singulier, non-reproductible. 

Le texte de Michel Butor m’intéresse en outre pour son contenu exemplaire : il est ici question d’une société multiculturelle, c’est-à-dire d’un territoire commun (assez limité géographiquement) partagé par des cultures (chinoise, européenne, indienne, malaise) et des religions (chrétienne, musulmane, hindou, taoïste) différentes. C’est-à-dire qu’il repose sur un découplage de la question du territoire d’avec celle de l’altérité culturelle : il y a chez soi des gens qui ont une culture très différente de la nôtre, et ailleurs d’autres personnes qui ont une culture très proche de la nôtre. Ceci dit en réponse au message grandiloquent que m’avait envoyé Pierre Vinclair et que j’avais rendu public lors d’un épisode précédent : il y faisait la promotion de l’exotisme : « Une expérience s’engage alors, linguistique, ontologique, technique, culinaire, éthique et politique : totale, qui mobilise, questionne et met en crise le sujet expatrié comme être sensible doué de logos, dans toutes ses dimensions. Elle fait de lui le lieu d’une traduction — avec ses réussites, et ses échecs — totale, de tout. D’abord, d’une traduction des certitudes en doutes. »

L’exotisme présuppose l’existence d’une altérité fondatrice et essentielle, cette altérité étant à la fois territoriale et culturelle : une France pleine de Français, une Chine pleine de Chinois. La poésie globale considère au contraire qu’un seul lieu est traversé par de multiples lignes de forces divergentes, et qu’il devrait s’agir moins pour le poète de dramatiser la rencontre convulsive de sa propre intériorité avec la Culture du lieu, que de rendre compte des différentes voix qui strient ce lieu d’un concert de perspectives. Le poète n’est pas un corps qui fait une expérience : c’est un appareil qui enregistre les chuchotements du monde, et leur donne une forme d’intelligibilité. Ce n’est pas un pauvre chien jappant, c’est un baromètre. Toutes les formes poétiques (existantes ou virtuelles) peuvent être mises à contribution (« global » signifie ici « total ») pour rendre compte de tous les états du monde (« global » signifie ici « mondial »). Qu’une telle poésie globale soit un symptôme ou un antidote à l’état avancé de mondialisation de la culture (qui est une production de commun, ou de communauté parmi les hommes, mais par soustraction et appauvrissement : un humanisme régressif) — je n’en sais rien. Ce qui m’importe, c’est qu’en elle l’ouverture du champ formel répond à l’ouverture du champ géographique, la spécificité de chaque nouvelle forme poétique s’attachant à rendre compte de la singularité d’un certain visage du monde. 

Ainsi, à l’inverse de cette poésie subjective de l’exotisme généralisé, dans laquelle un poète complaisant confronte, sous couvert d’expérience du déracinement culturel, le vide de sa propre intériorité à l’inanité des clichés qu’elle cautionne, la poésie globale affirme fermement qu’il n’est qu’un monde, qu’il n’est ni à nous ni aux autres : et qu’il est comme ça.

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[Fin]

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