Les fantômes

par Wendy Chen
traduit de l’anglais (USA) par Geoffrey Pauly

.

.

1.

 
Quand les soldats se mettent à violer Nankin, son père
donne à ses épouses l’ordre d’empaqueter l’argent.

Ils vont tout envoyer
au domaine familial, à l’extérieur de Yangzhou,
où vivent nai nai et ye ye.

Le petit garçon regarde sa mère s’agenouiller
près des cagettes de bois,
elle couvre les arrêtes de soie pour amortir
le choc des lingots quand ils quitteront la ville :

des kilomètres et des kilomètres
dans des charrettes vernies qui roulent
sur des sentiers de terre dure en direction
de la campagne.

Combien d’hommes faut-il
pour vider les cagettes ? Combien de temps
garderont-ils en mémoire
le poids terrible pesant sur leurs bras. Quel trésor
doivent-ils emporter au plein milieu des champs ?

Ils creusent une petite tombe
pour chacun et jurent
sur leurs fantômes d’oublier
ce qu’ils ont enterré, et où.

.

.

2.

Quand les japonais s’en vont,
la guerre civile redémarre
et des bandits vêtus de cuir parcourent
la région armés de fusils soviétiques.

Mad Dog traverse
un manoir aux tuiles rouges, où ne se trouvent
qu’un vieil homme
et sa chienne qui boitille. Il déteste
les femmes pâles aux pieds en forme de sabots
qui se pensent trop bien
pour fouler cette terre.

Il les mène tous deux dehors
pour tuer où rançonner…
il donne les ordres, des hommes
sont lâchés dans la nature.

L’un d’eux revient en courant, il crie
qu’il a trouvé des maisons, des maisons
pleines de grain. Du riz, du blé et
d’autres produits secs, assez pour les nourrir tous
pendant des mois.

Mad Dog ordonne à ses hommes de vider
les caisses de matériel et de les remplir de grain,
car il est plus précieux que l’or ou l’argent
qui ne sont pas comestibles.

Il sait ce que c’est de mourir de faim,
d’avoir envie de manger son propre corps.

.

 

3. 

Nai nai meurt durant l’hiver
et ye ye durant le printemps.

Son père les enterre
dans un terrain où se trouvent déjà les autres mères
et les pères et les sœurs et les frères.

Le petit garçon s’agenouille devant eux
sous le regard ancestral
des créatures de pierre.

La fumée s’élève
des bâtons de bois de santal et rejoint
les vapeurs polluantes
d’une campagne, en feu.

.

.

4.

Combien de temps passes-tu à errer
dans les champs, dans les greniers. A présent
tout est vide :
le manoir, ratiboisé.

Tu les regardes emporter
les chaises en cyprès, les parchemins
accrochés aux murs, la boîte à musique
en nacre.

Personne ne te rend visite
pour te rappeler ton nom
quand ton corps se démembre
sous la terre.

Le spectacle
t’attire dans les champs
recouverts de boisseaux de riz.

Tu regardes les gouttes de rosée
sur le fil des épées, la suspension molle
des créatures ailées.

Quand le vent se lève
avant la pluie, il soulève
l’odeur sucrée des corps
digérés par la terre.

Respire la poussière et oublie
que tu as jamais eu un corps.

.

.

5. 

Finalement ils arrivent :
ceux qui ont entendu parler
de l’argent enterré sur la propriété familiale.

Ils attendent une belle journée où l’on ne voit pas les oiseaux et ils commencent
par le manoir saccagé,
ils apportent des seaux d’eau
qu’ils versent prudemment sur le sol, en restant attentifs…

Sous leurs pieds, les fantômes regardent,
eux aussi, et tirent leurs chevilles pleines de terre.

Ils maudissent les vivants
dont les yeux brillent comme des pièces de monnaie :

car là où l’eau met peu de temps à s’infiltrer,
il y a un trésor.

.

.

 

.

.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s