La Poésie française de Singapour, 8

par Claire Tching. Lire ici les épisodes précédents.

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En 1982, Guillevic publiait Choses parlées : une série d’entretiens avec Raymond Jean, suivie d’un long poème de cinquante fragments intitulé « L’Abeille ». Revenant sur la composition de ce livre dans Un brin d’herbe, après tout, il cite le dernier :

À Paris aussi bien
Que sous les tropiques

À Kuala-Lumpur,
Par exemple,

On parle des problèmes
Que les gens
Ont avec eux-mêmes.

Toi,
Ton Œdipe ?

14.4.78,
Singapour

Après ces quelques vers, Guillevic ajoute, en guise de commentaire : « L’Œdipe de l’abeille, ça m’a amusé. Voilà une ‘‘carte postale’’ qui n’a aucun rapport avec le paysage. »

Écrire des cartes postales qui n’ont pas de rapport avec le paysage, c’est original. Guillevic se méfie sans doute ici d’une tentation à laquelle il serait si facile de céder : écrire un poème exotique. Embracer l’illusion du voyageur qui, essayant de rendre compte de l’altérité d’un pays qu’il découvre, transforme les ‘indigènes’ en caricatures d’eux-mêmes, et sur l’inconnu rabat le plus rebattu. Faire le touriste naïf, inconscient des travaux des sciences sociales. Tomber dans le piège des autochtones surjouant une particularité culturelle rentable. Faire siens les clichés racistes, et stimuler par la moiteur suintant de quelques lignes tropicales, le désir ennuyé des lecteurs métropolitains.
On peut imaginer que c’est une telle critique de l’exotisme (s’adossant à un universalisme humaniste : les hommes sont égaux partout dans le monde — ou, plus chic, structuraliste : toutes les cultures partageraient les mêmes éléments fondamentaux) qui sous-tend le fier refus de Guillevic d’envoyer des ‘cartes postales’ ayant quelque rapport avec le contexte dans lequel il les a écrites.
Oui, dit le poète breton, les Tropiques, c’est comme Paris. Les gens de Kuala Lumpur ne sont pas des sauvages buvant du lait de coco sous des palmiers, mais des modernes, emplis d’eux-mêmes, pleins comme des œufs d’eux-mêmes. Identité. Et même les abeilles, comme de bons Parisiens, font leur Œdipe.

Mon père, quoique né malaisien (en 1964, Singapour faisait partie de la Fédération des États de Malaisie), n’aime pas le lait de coco ; sa sœur, ma tante, vit à Kuala Lumpur, qui est depuis longtemps une ville prospère, tirant la croissance économique de toute la péninsule ; et les Anglais sont présents dans la région depuis plusieurs siècles. Pour autant, je ne dirais pas — mais alors pas du tout — qu’on y parle (par exemple chez ma tante) aussi bien qu’à Paris des problèmes que les gens ont avec eux-mêmes. Je ne saurais pas bien dire pourquoi, si c’est le confucianisme ou le souvenir des années de misère qui rend les malaisiens taiseux, mais il me semble vraiment impossible de souscrire à une telle affirmation. Plus encore : elle ne me semble pouvoir être émise que par un touriste. Comme si, symétrique à l’exotisme qu’il dénonce, Guillevic faisait preuve d’un universalisme aussi superficiel et dangereux.
Aucune position ici n’est juste : peut-on se résoudre à dire que les cultures sont irréductiblement différentes, et laisser la porte ouverte à un exotisme qui peut dériver vers le culturalisme le plus nauséabond ? Non, bien sûr. Mais peut-on forcer, par humanisme, une identification qui résiste mal aux différences observables des pratiques et des croyances ? Pas plus.
Voilà où j’en étais quand j’ai demandé à Pierre Vinclair si je pouvais prendre davantage de temps pour réfléchir à cette question, et ne rien publier dans Catastrophes au mois de mai. Avec son ton habituel, il a sèchement refusé, en accompagnant son refus d’une plaidoirie que certains jugeront peut-être convaincante, mais qui me semble brutale, partiale, servant exagérément ses propres intérêts poétiques — je le lui ai dit.
Mais je n’étais pas parvenue à arrêter ma réflexion ; il refusait que je fasse défaut à son sommaire. Je lui ai donc proposé de publier sa position, puisqu’il en avait une si assurée. Il a accepté, je copie-colle son message :

[…] Claire, tu ne crois pas qu’il faut en finir, maintenant, avec cette haine caricaturale de l’exotisme, plus appauvrissante pour l’esprit que l’exotisme n’était dangereux dans les caricatures qui le sous-entendaient ou qu’il favorisait ? Moins comme l’anthropologue depuis son bureau du Collège de France (puisque tu fais référence à ton cher Lévi-Strauss !), que comme l’ethnographe en observation participante, je crois que le poète gagnerait à s’immerger, ne fût-ce que pour une semaine de vacances, dans un contexte qui n’est pas le sien : loin de chez lui, il ne parle pas la langue des gens qui l’entourent, ne partage pas et souvent ne comprend pas les valeurs ou les références culturelles auxquelles ceux-ci ont recours. Changeant, pour quelques jours ou pour plusieurs années, de langue, de dieux, d’outils, de cuisine, de valeurs, de schèmes d’organisation politique, il doit tout réapprendre, se défaire, dans tous les domaines, des automatismes de l’éducation qui ont produit (dans l’ordre des pratiques de subjectivation, pour parler comme ton cher Foucault) ce qu’est le langage courant à la poésie. Autre façon de dire que ce n’est pas le lait de coco ou le palmier qui fait l’intérêt de l’exotisme, mais la mécompréhension des règles du jeu quelles qu’elles soient. Une expérience s’engage alors, linguistique, ontologique, technique, culinaire, éthique et politique : totale, qui mobilise, questionne et met en crise le sujet expatrié comme être sensible doué de logos, dans toutes ses dimensions. Elle fait de lui le lieu d’une traduction — avec ses réussites, et ses échecs — totale, de tout. D’abord, d’une traduction des certitudes en doutes.
Plutôt que de coller à l’abeille un Œdipe, et aux Malaisiens les problèmes des patients du docteur Lacan, on aurait bien aimé savoir comment vivaient les Singapouriens de 1978, c’est ça le problème ! Que faisaient les langues aux corps ? Comment le commerce s’y organisait-il ? Comment la fin du Maoïsme était-elle perçue ? Quel fut l’effet du meurtre de Lee Kim Lai ou de l’arrestation de Ong Chin Hock ? Voilà ce qui serait intéressant de savoir, plutôt que l’Œdipe de cette foutue abeille… De savoir : car le poème peut se faire le lieu d’un savoir, tout le réel s’y poussant, dans une narration trouée de voix, brisée, éclatée, écartelée en multiples jeux de langage, traversée de cent langues, où toutes les dimensions de l’expérience humaine se heurteraient au doute, se déplaceraient et se reconstruiraient. Non pour enfermer la ville-État dans une caricature d’elle-même à consommer vite fait, guidé par les pages Culture du Petit Routard, mais parce qu’on y verrait le volcan des choses en irruption.
L’exotisme ne serait alors rien d’autre que l’étonnement de voir ce que l’habitude dérobait : que tout éclate et se déchire, le réel envoyant ses mille langues de feu chatouiller les humains dans des figures inconnues, parfois rassurantes et souvent angoissantes. Et le voyage dans les Tropiques ressemblerait à la nekya des épopées grecques ou des Cantos, quand Ulysse descend au royaume des morts pour y trouver la loi réglant le monde des vivants.
Un voyage qui vaut bien une carte postale, une vraie, ayant quelque rapport avec le paysage — tu ne crois pas ?

Je lui répondrai la prochaine fois, peut-être.

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À suivre…

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