Montpeyroux (2/2)

par Marilyn Hacker. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Vinclair.
Lire le premier épisode

.

.

(2019)

Mid-October, everyone was out
marching, ambling, downtown on Clemenceau.
The banks banged down their shutters, dropped a row
of steel window-protectors. All Beirut
was bristling, singing. Somebody would shout
a slogan, chant it, someone would repeat
or rhyme it. Women laughed. A toddler sat
on her father’s shoulders, waving her sun-hat.
Three little refugees, who’d sit and beg
outside al-Fakhani grocery
where I’d stop for feta cheese or eggs,
still brain fogged from the university,
dashed down the street, their hair flying, and screamed
‘The people want the fall of the regime !’

(2019)

Mi-octobre, tout le monde sortait, marchant,
se promenant, dans le centre rue Clémenceau.
Les banques firent claquer leurs volets, baissant
une paroi d’acier protège-vitre. Tout
Beyrouth se hérissait, chantait. Un tel lançait
un slogan, le scandait, avant qu’on le répète,
ou y réponde en rime. Les femmes riaient.
Sur les épaules de son père, une fillette
agitait son chapeau. Trois réfugiées, petites,
d’habitude mendiant devant l’épicerie
al-Fakhani où j’achetais feta ou œufs
le cerveau embrumé par l’université,
déboulaient dans la rue, en criant, les cheveux
au vent : « Le peuple veut la chute du régime ! »

.

.

The people want….. Next fall, the same regime
stayed put, but half the city had exploded
in August. On WhatsApp, everyone I know.. Did
you? Were you? Shattered glass and chaos. Reem
on her terrace as it blew up. Nadim
in a refugee squat in Bourj Hamoud.
In the ER all afternoon, Fouad
triaged… what was, what only seemed
life-threatening : two cabdrivers, a grandmother
more concerned with where her grandsons were.
I wasn’t there. WhatsApp, email, but not there.
My squares and riverbanks oddly serene,
riverains strolling, dogs, few visitors,
in a parenthesis from quarantine.

Le peuple veut….. L’automne suivant, le régime
était toujours là — mais la moitié de la ville
avait sauté en août. Sur WhatsApp, tout le monde :
as-tu… ? Étais-tu… ? Bris de verre et chaos. Reem
sur sa terrasse quand ça explosa. Nadim
lui, dans un squat de réfugiés à Bourj Hamoud.
Aux urgences pendant tout l’après-midi, Fouad
triait… le vrai vital, de l’apparemment-tel :
deux chauffeurs de taxi, une grand-mère inquiète
surtout du lieu où se trouvaient ses petits-fils.
Je n’étais pas là — WhatsApp, email, mais pas là.
Mes places et berges étrangement sereines,
peu de visiteurs, chiens, riverains en balade,
dans une parenthèse de la quarantaine.

.

.

Parenthesis between two quarantines —
the morning makeshift grocery-café
on the town square, coffee, a Perrier,
a breeze from anywhere I might have been.
The wrought-iron table in the roof garden ,
olive tree, rosebush, fan of hortensia
leaves, same notebook, later the same day,
pale green, green-shiny, splayed green, olive-green:
Julie’s creation, but she’s far away ;
this estival also-parenthesis
now coming to an end. Covid tests, train,
certificates attesting our vaccine
status. Next month, a new government pass.
Tomorrow is the last day of July. 

C’est une parenthèse entre deux quarantaines —
l’épicerie-bar au matin improvisée,
sur la place du village, un café, Perrier,
une brise de n’importe où j’aurais pu être.
La table en fer forgé du jardin sur le toit,
l’olivier, le rosier, un éventail en feuilles
d’hortensia, ce carnet, plus tard le même jour,
vert pâle, vert brillant, vert rayé, vert olive :
Julie a fait tout ça, elle est si loin d’ici ;
cette autre parenthèse, celle de l’été,
touche à sa fin maintenant. Tests Covid pour train
et certificats attestant notre statut
vaccinal. Mois prochain, nouveau pass sanitaire.
Et demain, c’est le tout dernier jour de juillet.

.

.

Tomorrow is the last day of July—
and so the train, once carefree, gagged in masks.
Bring fruit, a sandwich, water. Tonight, with casks
as décor, crisp white in an ice-bucket, I
dine one last time on the place. A family,
a couple, eight young friends. No one greets, asks,
and why should they? There are different risks,
excess of solitude, of company.
I’ve brought my notebook, and Germaine Tillon’s
pre-war years in the Aurès…incongruity
of following her there while nibbling on
filet de bar and miniature desserts,
claiming some solo solidarity.
August. The air is thick. I’m out of sorts.

Demain, ce sera le dernier jour de juillet :
jadis frivole, un train sous masques, bâillonné.
Apportez fruits, sandwich, eau. Ce soir, au milieu
des fûts, le blanc frais dans son seau à glace, je
dîne sur la place une ultime fois. Amants,
famille, huit copains. Nul ne salue, demande —
pourquoi le devraient-ils ? Il y a deux périls :
excès de solitude, excès de compagnie.
J’ai pris mon carnet et les années d’avant-guerre
de Germaine Tillon dans les Aurès… bizarre
de la suivre là-bas en train de grignoter
un filet de bar, des mini-desserts ; je vois
notre vie solitaire en solidarité.
Août. L’air est épais. Et je suis de mauvais poil.

.

.

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s