Duel au siècle d’or (2/2)

Duel au Siècle d’or : Góngora contre Quevedo 

Sonnet traduit de l’espagnol [1] et présenté par Pierre Troullier. Lire le premier épisode.

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« Le monde où il vivait était triste. » Cette phrase tirée de L’Histoire de l’art d’Élie Faure [2] vous est peut-être familière : Belmondo, prenant un bain, la lit à Anna Karina dans Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard. C’était en 1965 dans les cinémas de France ; cette même année, Élie Faure comptait parmi les meilleures ventes du Livre de poche.

Le monde triste de Velázquez et la fatalité de son ambiance forment le décor de ce duel entre Góngora et Quevedo. Car dans la peinture de Velázquez se trouve le secret arbitrage de la rivalité entre les deux plus grands poètes baroques espagnols. Ce qui m’intéresse, c’est l’idée que dans la lutte à mort que se livrent deux génies, un tiers génie donne à cette lutte son sens profond en la mettant en perspective avec son propre art.

À Velázquez (ou bien à son atelier), nous devons en effet trois portraits de Góngora et trois portraits de Quevedo. Ces portraits sont plus que des témoignages historiques sur leurs sujets : la poésie et la peinture s’adossent l’une à l’autre. Ces portraits constituent la matière même dont sont faits les sonnets qu’échangèrent les deux poètes de cour. Le sonnet 513 de Quevedo, tout particulièrement, doit être lu à la lumière du portrait de Góngora par Velázquez, où le nez du poète devient l’organe de la satire [3].

 

[1] Édition de référence utilisée : Francisco de Quevedo, Poesía original completa, edicíon, introduccíon y notas de José Manuel Blecua, Planeta, Barcelona, Madrid, 1985. [2] Élie Faure, Histoire de l’art. L’art moderne I, Paris : Gallimard, « Folio Essais », 1995, p. 168. [3] Voir le portrait illustrant la présente page, en haut à gauche

Quevedo : sonnet 513

Érase un hombre a una nariz pegado,
érase una nariz superlativa,
érase una alquitara medio viva,
érase un peje espada mal barbado;

era un reloj de sol mal encarado,
érase un elefante boca arriba,
érase una nariz sayón y escriba,
un Ovidio Nasón mal narigado.

Erase el espolón de una galera,
érase una pirámide de Egito,
las doce tribus de narices era;

érase un naricísimo infinito,
frisõn archinariz, caratulera,
sabañón garraful, morado y frito.
[muchísimo nariz, nariz tan fiera,
que en la cara de Anás fuera delito.] [4]

Il était un homme à son nez collé,
il était un nez au superlatif,
il était un alambic presque vif,
il était un espadon mal barbé ;

c’était un cadran assez mal luné,
il était un éléphant paf du pif,
il était un nez scribe et oppressif,
un Ovide Nason nasalisé.

Il était un rostre ornant sa galère,
et une pyramide égyptienne,
douze tribus de narines à l’air ;

archinez de cheval, masque de fer,
frite engelure et cerise malsaine.
[nez de beaucoup, à l’allure si fière
que même au grand prêtre Anne il sied à peine.]

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[4] Cette variante est présente dans la version du sonnet parue en 1648 dans Le Parnasse espagnol, volume rassemblant partiellement les écrits poétiques de Quevedo après sa mort, à l’initiative de son ami Gonzáles de Salas.

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