Les grandes compagnies

par Hervé Micolet

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Eux autres de croître et multiplier et dominer la terre,
et la terre et la mer & les poissons & les oiseaux
pour l’usurpation de toute la Terre, l’avoir à soi
et lui refuser à elle ce qu’elle sait le plus faire,
ayant sa propre face devers le ciel, ne jouir
que de soi. Nature, puissance en effet
à tout indifférente, [sans nul besoin de nous
et bien loin des affaires de ce monde], occupée seulement
à soi-même après avoir eu commencement de soi sans raison,
sans desseins, sans fins, et qui n’est jamais comme nous
à sentiments. S’agissant en particulier de place, assavoir

si pour l’homme est une place environ sur cette terre,
c’est beaucoup déjà qu’elle soit notre grand Bailli
avec des citernes & mangeoires sous un plus doux climat,
des gloires dans les ciels pour les superstitieux
ou bien les peintres. Rien de la nature dans son Jouir
absolu et pour rien, qui se donnât à nous autrement
qu’en usufruit. On rêve, oui, d’apercevoir quelque part
à quelque moment, quelque place se former amène
comme à dessein, comme pluie d’atomes
passée au tamis, ou balancée si mollement
dans une sorte de hamac sous l’énorme secousse
élémentale qu’elle s’en endort, comme une belle enfant
avec des morosités, et s’offre à nous en manière
de Jardin de délices. On croit rêver, ça oui,

quand on l’aperçoit, et c’est à peine s’il entre
en créance celui qui découvrirait ce lieu de sa halte,
et là pouvant en dire tout ce qui peut être dit de meilleur,
y trouvant le sommeil au sein des peines & des soucis,
le vivre en plus du secours, s’accoterait
dans sa première pauvreté à quelque chose de ferme,
de bon et de simple. Et les meilleurs mêmes des Anciens
qui se sont aventurés à parler Place ou Chemin,
et C.-Q-.F-.D., sont découverts soudain confus,
à croire que les véritables chemins leur sont entrés
dans les pieds, qu’ils détraquent le bon cours de l’Idée,
et l’empêchent de se dissiper dans sa figure. Quant à ceux
pareils à des enfants qui disent que cette terre
est notre mère, laissons-les dire
s’ils sont amoureux au point d’être des dévots
qui se mérancolient. Mais ceux qui veulent
qu’elle soit la Mère de leur empire
aillent au diable. Ils y sont. Jamais donc
on ne verra le moindre chemin à quoi le mot de Grand
est imputable qui ne soit pas de royaume ou pis d’empire,
voici pour nous désespérer, nous qui aimons tant les voyes,
et croyons que quelques-unes se contentent d’aller
sans penser à mal, ni à mal ni à bien. (Le bien
je laisse, comme le joueur de cartes dit Je passe.)

Or le mal est venu, or même il règne. Les premiers
qui firent leur place à coups de pied dans la terre
y cassant son talus, rompant cette terre
pour y prendre au mot ce que c’est qu’une route,
maîtres des chemins et des routes puis après
des pierres de seuil, des autels fumants aux temples
avec les premiers meurtres aussitôt de l’humaine Colonie,
eux tous qui coururent la terre à leur volonté par envie
et par orgueil que les royaumes avaient l’un sur l’autre,
et ainsi les autres royaumes les uns sur les autres,
que sont-ils, en effet, ces divers royaumes,
sinon d’immenses brigandages afin
de nous mettre en leur amour. Les ahans de ce rut

qui va besognant la Sphère, la querelle puis la guerre
et la mise à sac, l’enlèvement des femmes et leur labour
& le produit de l’accouchement, fils surtout que les mères
font à la cité pour d’autres batailles à la joie du sang,
sans trêve ni répit pour conquérir si grand avoir
qu’on imagine, ce jouir qui envie
celui de la Nature ne laisse donc jamais se tenir
à paix l’un contre l’autre. Sans doute, il est admirable
aussi que notre audace s’est frayée tout un passage
sur les cinq continents, sur les sept mers
afin de ces voluptés de la victoire, s’élevant partout
d’impérissables monuments avec des portes de triomphe,
et que de partout de très longtemps on croye
de s’entendre dire : Allez, allons,
et qu’on se parte. Aller grand’erre de vieux temps,

après tout soit, les bêtes allaient devant elles de hautes erres
au commencement. Et dans la queue des armées
à la première qui passe allant dans la guerre de fer,
de jeunes gars couillus semblaient tout d’une pièce
tels ceux de Lacédémone, et les mères échevelées,
se frappant les cuisses et poussant de hauts cris
par les rues, avaient à pleurer ces citoyens
enfin complets. Si un seul d’entre eux a contemplé
quelque chose, dans ces anciennes journées de voyage
qui ne reviendront plus, où la distance
ne pouvait être vaincue sans peine
et sans venir prendre sur le Viator lui-même,
aucune chose pourtant ne peut apparaître à elle-même
sans s’enlever sur le prime fond sans aucun homme
de l’abîme des terres & des mers, de l’abîme de l’air
qui les enveloppe et de Nuit, avant tout. Quand

de la première impression tout le corps tressaille,
et se promet et déjà se rappelle autre chose
que l’ombre morte tombée sur nous
(c’était le printemps aussi, et les arbres venaient
avec de puissants reliefs sous des assauts de nuages
que je ne verrai plus qu’amoindris), et qu’on n’en garderait
qu’un seul grand bon souvenir cela vaut la peine,
sans doute, et il est peu de moments dont on gardât
un plus cher souvenir que celui d’être, en voiture
j’entends, par monts et par vaux, j’entends
par la Coursière, notre voie merveillable.

Les sauterelles n’ont point de roi, et par bandes
vont ensemble. Alors alors, le cul le plus souvent
sur la selle comme Monsieur de Montaigne 500 jours,
voici les rois, les principaux et voilà les seigneurs,
eux & leur route qui passent au long parmi le pays
comme des bougres, des brutes avec des filles
pendues aux troupes & la domestique, Syre le Roy
& toute sa suite, ou l’ost royal ou son ennemi
ou son acolyte, bandes châtelaines
qui se chamaillent et tantôt vont à la charge,
des uns et des autres les chevauchées & les charges
& le lâcher-courre des compagnies sans emploi, routes
en brigandage vivant sur le pays et traînant derrière soi
des maries-salopes & de faux clercs, Capitaines chargés
un peu de les retenir qui se jettent sur le reste des guerres,
des famines et des maladies, Capitans en quelque taillis ou fort
criant tant qu’ils ont pu Malheur, Guerre et le bagage suivant
dans ce train de haute folie : Victoire, Outrage et Mort,
et par là en voici plusieurs grands de France, seigneurs
au jour d’hui qui traînent après eux par la queue
de leur cheval un château-fort, et aussitôt
plus d’un prend de l’embonpoint
bien trop pour un seul homme, tel

ce dit Tête-Noire, Geoffroy, Gueuffroy
[entre les grands capitaines de compagnie
celui-ci le plus cruel et le plus austère
que tous les autres] avec le goût à tous risques
de ce qui est préhensible, et se pourvoient de toutes choses
nécessaires et de toutes autres superflues
aussi plantureusement que si ce fût
dans leur lit. Au jour de leur mort ayant encore
l’ire au cœur et la mélancolie en la tête, [espécialement
de vouloir des femmes]. Chastel de Ventadour

en Auvergne, Goeffroy donc refit quelque excès
qui le mena mourir, ayant été blessé par la tête d’un carrel,
en la tête spécialement mais non assez, car s’il meurt
c’est [à cause de fornication de femme]. Ceci
est dans mon Froissart. Encore Goeffroy
est-il grand causeur de façon à mourir très-bien
comme on savait faire dans ce vieux temps,
chacun des mandatés sous son œil au bout du cou
monté sur crans étant pris un à un, tête par tête. Plusieurs
d’Auvergne, de Limousin, dans chaque seigneur
un brigand et par un siège qui dura plus d’un an
afin des mêmes plaisirs, réjouis de le savoir mort,
se mordront les doigts de ce qui alla, fut
du Testament Goeffroy Tête-Noire.

Aussi bien ne s’attardaient-ils pas, à force
de chevauchées et de fatigues, même
ces hommes intrépides qui se mettent de part
les uns avec les autres incontinents, susdits capitaines
avec grande foison de compagnons aventureux
qui désirent pénétrer à tous les royaumes, seigneurier
à tout-va, prendre leur départ sur l’heure pour la conquête
de tous les temps, sans but que chercher comment
se trouver en situation de hauts faits d’armes tels que
voler, piller, incendier [sic], j’en passe. Encore faut-il
qu’ils rient du bout de chair qu’ils ont pris, le Sarcasme
brandi avec sa grimace. Venant des pays des Marches,
tirés de tous pays pour les besoins des princes changeants,
rouliers, routiers sans cesse par voies & chemins,
en marches & contremarches qui ça et là s’espandent,
de partout portent la noise de la guerre et le joy du ravage
dans le solde des guerres, n’épargnent ni le sexe ni l’âge,
ni les moutiers & les églises, ils veulent donc
être viande & vice & délices jusqu’au cou
et font le dommage des morts au temps
que fleurissent les bocages. Priez

dans votre étoffe blanche l’image
de la Notre-Vierge, Confrères de la paix de Marie
encapuchonnés dans des églises de pierre de lave,
car toutes ces âmes occises seront demain
plus nombreuses, comme Almugavares nouveaux
allant d’abord deux par deux frères jurés, allant
sur la terre comme font sur la mer flibustiers,
jusqu’en Orient étant chez eux dans l’antique Thrace,
et eux aussi suivent le mot de Dieu, et ils sont féconds
à tous les diables, mais le nombre qu’ils engendrent
est bien étrange, Seigneur Dieu
compteur de Testes, Testamentaire
qui mit l’Agneau occis dans nos cœurs.

Sans cesse donc venaient gens d’armes
à effort de tous côtés, non pas du tout à la romaine
car leur armée est toujours en surnombre estrange,
et comporte une recrue de plus, née sur l’instant
du pêle-mêle en son branle, et s’attache quelque temps
à l’une ou l’autre de ces bandes, dans chacune un décrocheur
pour son propre compte, recrue en plus que voici alors
en moins, qui vite ailleurs se repeuple
ou meurt éphémère. Alors soyez salués
vous autres des Compagnies grandes ou petites,
et prenez dans votre place en enfer dûment
sans qu’on vous la donne la couronne
en tout suprême des Anarchies,

car on voit des maux encore plus grands
qui sont à prospérer comme de bon droit
dans les maisons, celles-ci
sous un bon toit de charpentier. L’extrace
de ces Routes soit nombreuse. Car de même
qu’ils sont, ces maudits comportant un peu du vrai,
de même est la route, surnuméraire, et plus nombreux
que le chemin en somme innombrable est le trajet possible,
si que pour parler de Lui [le Chemin] on doit parler d’eux,
gens des Compagnies tout terreux, tout de bronze au visage,
autochtones comme nul ne peut prétendre l’être chez soi,
eux étant du chemin lui-même, et le peuplant
tout d’un coup. Ces choses étaient langées
sans doute en quelque embûche derrière un buisson,
sitôt nées, comme d’autres naissent pour l’intrigue,
voici qu’elles sont des poulains déjà debout
ou des serpents venimeux innés, puis
donc elles chevauchaient avant.

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