Hymne à Vénus

par Hervé Micolet

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Mère de l’Unique race, Vénus indifférente
énormément enceinte ou vierge maigre
qui gouvernes aux choses de la nature
en ton très-vaste domaine recru de jours
sous le rond renoirci de la voûte des cieux,
où le soleil s’use à des retours depuis un temps
si reculé qu’on ne peut en rappeler l’époque, non plus
savoir d’où viennent de si grands malentendus
entre nous tous étant nés, Vénus née

commise au schématisme, Vénus FFS
au profond des grottes, sacrifions quand même
à toi au cas qu’il t’intéresserait d’être mère,
en quoi certes tu es déesse d’être cause de nous,
toute-puissante sur nous tous. Car d’abord c’est de vie
que tu nous frappes, et parfois du fameux amour
dont la rumeur vient de si loin qu’on ne sait
où elle a pris, et de volupté si grande

qu’elle se pourrait après toi sans égale,
toi qui fais ton homme de ce Petit-tout-nu
aussitôt lige, sujet à naître et à mourir, qui as
sur lui suprématie tandis qu’il reçoit demeure,
vivres et forces, et le désole assez
dans l’entretemps. Car c’est un incapable
entre beaucoup de meilleurs animaux, longtemps
après sa naissance sinon de bout en bout, surtout
le mâle, captif de toi. Mais tu es le jouet
de la naissance, toi aussi, sauf

à être la toute première et là toute seule
à l’origine, comme épave de la turbidation des eaux
sans du tout sourire, là belle en effet de la beauté
des monstres marins ou des prodiges. Non-pure
du tout dans tes travaux et la trame ourdie, double
à tout le moins comme mère et fille en la même,
ou deux sœurs jumelles dans un même geste

qui la dissimule ou la montre, cette chose
où déterminer ce qui peut naître
et ce qui ne le peut pas, Aphrodite
au remous de fond panique voilà
ce qu’on nomme de très-longtemps
Amour s’il vient jamais nous sourire.

Celle-ci aussi mérite d’être nommée Mère,
celle qui mène la procession de l’apparaître,
qui donne et reprend tout en ordre réglé,
d’allure éternelle et sans trop de fatigue,
et dans le vase terrestre qui nous recueille
Magna Mater le chef de tous les animaux,

oui, à celle qui fournit l’exemple de la création
même aux dieux, qui tire l’œil des dieux
comme un appât étendu à toute la surface
et qui sans arrêt en casse l’échelle, et la plus grande
au vu de son petit, est-il juste de lui donner nom
de Mère, et même Grande Mère, hélas,
car le tyran s’en croit le favori. Hélas
a-t-elle bon dos. À la terre molle

dont les haleines se réchauffent
sont poussés des matrices industrieuses,
en mille places qui y semblaient vouées
des corps nouveaux, des terres porteuses de fruits,
de moissons, et dans la salure même et l’amertume,

première cette amertume, des abysses pourtant si fertiles,
et de toute part fleurit la vive Charogne sur quoi flotte
la chape en bleu qui tant nous désole, retombant
de nuage en nuage dans ta figure accomplie
quand elle repose en l’Hyver,

car à peine il a resplendi l’Été va moribond
comme étant du blé noir, et casse formellement
au jour de la Vierge. Après la mi-août adieu
les beaux jours, dès avant c’est déjà tout l’an
qui décline. Alme Vénus
désarmée d’Aphrodite violente

dans l’habit des Saisons et des Heures,
à l’Heure du printemps broché de fleurs à l’excès,
dès le premier rayon où pour notre béatitude
tu t’en viens marcher au sommet des robes,
on doit se sermonner soi pour ne pas te dire
Celle qui commence et finit dans nos yeux,

Primavera vue la première. Oui, ce qui va
avec le beau temps, une joie à quoi se fier,
assortie à l’herbe, à la feuille fraîche, survient
de nouveau après qu’on l’avait presqu’oublié
et tout cela qui était en patience, soudain
nous commotionne. À ces resplendeurs

qui reparaissent en vigueur pour le souvenir
qu’on en retrouve, il est temps encore,
de nouveau grand temps de dire
qu’on les admire. Ô Vénus à la ceinture,
déesse oiseuse, déesse interlope

partout confondue, alors Grande Mère
de 30 000 dieux comme on le laisse dire
également, Nature en tout physique si tu parles,
si tu t’y mets toi aussi, tuo quoque, ton propos
nous frappe qui chante les faveurs et les dons
avec les douces consolations de la vie. Il nous frappe
sans qu’on sache répondre ni retourner contre toi
notre rage, que l’édifice du monde est mortel

et d’emblée l’affaire d’un corps nu qu’on choque,
où il n’en peut mais, où il est fichu s’il est sans secours,
et que tant d’éléments ravis par toi qui veilles
à toute la surface rebattue et prends soin
d’y replanter des printemps réglés,
se déchaînent un à un pour finir ton livre.

Heureux encore, si vient le temps d’en sourire
ensemble, compagnons ayant reçu l’intelligence,
d’établir disons un cinquante-cinquante
en quelque litige d’Agrément où nul
n’aura donné sa part aux chiens, où chacun d’ailleurs
redémarre vite, de regarder quel théâtre en flammes

c’est, la paire de jeteurs d’huile qui s’aime et s’écharpe
et finira tournoyante dans la Bufera que le Dante
destine aux passionnés d’amour. Malheureux
ayant excité la querelle insensée de la langue,

ce peu de malentendu quelquefois vous le porterez
à grand. Bien mieux le rossignol se prend de bec
avec tout l’univers, alterne d’âpres bravades
avec des prières gémissantes, où il semble
dans sa haute distance où tout seul il s’anime
et s’irrite y pressentant l’adversaire,
dans sa cage de feuille noire suspendue
aux hautes solives, qu’il va de son chant joui
jouissant triompher de la nuit et des solitudes,
et puis disparaît. Ce qu’il devient

suite à sa régence de printemps, quand
tout le reste du temps est à lui clouer le bec,
et s’il a pu fléchir un tiers de tant tenir à ajouter
quelque chose, je ne sais. Il nen ad joië en cest mund,
ki n’ot le laüstic chanter. Qui chantant dit : Fier,
fier, oci, oci, ceus par cui sunt esbahi
fin amant. Occis, occis, voilà ce qu’il dit
en notre langue. Jug, jug, fait-il encore,
aux oreilles bouchées de cire. Jug, jig, jug,

Twit, twit, twit, Tio tio tio. C’est bien à toi
de charmer ce bocage. A melancholy bird, oh,
idle thought, in Nature there is nothing
melancholy. It spoils the singing of
the Nightingale, Nachtigall. On dit
qu’il est piètre gars pour les couvées,
et quand il repart pour ses Afriques
c’est de nuit, et tout seul. Or Vénus,

ou bien Mère du Monde, Dieu la Mère,
Mère et Grande, Grande Mère des dieux
sur les hauts plateaux de Phrygie, Mère
cybéléenne dans les montagnes au plus loin
du rivage des flots odieux, bref, la Mère, Méter,
Matar au chagrin inconsolable quand soudain
la voici génitrice contrefaite rebaptisée Idéenne,

Magna Mater Deorum Idaea, Mère sur le char
& sa philarmonique elle aussi montée
et la servante du dernier César, allant plus
arrière, moi le petit marmot que le temps
n’a pas encore croqué, c’est plus arrière encore
qu’il faut aller, encore plus arrière, en Haute-Phrygie

ou en Anatolie sous le ciel barbare, là les femmes
deviennent amoureuses et les galles se débrouillent
sous les règnes de Baal, d’Élagabal
et Héliogabale. Parmi les lions dociles,
au chant des flûtes & des claquements de crotales
& des cors rauques et menaçants à quoi Elle se plaît,
je vous honore moi dans ce nom Grande Mère
des dieux montagnarde, en appelant Gnose
les secrets de la Sainte Route. Là, et si loin

que se perd toute origine, et sans jamais
vous arrêter fermes en un lieu, dans aucune cité
aussi longtemps qu’y manquera le lien renoué de sagesse,
et non comme un Joseph, ou l’apôtre ou l’évêque
dans l’ordalie des eaux amères, et non plus
comme le Romain qui vous traite de MMID,
bientôt Marie sous INRI, non plus le Maître
quoad matrem qui se trompe entre les vierges
quand il s’écrie : Grande
est la Diane des Éphésiens, car

Diane est assez peu Marie, et n’est pas
Artémis, j’honore la Mère des noires colères,
gardienne de la Cité dans la justice écrite et les archives,
et qui nous rendra témoignage. Voici quand même
qu’elle se déride, et parfois avec sa paume
qui vous modère elle vous vient sourire
et relève votre courage quand vous n’auriez plus
que le tic-tac et l’erre d’aller. Quand même

sa bonté est impitoyable, et pousse en avant
ses fils qui reculent pour s’en revenir dans sa vulve,
inter faeces et urinam. Proche de me couper
un doigt pour satisfaire aux Vénérables dont le teint
blanchit, je dis s’il est encore possible : J’ai mangé
en prenant dans le tympanon, j’ai bu à la cymbale,
je suis devenu myste d’Attis. Ordoncque,

Grande Déesse des Commencements sive
Nature, Rerum alma parens, Écume de vie,
Hawwa(h), Ève, riverrun past Eve and Adam’s,
Erre-revie, Erre rive en rêvière, ô
Commodius vicus of recirculation,

où Nature est à naturer et soi-même
et l’homme voici que tu envoies
comme dans un catalogue de chiens
tous les plus grands désordres de ta règle,
et par sommation où ce n’est d’abord rien
depuis vingt jours de canicule qu’un ciel opaque
de lait tourné, présage ici et là de nos imaginations,

quelque germe mauvais. Tonnerre, éclair & foudre,
cyclones, trombes marines & presters, déluges & crues,
séismes, volcans & miasmes etc., du moins aurons-nous
la sécheresse ou la grêle ou la nielle du blé,
grand Atomorum turbulenta concursio

dans le Suave mari magno. Bien fait,
si notre espèce a mal fait avec toi, là-dessus
championne. Mais au vu de quelque potier,
quelque faiseur de vitraux ou de tuniques, sachant tout
ce qui concerne les jours et s’acquittant comme il faut
de sa besogne au principe de quoi ces scrupuleux
s’embesognent, il n’est rien dont il semble
que ça tienne debout qui ne soit poreux,
fêlé, percé, qui ne penche et croule,
emporté dans le déclin où toute chose
s’éloigne et est répulsive. Il suffit donc

de faire un pas, afin de te suivre avec un retard
après qu’on t’a reconnue, Déesse de dos,
divin dos tourné, à ton pas qui s’en va,
car telle es-tu que toujours tu vas, tu viens
et surtout tu t’en vas, et tels sommes-nous
que toujours nous serons mauvais chorégraphes
et des tard-venus, pour que tout nous soit
pente savonnée et par-delà chute
sous les astres glissants, de toutes parts

où tu commences. Mais il y a mieux
de ta part, Vénus sans tunique
surgie vulve dehors, Vénus aux ongles rouges,
aux entrailles ouvertes et pendantes, Vénus cireuse
des Médecins de Florence si tu veux qu’on souffre
d’angoisse et de complète impuissance,
et que le contrat des hommes entre eux
tombe lettre morte. D’abord quelques-uns
seulement sont pris, puis s’accroît ce

contre quoi nous tous sommes sans refuge,
si bien que la Terre d’elle-même se met dans son heur
de mort et de ruine, enfin tout l’air du monde s’infeste
et dans les effets épars des hommes, l’ordure,
les émeutes de rats, vient pour une sueur de sang
un à un abattre, en les détraquant l’un l’autre
au corps pitoyable que l’on vit rayonnant,
chaque soutien de la vie. [Tous
sont frappés, s’ils ne meurent pas tous
cette fois.] D’elle donc,

elle seule universelle, la Peste
dans sa formule, Celle dont
nul ne puisse n’être pas frappé.

La Peste avait frappé même la Ville
excellente. Même aux lieux sacrés
où la horde à présent campait, errait
et ne savait plus que devenir, depuis
qu’on avait perdu tant de monde le nombre
de cadavres dépassait celui des vivants. Savoir
de quand cela date, cela même qui certainement

empire, dans le pourrissoir équivalent à la Surface
ou de par la fumée qui tout abolit, voici que Mort
de caractère indélébile, première du moins en nombre,
désormais tout précède. Et voudrait-on les compenser,
ces pertes, en rechargeant la Genitrix sans trêve
et la pillant jusqu’à l’os, que de toute façon
les pertes sont plus grandes et certaines,
et vaincront. Aussi la peste déjà

laisse pour morts ceux qui ne vivent plus
que dans sa peur et défaillent de mort prochaine,
ceux qui persistent à vivre en s’amputant
des parties malades, et les plus féroces à survivre,
satisfaits de n’être pas soi-même le mort, qui veulent
être là quand personne n’y sera plus ni plus rien
d’aimable, les derniers des indigents enragés
qu’on leur survive. Et les meilleurs,

qui se portent au secours des autres
sans penser à leur propre sort, qui font plus compte
d’un autre que de soi-même, étaient bien moins nombreux
assurément qu’eux autres, se pâmant sur les places
auprès des fontaines corrompues et jusque
dans les temples, déjà la bouche en rictus,

et qu’eux autres dans la terre où s’entassent en hâte
funérailles sur funérailles, et dans pareil compte et
pour quelque jouissance encore n’y faisant plus de cas
de la piété, nul ou presque dans sa cupidité
n’était plus retenu ni par les dieux
ni par les lois humaines. Aussi

des bûchers avaient poussé en toute place,
aucune n’y suffisait. Encore est-ce,
le plus frappant d’ici-bas jusqu’au ciel,
en ce grand trou dans sa propagation, que
ne sont plus rendus les honneurs aux morts
pour leur satisfaire quand même à la va-vite,
et dans la dernière pauvreté chacun des meilleurs,
mourant soi-même, enterre comme il peut
ici ou là son compagnon. Alors,

[sur des bûchers dressés pour d’autres,
on vit des gens aller à grands cris déposer
ceux de leur sang, approcher la torche, et soutenir
au mépris d’eux-mêmes des luttes sanglantes],
et périr là de ces luttes, non de la peste,
plutôt que d’abandonner des cadavres.

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[Illustration : Volcan sur Vénus]

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