Un spectre à ressorts

par Suzanne Doppelt. [Tableau : Georges de La Tour, « Le vielleur »]

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   ne parlez pas dans la rue, il y a des oreilles sous les pavés, plutôt chantez la bouche moitié cousue contre un mur qui coupe la vue, une vielle à roue entre les bras, dans la rue soit ailleurs là où on jette les balais usés, c’est le portrait d’un vieil homme assis, aucune chandelle mais dédoublé son ombre détachée et le chapeau sur la chaussée, un chapeau pouvant couvrir un spectre à ressorts ou alors un musicien nocturne sans chien sans ruban sans sacoche avec une belle mouche grandeur nature au raz du manteau. Il en suffit d’une pour fixer l’attention et commencer à peindre    

   un vieux musicien au chapeau ou à la mouche, collée aux vitres, inversée sous le plafond, près du nez, autour d’une image, d’un manteau – mais elle évite les casseroles en ébullition, elle va n’importe où, essaie tous les styles, il n’y a rien qu’elle n’ait connu, elle a une idée panoramique du monde. On l’a pensé de beaucoup, de Murillo, de Ribeira, de Velasquez et de Georges de La Tour, son auteur le dépliant plusieurs fois comme dans un miroir, même style même face, une satanée géométrie surtout depuis son invention, elle est la vraie science des aveugles et celle de la mouche, un label de qualité 

    l’œil mosaïque loin de ce vieil homme assis qui n’y voit goutte, une vielle à roue en guise de prothèse optique, une manivelle pour faire tourner les sons et la tête avec, il joue de la musique sur tous les tons un certain air un fameux tube local, or muet de sa bouche moitié cousue sa chanson s’arrête net, il ne s’adresse à aucun en particulier il ne vous voit pas l’écouter, encore moins le regarder, une statue les yeux clos il est un expert de l’ombre et de la partition, c’est un esprit doux, monocorde, faiblement coloré de rose ancien et de brun moyen, un esprit hagard comme au jour un hibou    

   ou la nuit entre le sommeil et la veille il y est entre deux eaux ce masque naturel – personne ne peut le supporter longtemps dit Sénèque, fait d’après son visage un masque de fortune et de stupeur, une grimace remarquable qui le tord de fatigue ou de douleur au beau milieu de la rue où trainent des oreilles sous les pavés, il joue de son instrument ventriloque de quoi réveiller les morts pourtant on a seulement le silence, passé quatre minutes trente-trois secondes, il se propage, irrite le diable lui-même et les promeneurs en goguette, le silence est compliqué

  par les battements du cœur ou un bruit spécial que fait la mouche, différent de celui du moustique, plus mélodieux que celui de la guêpe, elle bourdonne, vibre tel un petit réacteur, le soir elle se pend à une tige, se tait jusqu’à l’arrivée du jour, elle l’occupe souverainement, gagne des guerres, empêche notre âme d’agir, mais son existence garantit la survie de l’araignée dont la toile contient un portrait très raffiné. Elle finit là ou alors disparait en hiver histoire de mieux revenir vers le printemps, au fond d’un couloir, près du nez ou du genou d’un musicien pétrifié

   ni dans un bal ni dans un tripot, au beau milieu d’une rue ordinaire – si sensible il sait la distinguer d’un cul-de-sac, une scène de genre cataloguée depuis la haute antiquité, il ne voit pas, le visage sans yeux et la bouche de travers, ses récepteurs ont bel et bien migré, ils sont au bout des doigts, des points palpables, un certain air de tête, sur le front aussi, la jambe où s’est posé un animal de rien du tout, quand il vient des savanes ou des forêts il pompe le sang et en échange il donne le sommeil ou la cécité des rivières

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