Été. Portails du corps

par Galina Rymbu. Traduit du russe par Marina Skalova

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1.
pourquoi a-t-elle posté les entrailles d’un chien mort sur instagram ?
sous un arbre, mêlées à de la terre. c’est déjà la fin
ou pas encore ?

des fleuves boueux de terre liquide tempêtent dans mon estomac
toute la journée.
l’esprit se tait. le corps s’écroule. la nuit, le lit sous moi a pris feu.

2.
ils disent qu’après avoir eu un enfant, il faut rester un peu seule
et continuer à l’attendre.

et puis, attendre qu’il se mette à parler,
après qu’il se soit mis à parler.

mon fils.

une fois la nuit, je te regardais dormir
et l’amour a jailli du haut du plafond
comme du liquide amiotique vaseux.

le monde qui nous attend –
dur comme pierre, solitaire,
comme une usine abandonnée dans une zone industrielle
avec des bardanes géantes proliférant à l’intérieur,
des colonies de vers aveugles, des rayons
de soleil noir.

je t’ai tellement attendu, petit garçon,
pour t’attendre ensuite encore et encore.

m’effrayant parfois en pensant que
quand tu étais à l’intérieur de moi,
je t’aimais à distance.

3.
la langue cogne contre ses frontières.
épisode dépressif, troisième jour.
sur la table, menthe morte et aneth froid.
baies sans saveur.

la langue ne franchira pas ces frontières.
là-bas c’est du sérieux. là, à l’intérieur des frontières
des types armés de kalachs tournent dans le sens
des aiguilles d’une montre.
alerte.

le monde est comme l’eau bouillante
que tu dois boire par petites gorgées
quand tu es malade.
qui aime ça ?

cuisine sale. graisse dedans et dehors.
même les figures du soleil s’étirant jusqu’ici
à travers les feuilles de raisin derrière la vitre,
parlent de dysphorie.

torpeur abrutie, j’ai le hoquet.

4.
vaches enceintes aux armures vrombissantes
de mouches et autres œstridés.
enfant, près de la rivière, j’avais peur de m’en approcher
mais cette nuit j’ai rêvé que j’étais couchée
à côté de l’une d’entre elles, buvant son lait chaud,
qui s’aigrissait aussitôt dans ma bouche
pas faite pour les conversations, les baisers.

5.
peut-être que je devrais juste faire plus d’efforts, être
plus à l’écoute, ne pas être jalouse, réinventer au quotidien,
être moins paresseuse puisque
dans une certaine mesure, moi aussi –  je ne sais
pas m’y prendre, moi aussi – c’est de ma faute, –
c’est ce que pense presque chacune d’entre nous,
quand il crie ou à l’inverse, se tait et s’en va,
quand il s’énerve et que tout l’espace enserre, oppresse,
ou est simplement à l’ouest…

que se passe-t-il ? dans l’un des épisodes l’étoile
de la mort du patriarcat s’est éteinte. tout est comme avant :
pluie de larmes. le bouton noir de l’écran est allumé.
je scotche et mange ma graisse.

6.
la graisse embrasse le corps dedans et dehors,
les seins pendent tels de vieux sceaux, par-dessus la rivière noire
de la folie. c’est l’été. l’été
la chair transpire et devient poisseuse en vingt minutes, à en avoir peur
d’être effleurée ou déshabillée.
je mange des fraises pourries. je regarde
un foyer de visages sur internet. cet été
les pensées rétrécissent comme des slips de bain
et chaussettes pour enfants,
le clitoris enfle plus souvent.

nous ne sommes ensemble qu’hier et demain,
mais aujourd’hui jamais. ton corps est comme
une corde de violoncelle. le soir tu poses ta main
sur le foyer graisseux de mon visage, sur la tumeur
de l’estomac, écoutes les pas sourds d’un cœur coupable.
bientôt nous écoperons du sang dans des cuillères soviétiques,
emmurés par les orages de la maussade Galicie.

7.
parce que la solitude ce sont les cuillères soviétiques
dans le buffet qui grince de grand-mère,
ma tasse préférée ornée de petits pois, les coups de mère.

c’est une boite de nuit à la campagne un jour de semaine –
presque personne, juste la chanson Solnyshko v rukakh  et l’odeur
d’essence des vieilles voitures autour de la maison de quartier.

c’est l’œil aveugle de la gare d’autobus du village et
les mains vert foncées d’herbe de la Taïga,
c’est le chemin du retour.

8.
été. nous sommes au sauna avec grand-mère. je joue
avec le petit fouet en bouleau, je joue à la sorcière,
je pisse sur un carrelage sale.

la vulve de grand-mère ressemble à un lièvre sauvage –
elle est volumineuse, un peu potelée et grise
avec de longues oreilles pendantes. pourquoi ça ?

« j’ai donné naissance à beaucoup d’enfants
je gratte mes talons avec un vieux couteau
j’aimerais passer du temps seule mais je dois
te surveiller »

je sors du sauna et le vent de la rivière
enlace ma peau rouge.
mon chien s’appelle Till Eulenspiegel.
j’écris des lettres à mon moi futur :
« Ne vis pas pour vivre. Vis ici. Bientôt
le temps explosera nos corps. »

9.
ton corps est la corde d’un arc. le mien, la confiture
de grand-mère et une algue flottante.
mon clitoris ressemble au suçoir d’un fourmilier,
ton machin est comme le marbre brûlant en temps de canicule.
quand nous sommes ensemble – quelque chose coince.
le monde repose là-dessus. et chaque jour à la maison
ressemble aux mouches endormies dans des buissons de mauvaises herbes, nous sommes
étendus sur des grappes blanches d’oreillers, lisons la fin du monde
dans de longs livres et les brefs italiques des réseaux vasculaires.

10.
vieille casserole, la soupe est aigre. poster d’icône sur
papier glacé au-dessus de la table. saucisse couverte de cellulose
rose, comme les yeux de Marie. le vent par la fenêtre apporte
un ange de smog. les roses brûlantes des usines.
le rire du passé dans le bac à sable gris. déjà outsiders, bien qu’encore enfants,
inscrits aux cours d’études slaves de la maison de quartier, nous avons participé
au festival « Solstice »,
participé aux manifestations de la place Bolotnaïa, mais comme à la marge, sans comprendre les idées, sans connaître Tiananmen, dans le futur ou le passé, nous avons soutenu le mouvement des routiers, nous sommes hâtés quelque part dans des vans sombres,
avons fait couler à flots le vin de Krasnodarsk, avalé du feu dans des squares la nuit,
tapissé l’asphalte de graines de tournesol, avons compté nos petites pièces et aussi
utilisé les services physiques de la poste.

11.
parfois il me semble que mes mains sont de petites pattes rapides :
elles lavent, nettoient, cuisinent, bougent des affaires d’un endroit à l’autre,
mais les affaires ne trouvent jamais leur place. nous vivons trop à l’étroit.
la maison est surchargée d’affaires, comme les nids d’oiseaux qui font leurs réserves,
et quand nous fatiguons – nous crions sur l’autre et lui donnons des coups de bec.
voilà, notre fils vient de tomber
du nid, de tomber dans un nouveau jeu,
sur un monde compliqué.

les pattes vivent leur vie : elles écrivent la nuit, aux toilettes,
dans le tramway, à l’hôtel, au milieu de la rue,
au lit même. dépêchez-vous, petites pattes,
trop de choses à faire.

et la tête, comme celle d’un grand oiseau inquiet,
se tourne dans tous les sens, réfléchit :

que faire, comment faire : il a faim, j’ai faim, ils ont faim.
presque la terre entière a faim.
on manque d’eau à certains endroits. il faut inventer
de l’eau et de la nourriture.
qui affluerait chez tout le monde et de tous les côtés.

écris, petite patte.

les pattes ressemblent sans doute à celles d’un raton laveur –
rapides et affairées,
mais si un jour devait surgir quelqu’un qui fera 
ce qu’a fait le père, ce qu’ont fait les garçons à l’école,
les types du quartier, des hommes totalement inconnus,
des amis bourrés, des poètes, je sais
que j’ai des griffes, affilées comme des rasoirs,
elles déchireront son corps, libèreront son sang,
même si elles auront peur. les petites pattes.

je me souviens des mains de grand-mère – dures comme pierre,
fissurées par les lessives et le savon, comme une argile sèche de la steppe,
elle aussi fissurée – chair rose, gouttelettes de sang.
elle est assise sur un tabouret près du four et apaise ses mains, les caresse :
juste un peu encore et je pourrai dormir.

maman dit que grand-mère a besoin d’une bonne
crème pour les mains, non,
elle a besoin d’un monde qui soit autre,
où grand-père ne la poursuive pas à travers le jardin avec une chaîne pour chiens,
où la nourriture et les choses s’auto-généreraient,
un monde d’une autre labeur.

caresse-moi avec des pierres, grand-mère,
allonge-toi près de moi.

comme je suis allongée maintenant près de mon fils,
et alors mes mains – ce ne sont rien que mes mains,
qui ébouriffent les cheveux sur sa tête,
bougent le temps dans n’importe quelle direction dans n’importe quel sens –
comme des aimants sur le frigo.
dans l’une des directions, lorsque tous les nids de luminaires en papier de notre bloc d’habitation clignotent en même temps,
dans la cuisine les casseroles bourdonnent,
le linge blanc danse, le pain essaime,
maman, encore une fois
j’aimerais manger ta main revêche, qui me caresse.

12.
les tours blanches de gâteaux mirifiques,
les bottes branchées
des magazines à la mode – tout
ça ne semble pas fait pour nous.

conseils du magazine « Lisa » :
bien dor
mir, suivre une diète méditerranéenne :
baies d’olives étranges, fromages à l’arôme de chaussettes
(père se marre : conn
eries !), monstres
d’abysses sous-marines : ouah !

mon corps
ressemble à un magazine féminin lu et relu
des années 2000, tu peux le feuilleter autant que tu veux
et t’étonner, mais que diriez-vous
d’une page blanche à la fin…

et nous ?

beignets tordus de vieilles vaches
sur le chemin, chaleur olfactive
de l’usine à pain,
noirceur de têtes d’enfants
enduites d’huile de térébenthine.

13.
cette tâche de naissance sous la poitrine comme un raisin sec moisi,
envie de l’arracher et le manger.

ces fissures sur le ventre tels des sentiers dans la taïga –
salut mon fils ! je suis venue te voir.

tu étais dans mon ventre comme dans un étang hors du temps,
et maintenant nous rentrons à la maison,
avec des sacs pleins de fruits rouges.

cette nuit sur mes cuisses je découvrirai
un nouveau jus de fruits rouges.
est-ce le mois qui finit ou le temps ?
en rêve
je marche, et derrière moi
une armée effilée de pilules,
des serviettes pionnières, 
de la graisse enragée.

y aura-t-il des nœuds sur mes doigts ?
et des toiles d’araignée sur mes jambes ?
quand les pièges de mes os se mettront à cliqueter,
que les planches du dos s’écrouleront,
le temps fera-t-il gonfler le siècle,
comme une bouée ?

14.
ton corps est le portail grand ouvert d’une ville ancienne, il m’accueille.
le mien est comme une file d’attente du passé, lentement il s’avance.

et vois-tu comme la nuit, dans les Carpathes,
l’animal lunaire mange ton corps et crache les os à l’intérieur de notre fenêtre ?
le rêve revêt un bonnet noir,
la solitude porte une nouvelle veste.

le thé et le vin agrandissent le corps.
les gouvernements exploitent le corps.
depuis longtemps le gouvernement a cessé d’être
le corps d’un citoyen à plusieurs têtes,
c’est plutôt une rue au lendemain d’une révolte,
les ruines des vitrines. tu aimes ?
tu veux revenir ?

dans les Carpathes clameur de deuil sourde des Cors des Alpes
suivie aussitôt par le chant nocturne des Houtsoules

nous sommes des animaux, des troupeaux d’autonomie.

 

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[Illustration : Sonia Delaunay, « Nu jaune », 1908, détail, Musée des Arts de Nantes]

4 commentaires sur “Été. Portails du corps

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