Une femme perd silence (6/7)

par Julia Lepère. Lire tous les épisodes.

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4. Jack

Laissez-moi 

Intérieur d’un salon. Marianne est assise sur un canapé, elle s’adresse à la caméra. Une voix d’homme chante en anglais dans une autre pièce. 

Vous présenter Jack tel que je l’ai connu la première fois. 

Opaque, fumant, regardez-le. 

Au début, il ne m’a pas du tout plu.

La voix de Marianne passe en off et on voit Jack assis sur le même canapé. La caméra détaille Jack. 

Je veux dire, physiquement. Les traits de son visage épais, ses yeux petits, noirs et très enfoncés. Ses oreilles, aussi, étranges, je crois avoir trouvé ses oreilles étranges. Nous nous sommes d’abord rencontrés dans la rue et puis il m’a invité à monter dans son appartement.J’étais sur son canapé jonché de livres quand soudain, il s’est mis à lire l’un de ses poèmes 

My tragic hands My heart broke I see myself dancing around shadows while some mexican prostitute is driving me mad shaking her hips while the drugs are taking over me and musicians are playing my heart is slightly broking itself my hands are repeating some strange song 

Pardonnez-moi car je manque beaucoup d’exactitude dans ma restitution du poème de Jack car très vite je cessai d’écouter pour regarder la gorge de Jack car vous voyez au début Jack avait commencé à lire son poème et puis à le réciter par cœur ou à improviser je ne sais pas et juste à l’instant où je croyais que j’allais m’endormir, que la voix de Jack commençait à me bercer j’étais fatiguée et puis sa poésie n’était pas si renversante du moins elle ne me renversait pas il a renversé justement sa tête en arrière et j’ai vu sa gorge 

Gros plan sur la gorge de Jack 

Les fins vaisseaux qui composaient son cou m’ont alors fascinée et je me suis figurée promenant mes mains sur cette gorge avoir du pouvoir sur cette gorge et ce souffle et je n’écoutais plus rien alors du poème, je ne pouvais pas entendre un sens quelconque mais j’écoutais ces vaisseaux vibrant à chaque sonorité et je me suis surprise à doute de la réalité de cet instant je me répétais pour me convaincre cet homme est vivant cet appartement existe les livres cornés les manuscrits la feuille de papier les lettres sortant de la machine à écrire l’odeur mélangée d’effluves d’’alcool et de mégots écrasés dans les coins l’odeur de tabac froid le vieux rock qui joue tout est réel 

Et j’ai eu l’impression d’être prise au piège de la voix de Jack de sa gorge de son appartement noyée dans ses vaisseaux sanguins étouffée dans ses veines 

L’appartement de Jack par sa gorge avait pris possession de moi s’était refermé comme un piège sur moi et tout se mit à changer de couleur de brume blanche boueuse tout passa au violet au jaune fluorescent au vert marécage des couleurs malsaines et fantastiques mais rien d’ordinaire 

Et les murs devinrent rouges comme après un crime et Jack se mit à transpirer aussi de rouge au moment où je m’y attendais le moins 

Ses traits que j’avais trouvés si laids d’abord, dépourvus de la moindre délicatesse, m’ont soudain paru faits pour refléter les roches des montagnes ses mains immenses pour saisir le tronc d’un arbre ses pieds pour arpenter le ponton d’un navire et je me suis souvenue de mon amour pour les marins mon attirance puérile j’ai travaillé aux docks disait-il et il m’est apparu alors évident que ses yeux devaient être petits, que j’étais stupide de ne pas l’avoir compris avant, petits et enfoncés pour se tenir en retrait de son visage et observer le monde avec une densité supplémentaire à celle du reste des humains et j’ai pensé que mes yeux à moi étaient trop grands voyaient d’un angle trop large sans aucune élection que tout dans mes yeux devenait vague et flou changeant avec la lumière 

Mais le monde à travers les yeux de Jack d’un brun sans mélange presque noir les yeux de terre humide étaient des yeux non pour voir mais pour extraire une chose et l’amener dans ses yeux, ces deux terriers qu’étaient les yeux de Jack et de là il pouvait s’approprier la chose et ainsi la dire, dire la chose du monde qu’il avait choisie et l’enterrer une fois pour toute dans son cerveau avec les autres qui reposaient

Je tombai amoureuse de la gorge de Jack

Je tombai amoureuse de tout ce qui était laid chez Jack  

Et dans l’appartement de Jack mes yeux se sont perdus 

Marianne se tait. Nous voyons le salon, composé d’un canapé gris, d’une bibliothèque et d’un bureau. Un peu partout, des livres. Certains ouverts, au sol. Un buste d’un grand homme sur une étagère, la caméra s’y attarde un instant. Puis une chambre avec un lit. Une cuisine. A présent Jack se lève et la caméra se déplace avec lui dans l’appartement, fait corps avec lui qui fait corps avec le lieu. Fumant, sa fumée le suivant. On l’entend seulement inhaler et expirer, et tout autour de nous le nuage se crée, de la brume. On entend maintenant la voix qui chante, très grave, comme composée pour être très grave, ou grave à cause de la cigarette. De l’alcool partout, sous toutes ses formes, dans les mains de Jack par terre Jack trébuche sur une bouteille la caméra tressaute puis tombe sur une flasque sur une étagère une bouteille sur une autre de l’absinthe sous le lit des canettes renversées et le grand corps de Jack tangue et tombe et se relève la porte est ouverte et l’on voit maintenant Marianne, sur le lit, à moitié nue. 

Il semblerait qu’elle attende Jack pour faire l’amour.

Laissez-moi vous parler de Jack dit Marianne et sa voix a changé et son regard fixe encore la caméra une indication constante pour la scène il faut que tu t’adresses à nous lui a dit la femme  

Jack était alcoolique, Jack était dépressif, Jack pensait trop à des choses qui n’avaient aucune importance, Jack ne me voyait ni ne me regardait. Pourtant, lorsque sa main allait pour me saisir la nuque, je tremblais de tout mon corps et j’étais à lui, je ne l’explique pas. 

Marianne, dans le film qui n’existe pas, a des pensées qui ne sont qu’à elle. Un homme la regarde en permanence. 

Ce n’est que lorsqu’il avait beaucoup bu que j’entendais Jacky Boy pleurer doucement et appeler sa maman. 

La caméra filme l’encadrement de la porte contre laquelle Jack se découpe. On le voit s’écrouler sur le lit aux côtés de Marianne tandis qu’un volet ouvert laisse voir le jour qui dure encore.

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