Rien n’est clair

par Levin Westermann. Traduit de l’allemand par Marina Skalova

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rien n’est clair, jamais simple.
percevoir les regards en ornements, des motifs abstraits,
l’ordre des œillets. renvoyer du doigt à l’élégance
du vol d’une mouette. pas de sons de flûte, pas de confessions,
pas de demande d’amour, pas sur cette photo. je connais les gens,
ils portent les corps dans lesquels ils meurent, dis-tu. folie ou dialectique,
ou les deux ? au moins, le poids du cœur sous l’eau, la répétition
des vagues, devant la falaise de ravlunda.

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une équation avec une infinité
d’inconnues : cnidaires, sacs en plastique, 
nos traces de pas dans le sable. jadis nous pensions être l’exception
qui se dérobe au schéma métrique, mais désormais nous savons
que des portes se ferment automatiquement, sur la face cachée des mots.
cette ablation des sens lors du retour dans l’atmosphère,
dis-tu. et le café dans les tasses est toujours noir,
le temps décomposé en débris, à la mesure des bouches.

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ce besoin de pièces vides, de murs – quatre –
un sol, un plaid, un pouls.
tout se tait et tout parle, la langue
se heurte à ses limites, le regard perd ses repères
et s’enfonce, fonce dans le sable – a faded photo
marks the spot – sépia, et puis : une clôture
et derrière la clôture, une maison et derrière la maison
tout le reste, le monde, avec du sens ou non, et la pluie
efface le paysage, pluie jusqu’à ce qu’une borne bascule
dans l’œil du regardeur.

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dans le couloir une trace froide de silence
et un souffle de parti-sans-laisser-d’adresse affleure au nez,
le parquet se tourne dans son sommeil, il garde trace des voix,
de la musique et des rires aussi, qui furent, dans l’air.
et si on suppose que dans cette demeure il y eut des fleurs
– et pourquoi pas – alors ce plancher témoigne aussi de l’absence
de ces fleurs, des couleurs des pétales et du bouquet
de couleurs aux fenêtres. et si on suppose
que le bois du parquet n’oublie jamais – et pourquoi pas –
c’est donc une élégie, et tous ces grincements témoignent
d’une époque d’étroite proximité, allongés en inspirant,
en expirant, silence de jusqu’à-ce-que-la mort-vous-sépare.

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par une fissure de ta peau
une distance est entrée en toi. tu ouvres les yeux
et tu te tiens seul, à l’écart des choses, dont la somme
forme un monde. tu te tiens là, séparé des pensées
et des bruits et ce qui te sépare, c’est toi.
tu ouvres les yeux pour la seconde fois et ton regard te revient :
viande froide comme tranchée à même le corps et une bâche en plastique
que le vent fouette contre un mur. l’écoulement du temps,
la fonction organique d’un dieu, tu penses et tu inspires
et expires ; la nuit se lève, ses bords
s’assombrissent déjà.

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mes rêves sont des collages de cicatrices
sur les bords, l’idylle s’effeuille tout doucement par les yeux,
hors de l’esprit. et je compte les pensées : liquides, solides, miroitantes,
sempervirentes sur fond gris ; et si tu me réveilles, je mentirai,
je ne rêverai plus ; et si tu me réveilles, je nierai
avec véhémence l’existence de la mer bleue.

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la précision des mots s’estompe. tout cela palpite sous les doigts
et strie de plis le regard morne. où es-tu maintenant,
où es-tu maintenant, où pourrais-tu être ? les chiffres
sur la feuille mesurent la distance, l’éloignement
se déclare, la musique et la foi nous sont étrangères,
et un dernier bouquet de mensonges s’empare du champ.
seuls sur une terre sauvage de vent et d’eau,
nous inventons une nouvelle sorte de silence.

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Poèmes extraits de unbekannt verzogen, Wiesbaden, Luxbooks, 2012

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