D’Hélène (1/2)

Voici le livre d’exposition de la première des trois parties dHélène en Égypte, de H. D. Traduit de l’anglais (USA) par Auxeméry. Parution aux éditions José Corti le 14 avril 2022.

Lire la présentation du texte par Auxeméry

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PALINODIE

LIVRE UN

1

Nous connaissons tous l’histoire d’Hélène de Troie mais peu d’entre nous ont suivi ses pas jusqu’en Égypte. Comment y est-elle allée ? Stésichore de Sicile, en sa Palinodie, fut le premier à nous le dire. Quelques siècles plus tard, Euripide reprend le conte. Stésichore, dit-on, avait été frappé de cécité à cause de son invective contre Hélène, mais par la suite il avait recouvré la vue, quand il l’avait réinsérée dans sa Palinodie. Euripide, en particulier, dans Les Troyennes, l’insulte, mais lui aussi « recouvre la vue». Le poème qui suit, qui parle de cette peu comprise Hélène en Égypte, est encore une Palinodie ― défense, explication ou apologie.

Selon la Palinodie, Hélène ne fut jamais à Troie. Elle avait été transportée ou transférée de Grèce en Égypte. Hélène de Troie fut un fantôme, substitué à la véritable Hélène par des divinités jalouses. Les Grecs et les Troyens ont donc combattu pour une illusion.

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Ne perdez pas espoir, les armées
montées en houle sous les Murs
sont (tout comme moi) des ombres ;

ne pleurez pas la Chute,
la scène est vide et je suis seule,
dans le temple d’Amon,

j’entends leurs voix,
il n’y a aucun voile entre nous,
seulement espace et temps,

et de longs couloirs de lotus en boutons
ferlés sur les piliers,
et la fleur de lotus déployée,

avec la tige du papyrus ;
Amon (ou Zeus, comme nous disons)
m’a conduite ici ;

ne craignez rien de l’avenir ni du passé,
Lui, Dieu, vous guidera,
vous conduira en cet endroit,

où il m’a conduite, moi sa fille,
jumelle des jumeaux
et de Clytemnestre, spectre de nous tous ;

le vieil enchantement tient toujours,
là est la paix
pour Hélène, Hélène exécrée de la Grèce entière.

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2

Le Léthé, comme nous le savons, est le fleuve de l’oubli pour les ombres, lorsqu’elles passent de la vie à la mort. Mais Hélène, mystérieusement transportée en Égypte, ne veut pas oublier. Elle est à la fois fantôme et réalité.

La potion n’est pas un poison,
ce n’est pas le Léthé ni l’oubli
mais mémoire éternelle,

la gloire et la beauté des navires,
la vague qui les emporta
et le heurt d’un fond caché,

le péril des rochers,
la lourde chute de la voile,
la corde bien tendue,

la respiration, le souffle qui accompagne
ascension et descente, montagne et vallée
qui se défient, la côte

qui se dessine, qui s’efface,
l’amer juron du timonier
de voir le but reculer

dans la nuit ; éternel, éternel
néant, et léthargie de l’attente ;
Ô Hélène, Hélène, quel démon es-tu,

pour que nous soyons à jamais
soumis au charme, au philtre malin,
à la malédiction d’Aphrodite ;

et ils combattaient, oubliant leurs femmes,
héros contre héros, frère de sang et amant,
et maudissant Hélène pour l’éternité.

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3

Elle s’inquiète du passé, de l’anathème, de la malédiction. Mais aux Grecs qui périrent durant la longue traversée, ou qui moururent en la maudissant, sous les Murs, elle dit, « vous êtes pardonnés ». Ils n’ont pas compris ce qu’elle est seule à saisir obscurément. Elle perçoit bien la vérité, mais comment l’expliquer ? Il est possible que cela se soit produit ― non seulement, semble-t-il, la ruine de Troie, mais aussi « l’holocauste des Grecs », dont elle parle ensuite ― afin que deux âmes, deux compagnons d’âme se rencontrent ? C’est ce qu’il semble, presque.

Hélas, mes frères,
Hélène ne marchait pas
sur les remparts,

celle que vous avez maudite
n’était qu’un fantôme et l’ombre portée
d’un pur reflet ;

vous êtes pardonnés car je n’en ignore rien,
et Dieu le veut ainsi,
c’est son dessein, il me faut,

affligée, délaissée, attirer à moi,
par une magie plus forte que l’épreuve des armes,
votre Prince invincible, indiscuté,

le Seigneur de vos légions, Roi des Myrmidons,
montagne et tombe inviolable,
Achille ;

peu nombreux furent les mots que nous dîmes,
et nous ne nous reconnûmes,
ni ne demandâmes, es-tu Esprit ?

es-tu sœur ? es-tu frère ?
es-tu vive ?
es-tu mort ?

les ménestrels chanteront à jamais
comment Achille rencontra Hélène
parmi les ombres,

mais nous n’étions pas, ne sommes pas des ombres ;
en marchant, notre talon et notre pied
laissent l’empreinte de nos pas sur le sable,

bien que le talon blessé se pose légèrement,
et plus légèrement suivent
les sandales de pourpre.

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4

S’étaient-ils rencontrés auparavant ? Peut-être. Achille fut un des prétendants royaux à sa main, à la cour de son père terrestre, Tyndare de Sparte. Mais il n’y a pas ici à reconnaître la splendeur terrestre de cette Hélène ni la gloire de cet Achille avec ses oripeaux. Ce sont les légions perdues qui ont occasionné cette rencontre, et « le charme de la mer dans ses yeux ».

Comment nous sommes-nous reconnus ?
fut-ce le charme de la mer dans ses yeux,
l’enchantement de sa mère Thétis ?

quel fut le signe échangé ?
J’étais seule, désemparée,
et ne portait ceinture ni couronne,

et il avait fait naufrage,
dérivant sans carte,
mourant de faim et jouet de la tempête

avec la fureur de la tempête dans ses yeux,
le fléau des combats
et les légions perdues ;

était-ce la victoire
et les portes de Troie brisées
en mémoire du Corps

blessé, affligé,
l’insulte du conducteur de char,
le char conduit avec furie,

le sarcasme des Furies ?
aie du cœur, Achille, car tu ne peux mourir,
tu es immortel et invincible ;

mais le talon d’Achille se pose légèrement,
je sens encore les muscles qui se tendent,
les tendons raidis tressaillent,

comme si moi, Hélène, avais retiré
de la chair meurtrie et gonflée,
la flèche de sa blessure.

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