Présentation

par Auxeméry

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Hélène en Égypte est le dernier des grands poèmes de H.D., publié l’année même de sa mort, en 1961. C’est aussi son œuvre majeure, sans conteste : le drame essentiel de toute vie est là condensé ; l’instant vécu rejoint là l’éternité du mythe.

H.D. n’est pas la première en ce siècle, évidemment, à avoir utilisé les anciens mythes fondateurs de notre civilisation ― en particulier les mythes issus de l’épopée homérique ― comme pré-texte à une œuvre de maturité. Joyce, ou Gide, ont exploité à leur manière ceux d’Ulysse et de Thésée ; mais Hélène en Égypte n’a rien, ni dans sa texture propre ni dans la trame de sens qui se noue dans cette matière mythique, qui puisse se comparer à un essai ou à un roman (qui gardent un caractère allégorique, fussent-ils de forme telle qu’ils bouleversent les conventions), ou à l’épopée ancienne. Le trait singulier qui frappe d’abord est la longueur de cette méditation, ainsi que la qualité de la voix qui l’habite ― soutenue d’un même esprit de son origine à sa fin, et manifestement le fruit d’une méthode précise de travail sur les matériaux psychiques et poétiques : une modulation constante des thèmes, d’où résulte ― pourquoi ne pas employer une formule célèbre ? ― une sorte de « magie incantatoire ».

Le poème se divise en trois parties et tire son argument, comme l’indique la première laisse, de la Palinodie de Stésichore de Sicile (circa 640-555 avant J.-C.), un contemporain d’Alcée et de Sappho ― laquelle fut également une source d’inspiration pour H.D. Stésichore est l’inventeur de l’hymne héroïque choral, et le probable inspirateur de l’Hélène d’Euripide, dans Les Troyennes. De ses 250 livres, ne nous est resté qu’un fragment de 150 vers.

On connaît les protagonistes de la légende telle que fixée par Homère. Stésichore reprend, quant à lui, une tradition qui veut qu’Hélène n’ait pas séjourné au palais de Priam durant le combat de dix années autrement que sous la forme d’une « ombre ». La véritable ― il faut dire désormais : la véridique ― Hélène aurait été ailleurs. C’est cette version dont s’inspire H.D.,·mais il ne s’agit là que du point de départ de sa méditation personnelle. H.D. ne fait que prendre le masque de Stésichore : on sait que le masque antique faisait, entre autres, fonction de porte-voix ; il s’agit, sans aucun doute aussi et surtout, pour H.D., d’atteindre, sous le masque, à une universalité dépassant sa propre personne, dans l’exposition du drame humain essentiel. Depuis ses débuts en littérature, H.D. a toujours procédé ainsi : son premier recueil, Le Jardin près de la mer (1916) joue déjà sur cette transposition constante des affections (intellectuelles et émotionnelles) au niveau du mythe ; et déjà, à cette époque, la pureté de sa ligne mélodique, la précision de la phrase, l’aigu dans le phrasé, sont immédiatement sensibles.

Sans entrer dans le détail des dates, il n’est peut-être pas inutile de rappeler quelques traits de la biographie de H.D., qui peuvent initier le lecteur à la découverte du poème.

Hilda Doolittle a été fortement marquée par l’éducation qu’elle reçut d’une mère artiste (peinture et musique) de confession morave, épousée en secondes noces par un homme plus âgé qu’elle, professeur d’astronomie. La règle morave, issue d’un mouvement historiquement précurseur de la Réforme, insiste tout particulièrement sur la lecture du Livre, ainsi que sur la nécessaire « guérison » de l’âme. On verra ce que la création poétique chez H.D. peut conserver de l’aspect théurgique du ressassement du texte sacré.

Le texte à déchiffrer est le destin personnel. Les rapports de la jeune fille à cette mère talentueuse (vue comme telle), et affectivement tournée vers le frère aîné d’Hilda, et avec le père pris par les nécessités de sa fonction ― observer le ciel, la nuit ! ― et peu bavard, ne sont certes pas simples, d’autant qu’Hilda manifeste très tôt son indépendance de caractère : « Je crois aux femmes qui font ce qu’elles veulent. Je crois en la femme moderne », dit-elle. Il n’était pas facile de tenter de devenir « une femme intelligente, et ayant de l’expérience » au début du siècle, dans la banlieue bien pensante de Philadelphie. C’est dans un tel contexte que la jeune Hilda fit la connaissance, en 1905, d’Ezra Pound, le futur auteur des Cantos ― le poète capable d’avoir une idée par minute, le futur créateur d’une demi-douzaine de mouvements littéraires à Londres et à Paris, le futur interné de St. Elizabeths Hospital, accusé de trahison par la Justice de son pays pour ses prises de position pro-mussoliniennes.

C’est Pound qui présentera aux lecteurs de Poetry, la revue d’Harriet Monroe, en 1913, son amie sous le label « H.D., Imagiste ». H.D. a souvent dit sa dette à l’égard de Pound, mais ses dons lyriques personnels l’ont amenée très tôt à déborder le seul cadre d’une école (si le terme convient), ou d’une formule : « Après avoir appris le métier, le poète finit toujours par découvrir sa propre voie. » On se reportera, si on le désire, au Jardin près de la mer, le premier recueil de H.D.  pour en juger.

Quoi qu’il en soit, la période de la Première Guerre mondiale fut pour H.D. celle de l’initiation et du combat pour son indépendance de femme et de créatrice. Ses relations avec Pound l’avaient détachée de l’influence familiale ; des fiançailles avaient été rompues ; Ezra s’était enfui vers l’Europe, et papillonnait. Hilda, après son départ, noue d’autres relations : elle profite d’un voyage en Europe avec une amie (Frances Gregg) pour s’installer à Londres à son tour. Nombreux chassés-croisés. L’amie se détache à son tour ; Pound épouse Dorothy Shakespear ; Hilda épouse Richard Aldington, perd une enfant en couches, côtoie D.H. Lawrence, rompt avec lui, quand elle attend sa fille Perdita ; puis elle rencontre celle qui sera l’amie de cœur du reste de sa vie, Bryher (Annie Winifred Ellerman, fille d’un magnat londonien), et qui deviendra la·mère adoptive de sa fille… Bref, l’existence de H.D. est ainsi marquée du sceau de l’échec, et de l’espoir renouvelé de la réalisation plénière. Elle sera amenée à suivre plusieurs analyses, dont une avec Freud. Elle connaîtra l’horreur des bombardements à Londres durant le second conflit mondial : elle y perdra un frère et son amie Frances. Elle connaîtra la souffrance physique, et devra subir interventions chirurgicales et cures de repos, en Suisse, près de son amie Bryher. H.D. n’a jamais disposé de l’argent qu’avec beaucoup de distance : Bryher, dont la fortune était conséquente, se chargeait de ces questions ; et les besoins de H.D. furent toujours très modestes.

À la fin des années 50, H.D. a tenu un journal, lors d’une de ses cures de repos, après une chute , au moment où Ezra Pound se voyait enfin libéré de son absurde exil parmi les aliénés ; elle y évoque ses années lointaines de formation et d’initiation ; on y lit certaines des lignes de force qui ont pu mener à la composition d’Hélène en Égypte.

Le poème se présente comme une série de tercets, organisée en laisses, plus ou moins longues, où la narration lyrique est souvent orientée vers la dramatisation (les protagonistes prennent la parole ― et il faut se souvenir que H.D. a traduit Euripide) et précédées, à chaque changement de scène ou de voix, par une introduction en prose. Cet argumentaire répété a une fonction de pause entre les développements lyriques des laisses ; on peut le concevoir comme une sorte d’écho d’avant le texte lui-même, concourant ainsi à l’effet d’envoûtement propre à ce poème.

Outre Hélène elle-même, (et son double Héléna – cette variation sur le nom fait sens, car celle qui fut sur les remparts de Troie n’est évidemment pas celle qui vécut la guerre en exil), plusieurs protagonistes interviennent, sous les noms desquels il faut reconnaître les personnages essentiels de la vie de H.D. : Achille, Lord Dowding, un héros de la Guerre, dont H.D. était l’amie ; Pâris, le médecin suisse Erich Heydt qui la soignait; Thésée, qui résout l’énigme du labyrinthe, Freud ; Ménélas, Aldington ; et enfin, Ulysse/Odysseus, Ezra Pound. Un commentateur dira : « …c’est là une des histoires de fantôme les plus fascinantes de la littérature… l’état d’esprit d’Hélène constitue le nœud de la situation, un état d’esprit onirique, où elle est la proie des doutes concernant sa propre réalité, et de la confusion qui s’ensuit… Détresse, née de l’incertitude quant à savoir laquelle des deux elle est vraiment… »

Le premier tableau s’ouvre sur la rencontre sur la plage du héros guerrier et de l’exilée.

Lire le livre d’exposition de la première des trois parties du poème, dans la traduction d’Auxeméry.

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