Arrachés

par Grzegorz Kwiatkowski. Traduit du polonais par Zbigniew Naliwajek.
Photographies de François Kenesi.

Poèmes extraits de Joies, préfacé par Claude Mouchard, à paraître dans la collection « Centrale » de poésie centre-européenne lancée par Guillaume Métayer à La Rumeur libre. 

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arrachés

I
où sont-ils Izaak Mosze et Wefa ?
ils dorment tous ici sous cette terre
où sont-ils Rachela Stefan et Aleksander ?
ils dorment tous ici sous cette terre
Stawiski Tykocin Radziłów
Czyżew Drohiczyn Jedwabne

II
« avec un couteau il a égorgé dix-huit juifs
il me l’a dit dans mon appartement
quand il construisait ce poêle »

et le soleil éclaire toujours sa maison
et sa famille de plusieurs générations

« toi tu as baisé une juive derrière le moulin
et après tu l’as égorgée »

il jouit au village d’un grand estime
malgré sa vie de garçon et son âge avancé

et sur sa porte encore aujourd’hui on peut lire :
aux juifs, tziganes et diables entrée interdite

« il a frappé un enfant avec un bâton de fer
si fort que le cerveau a éclaboussé ses habits
et il a fait essuyer cela par sa mère »

il a travaillé dur dans les champs
tard dans la nuit
il a été bon pour sa mère mourante
ne le jugeons pas en cette heure difficile

« ils ont commencé à la frapper si fort que sa peau de blanche est devenue noire »

en ces jours régnait un grand chaos
les fautes et les mauvais tours quotidiens
pouvaient apparaître hors norme

III
Oh ! Seigneur
Oh ! Seigneur
Tu nous a arrachés de leurs mains
brûlant
brûlant dans la grange
brûlant

.

récolter

notre vrai métier est l’agriculture
pas la tuerie
mais je le reconnais :
les massacres sur les marécages se déroulaient selon le rythme des travaux saisonniers
et quand il pleuvait fort nous ne sortions pas pour la récolte

.

tombes de chevaux

les cadavres on les jetait dans des puits
on les enterrait dans des fosses
dans des charniers
et dans des tombes de chevaux
et après les enfants les sortaient
des puits
des fosses
des charniers
et des tombes de chevaux

.

Danz le garde forestier

pendant la guerre nous rangions les corps comme du bois
mais après la guerre dans la forêt nous rangions du bois
comme des corps coupés frais

Processed with MOLDIV

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monde

je suis allée dans la forêt avec mon enfant et lasse je pleurais avec lui
les larmes coulaient de mes yeux et l’enfant de sa petite main essuyait mes larmes
et j’ai tant regretté de l’avoir mis au monde

.

Walter Steiner né en 1951

j’ai été le meilleur et sautais le plus loin
mais j’avais peur de terminer comme Ernst Becker-Lee
et par peur j’ai arrêté la carrière
depuis quelques années paralysé par la sclérose en plaques
je vis une vieillesse tranquille

.

Dora Drogoj 1923-1941

on lui a coupé la tête avec une scie émoussée
et personne ne sait où elle a été enterrée
si cela n’était qu’exagération
ou jeu d’esthète
mais : on lui a coupé
la tête avec une scie émoussée
et personne ne sait où elle a été enterrée

.

Buzia Wajner 1937-1943

j’avais six ans quand on m’a tuée
et ma sœur Szulamit en avait quatre

après la perte de nos parents nous avons traîné dans les environs de Rokitno :
nous avons appris à dormir dans les champs
et avec le temps nous nous glissions jusqu’à l’étable
et buvions du lait aux pis de vaches

comme nous n’avions pas de calendrier
nous ne savions pas quand tombait le jour de nos anniversaires
c’est pourquoi par mégarde nous l’avons sûrement fêté
plus d’une fois l’an
cette triste fête

.

Karl-Heinz M.

j’avais quatorze ans
on m’a stérilisé
car je ne savais pas distinguer entre torrent et ruisseau
ni entre échelle et escalier

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Richard Glazar

nous étions arrivés à Treblinka à 15h30
nous nous pressions aux fenêtres
j’ai vu une clôture verte
des baraquements
et entendu le bruit
qui m’a fait penser à un moteur en marche d’un tracteur
j’étais enchanté
le lieu m’a fait penser à une propriété agricole
miracle me suis-je dit
je trouverai un travail
où je m’y connais un peu

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Szymon Srebrnik

je ne croyais pas moi que je reviendrais encore en Pologne
à Chełmno
et me retrouverais sur le lieu où l’on m’a tué
non non non

.

Ernst Jünger 1895-1998

la guerre m’a déçu
la guerre de nos jours
n’a pas réalisé mes vœux
elle n’a pas été à la hauteur de son modèle littéraire
(par exemple on n’y voyait pas de chevaux)

.

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