« Le juif » avec un j minuscule

Par Rodger Kamenetz. Traduit de l’anglais (USA) par Sabine Huynh

Texte issu de The Lowercase Jew (Northwestern University Press, 2003).

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T.S. Eliot comparaît devant le tribunal rabbinique du paradis juif.

Le procureur :

T.S., je dois te dire tes quatre emes
– c’est Bleistein, excuse mon cigare –
tu te souviens de moi, les paumes tournées vers le haut
Sémite chicagolais de Vienne ?
Comme si j’étais une espèce de singe ?
Mon pantalon bouffant te déplaisait –
maintenant je suis là pour prendre la mesure de ce que tu es –

Être le procureur, oy, c’est drek dégueu, mais on m’a assigné.
Tu crois que Dieu n’a pas le sens de l’humour ?
Pour toi c’est une punition, mais pour moi aussi.
Je dois lire ces lignes puantes
que tu as écrites sur les Juifs. Pièce à conviction A :

Le juif se tient accroupi sur le rebord de la fenêtre, le propriétaire
mis bas dans quelque estaminet d’Anvers –

Accroupi – c’est quoi ton problème au juste ?
Tu devais un loyer à ton propriétaire ou quoi ?
Et mis bas  – comme des porcs dans une mare  –
ou dans une taverne mal famée à une heure indue
deux crapauds juifs s’accouplant sur une table ?
Et qu’est-ce que c’est que ce j minuscule ?
Tu dois vraiment nous haïr
pour ne pas respecter une règle de grammaire,
toi, le col blanc le plus guindé de tous les Anglais.
Toutefois, j’avoue admirer ton style,
la classe avec laquelle tu as bâti ces vers.
Les assonances vont et viennent avec fluidité :
« juif », « mis bas », « propriétaire », « Anvers »,
« accroupi » !
Tu as l’oreille fine.
Le son i chatouille presque chaque mot
avant de faire un bide.
Mais « le juif » avec un j minuscule
qui a mis bas toute la portée, je ne peux pas te pardonner ça.
Tu étais un poète, T.S.,
tu aurais dû y penser,
un gardien de la langue.
Ce « juif » avec un j minuscule, c’était comme
cette pancarte dans un club sportif :
Entrée interdite aux chiens et aux juifs –
pour nous évincer du poème
ou nous obliger à nous baisser pour entrer.

Maintenant voici la pièce à conviction B :
Rachel née Rabinovitch
Déchiquète les raisins avec des pattes assassines ;
Je te l’accorde, je suis un singe,
mais cette pauvre Rachel,
tu en as fait un raton laveur  –
cette fille magnifique aux grands yeux noirs  –
ça fait cinquante ans qu’elle est morte…

Je me souviens que tu aimais la regarder
elle et la dame à la cape espagnole.
Tu les épiais derrière la porte du bar
dans ton complet d’employé de banque
boutonné jusqu’au menton
en serrant le manche de ton parapluie.

Vieux satyre prématuré,
rêvais-tu que Rabinovitch,
une fille de rabbin
te grifferait doucement la grappe ?

Si seulement tu n’avais pas eu si peur.
Si seulement tu l’avais connue.
Le monde merveilleux qu’elle cachait.
Ce qui était là-dessous t’attirait,
et te remplissait d’effroi –
sous-marin, sous les jupes,
le sous-nom secret
du secret des dessous
où tu craignais de sombrer :

J’aurais dû être une paire de pinces décavées
Se faufilant sur les fonds marins silencieux.

Pardon pour la psychologie à deux balles, Freud,
provenant de surcroît d’un Chicagolais de Vienne,
mais tu ne te sentais pas très bien dans ta peau
alors tu t’es vengé sur moi hein,
et sur Rachel et sur Monsieur Ferdinand Klein.
Était-il le seul imposteur ?
Toi tu fais bien semblant d’avoir un accent anglais à Saint-Louie, au Missouri.

Parce que tu avais honte
d’aimer traîner le nez en avant
dans les bars mal famés, les ruelles sales,
traquant les préservatifs usagés par terre
témoignant des nuits d’été.
Hé, à chacun son dada,
charmant et cochon, d’en haut et d’en bas,
Shakespeare et Dante à ton oreille,
les yeux glaireux, le nez fétide.
Tu savourais les mélanges.

Londres et Jérusalem,
tu les appelais des cités irréelles.
Ce qui rendait peut-être ces cités irréelles
c’était le fait qu’au lieu d’y voir des gens,
tu y voyais des crapauds, des ratons laveurs, des singes – et des rats.

Tu avais une affection particulière pour les rats.
Un rat rampait doucement dans la végétation
Traînant sa panse gluante sur la rive

Le trottis des rats sur les tessons brisés,
et voici la pièce à conviction C :
Un jour sur le Rialto,
Les rats sont sous les piles du pont,
Le juif est en-dessous de tout cela.

Et en ce temps-là, à Venise
un Juif s’est placé entre un tableau et toi
qu’as-tu vu quand tu l’as regardé dans les yeux ?

Un œil terne et protubérant
Fixe depuis sa fange protozoïque
Une perspective de Canaletto

Œil protubérant ? Fange protozoïque ? Canaletto ?
Puisses-tu enfouir ta tête de patate dans la boue
et puissent tes yeux s’exorbiter sous la terre !

Au lieu de rats,
tu aurais pu éprouver un peu de rakhmoness,
cet amour qu’une mère sent dans son ventre,
rakhmoness, rakhmoness
tu aurais pu éprouver autant de sentiments pour les gens
que tu en avais pour les rats.

Je n’ai rien à ajouter.

La défense :

Monsieur Ferdinand, témoin de la défense.
Ce qu’a fait Bleistein est vraiment injuste.
Des extraits, des bribes, des bouts et des morceaux,
pas l’art en entier, pas le poème…

Admettons qu’il y ait tant de laideur
dans les fragments qu’il a présentés.
Le monde lui-même est assez imparfait.
Faut-il donc condamner tous les créateurs ?

Par ailleurs, quel mal a été fait à la fin ?
Il ne s’agit que de mots dans un poème,
et la poésie ne fait rien arriver :
un mauvais quart d’heure à passer pour un Juif
dans un cours d’anglais ; les noirs
et les femmes ont enduré bien pire.
Si nous devons passer chaque vers au peigne fin
pour le débarrasser de sa haine,
il n’y aurait plus grand chose à lire.

Sans aversion, pas de passion.
Sans abominations pas de lois.
Même un Juif peut le comprendre.

Le juge, s’adressant à Eliot :

Je me demande… y croyez-vous aussi ?
Le langage ne peut-il pas faire de mal ?
La musique n’a-t-elle aucun pouvoir ?
Hitler écrivait bien des poèmes grossiers
qui se gravaient dans la psyché
de la même façon que vous métaphorisiez.
Les Juifs étaient des parasites
et le Zyklon B un pesticide.
Aux hommes mauvais la mauvaise poésie
ordonne de marcher au pas.

Eliot :

Mais enfin, comme disait Bleistein, rakh… rakh…
Il voulait dire pitié.
Clairement je ne suis pas à blâmer
pour ce que les nazis ont fait ?
J’ai écrit ces vers avant la guerre.
C’était une autre époque.
Mes droits d’auteur expirent bientôt,
une punition bien suffisante.
Je vais tomber dans le domaine public.

Le juge, à Eliot :

Pire encore. Vous ne vous êtes jamais excusé,
n’avez jamais rétracté ou supprimé ces vers.
Vous les avez publiés jusqu’à la lie.

Eliot :

Mais j’ai remporté le Prix Nobel. Clairement…

Le juge :

L’enfer est plein de nobélisés de votre espèce.

Avancez, placez-vous devant la balance dorée
votre livre à la main – Gérontion
Sweeney parmi les rossignols
et Bleistein avec un cigare.

Ici, dans la lumière, une particule de haine
pèse plus lourd que toute une vie de poèmes.

Votre défense est votre mise en accusation.
Votre jugement sera votre lectorat.
Vous serez aimé passionnément
par ceux qui sont incapables de se regarder en face ;
des imposteurs, des snobs, des opportunistes,
des profs d’anglais à la noix
nœud papillon et costume de tweed, des anachronismes,
des snobinards du pinard, de faux chrétiens qui prêchent
sans ressentir la souffrance des autres :
des lecteurs hypocrites, vos sœurs, vos frères.

Maintenant, au nom de…

Bleistein
(l’interrompant) :

Veuillez m’excuser, votre honneur – nous les Juifs usons d’un code
quand nous voulons prendre la parole : nous la coupons.

Le juge :

Quelle est votre objection ?

Bleistein :

Diantre ! Livré à ses lecteurs ? N’y a-t-il pas plus indulgent que cela ?
Quelle sorte de punition est-ce donc ? Ils l’aimeront à mourir.
Ils l’excuseront en public et riront en privé.

Le juge :

Qu’avez-vous de mieux à suggérer ?

Bleistein :

S’il en plaît à la cour : le purgatoire.

Le juge :

Très bien, mais c’est le catholique pour les catholiques
et le juif pour les Juifs… il n’est ni l’un ni l’autre.

Bleistein :

Je suggère que vous l’envoyiez à la Bar Mitzvah du petit-fils de Hyam Plutzik.
Pour les Juifs, elle semblera durer une après-midi entière.
Pour lui, une centaine d’années :

Il dansera la hora avec Rachel née Rabinovitch
et le kazatchok avec Allen Ginsberg
qui lui roulera des pelles ratées
(vous en faites pas, il est un peu méshougué)
tandis que son propriétaire, celui de la boîte de nuit
anversoise, dirigera l’orchestre klezmer.

Mettez-le à la table 16 avec le comédien Myron Cohen.
Il le torturera avec ses blagues.
Un million d’entrées en matière en anglais,
un million de chutes en yiddish.
Ensuite, quand il aura faim : pour son délicat palais anglais,
du bouillon de poulet aux kneidlakh avec un film de schmatz, des litres et des litres,
et mille kilomètres de plats en gelée tremblotants et verdâtres,
chacun d’eux surmonté d’un shtikl de gefilte fish estampillé d’un J majuscule.

Eliot (en gémissant) :

Argh, écartelé je suis, lié sur un bagel enflammé…

Le juge :

Silence. Puisque l’accusé semble impénitent,
nous allons prendre à cœur la suggestion de Bleistein.

(Se tournant vers Eliot : )

Et maintenant, au nom de la lettre J
visible aux yeux de tous –
J pour Jéhovah,
pour Jésus, mais aussi pour Juif,
ce petit j que vous avez oublié
est aussi le j de justice, désormais.

Bleistein (en aparté) :

Poètes, faites bien attention aux mots que vous employez.
Et souvenez-vous, il n’y a pas de Juif avec un j minuscule.

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[Illustration : CONDÉ NAST ARCHIVE/CORBIS]

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