La rage de dire

[Sentier critique] par Laurent Albarracin

à propos de MelmAC.Hello, Le Cas très inquiétant de ton cri – CD+livre, Bisou records 2020

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Dans le champ contemporain de la poésie sonore et de la lecture performée, la voix d’Anne-Claire Hello est certainement l’une des plus singulières et des plus fortes qui soient. Quand je dis sa voix, il faut bien sûr comprendre sa voix poétique aussi bien que sa voix physique, physico-acoustique ― ces deux voix tendant à n’en former qu’une seule, chez elle, puisque Anne-Claire Hello a choisi délibérément de porter sa poésie d’abord dans et par l’oralité, sur la scène ou lors d’enregistrements. On sent bien que pour elle performer un texte n’est pas second dans l’ordre de l’importance, que c’est ce qui lui permet de faire sonner réellement ce qu’elle a à dire poétiquement. La mise en voix incarne le poème et lui donne seule cette carnation toute particulière qui est sa vraie couleur mentale, si l’on peut dire cela.

La couleur qui domine dans sa voix, donc, c’est la rage. La révolte acharnée, la violence subie et recrachée. La colère rentrée puis jaillie. On l’entend dans le vibrato d’une voix qui passe insensiblement du souffle au cri, du halètement à la récrimination. De la suffocation à la fureur libérée, comme une douleur qui lentement murie dans un silence forcé trouverait à s’exprimer vertement. La voix d’AC Hello semble avoir pris son grain abrasif en passant la barrière des dents serrées de la douleur contenue, des lèvres pâlies par l’effroi.

En s’associant avec le groupe Melmac-(formation instrumentale qui se situe quelque part entre post-rock, électro et free-jazz), AC Hello offre un tapis de riches ornements à sa voix inquiète et à sa colère fondamentale. La musique, qui passe du martèlement le plus plombant aux riffs de guitares ou de saxophone les plus miaulant, convient merveilleusement aux harmoniques de sa voix, sa voix à la fois blanche de rage et rouge d’ardeur explosive. C’est en particulier dans la litanie, dans une répétition proche de la transe, que se joue pour elle et grâce à cet accompagnement musical (mais il faudrait ici parler d’une fusion du vocal et du musical tant ils travaillent ensemble aux même effets hypnotiques sur l’auditeur), la possibilité de dire la lutte en quoi consiste sa poésie.

Car lutte il y a bien : une lutte contre l’oppression, mais une oppression comme larvée en soi et d’autant plus difficile à vaincre. La voix de Hello est comme un miroir brisé qui renvoie le dédain, le mépris, la haine qu’on a endurés et métabolisés. C’est une voix qui s’adresse à l’autre, qui l’invective, comme si l’injure devait rejaillir implacablement sur celui qui l’a produite. Comme s’il s’agissait de recracher froidement les crachats accumulés, les vexations emmagasinées qui se sont comme mêlées à notre chair. Hello mène un combat en faveur de tous les suicidés de la société, de toutes les victimes des injonctions contradictoires d’une société hautement schizophrène et oppressive.

Elle utilise à cette fin la litanie comme une technique de lâcher-prise à la violence (à la sienne propre comme à celle de la société) et elle use de l’adresse comme d’un retour à l’envoyeur accusateur :

ta micro-volonté hostile,
ta routine irrationnelle je laisse surgir,
ta liberté servile, ta solidarité conflictuelle,
je laisse surgir,
ton indifférence obscène,
ta possessivité je laisse surgir,
ton mimétisme je laisse surgir,
ta grande confusion je laisse surgir,
ton libre arbitre illusoire,
tes groupes de pression, ta lutte des classes,
ta classe dirigeante je laisse surgir,
ta viscosité, ton entropie je laisse surgir,
ta grandeur tartuffe je laisse surgir,
tes prototypes, tes héros, je laisse surgir,
ta perpétuité je laisse surgir,
ton idéal faiblard je laisse surgir,
tes taux de rendement, tes révolutions,
tes macérations, ta vulgarité,
ta volatilité je laisse surgir,
tes bidonvilles, je laisse surgir,
tes matraques, je laisse surgir,
tes cadavres je laisse surgir.

Qui est ce TOI auquel on se livre, sinon un être vidé de toute substance et plein uniquement des sommations de la société ? La rage que porte la voix de Hello, la violence qu’elle restitue, c’est celles que froidement déverse sur nous un monde incompréhensible et révoltant.

Le flux poétique est donc ici un reflux nauséeux et il est pourtant, par la grâce d’une voix aussi fébrile que sacrément affermie, extrêmement beau.

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