Feue

par Sophie Loizeau

In Les Epines rouges en cours d’écriture.

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Feue sont des fusains, des  noirs à l’heure de vendre Arnouville – maison d’enfance devenue au fil des années refuge et lieu exclusif d’écriture. Mais des rouges de printemps pointent…

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Feue
comme au contact de Gaïa Antée [1] A
se fait lourde
et profonde pour cette empreinte

son sang reflue vers son cœur : la cheminée /
l’espace du tapis où le saule
projette ses ombres / le divan

ai eu beau marquer la place jusqu’au tourbillon
jusqu’au trou (noirs furieux) tenter
d’y entraîner les fameux cinq arbres
les rosiers et tout ce qui compte

à l’air humant l’encens (froid et fumées)
d’hiver à ça consacrée
des chauve-souris à feuille nasale
rasent – brève incarnation du baku [2]

feue n’est pas morte

l’amitié des Nordmann
se voit dans le ciel leur cimier
jumeaux de chaque côté de la haie l’un
et l’autre en parfait

dire que j’y ai consenti

oui j’ai joui tout ce que j’ai pu de l’affection
d’Arnouville plus encore une fois
mon père mort à croire
qu’à partir de là ce père peu
expansif était devenu
l’affection dans l’air
que je pouvais respirer et changer
moi-même en sucres en tendres
nutriments

E veut retrancher au terrain une bande
de quelques mètres carrés – sanctuariser l’endroit
des cendres
qu’il existât
en ce monde une A
pour l’exil
une part esseulée d’A

plutôt foutre le feu à tout

prendre une bonne
pelletée d’A de la terre des cendres sinon et s’en
retourner avec son pot à soi de terre
enrichie de papa
(à la terre d’un futur jardin même si bac à fleurs)

j’attends l’accident
dans la mire du saule et de l’épicéa
sur la pelouse au milieu du séjour me tenant que mon père lia
ensemble par un filin en cas de vent – et le vent
souffle
à travers les branches nues mais
l’autre est chargé et enfle à chaque coup
la force entre eux due au filin je sens leur collier
à ma propre gorge celui de l’épicéa
plus lâche lui le vent l’embarque

folle j’ai consenti
en plein boom des rouges – des jeunes
rouges devant une poussée
aussi spectaculaire

des épines nouvelles-nées
à supposer qu’elles piquent assorties
d’un beau rouge

Au rez-de-chaussée, terrasse, entrée ouverte sur salle à manger, salon
cheminée, cuisine ayant accès au sous-sol et au jardin arrière par véranda,
dégagement, chambre, salle de bain, WC, lingerie.
A l’étage, palier desservant trois chambres et un bureau, WC avec lavabo, grenier.
Sous-sol partiel comprenant : chaufferie (chaudière fuel), partie cave
avec ballon d’eau chaude
Garage et dépendance..

estimée à trois cent cinquante mille grâce au demi
hectare de
jardin arboré
le cèdre a son propre roitelet à triple-bandeaux
sa couronne

puis-je nommer A un lieu qui n’est pas A frus[3] qui
indubitablement l’est dans le rêve

il me faudra
un petit atelier avec une baie ouverte sur la campagne
et être seule

ce que l’agente appelle bureau ma chambre
sans décorum étroite

en perte d’austérité depuis qu’on a
coupé les poiriers morts
je me rengaine quand tout darde
tout aspire à l’ouverture

et la responsabilité des oiseaux

car je ne reviendrai pas je garderai pour moi ma passion
Redon revint
à l’invitation du nouveau propriétaire il n’en
eut aucun chagrin – gagna en légèreté

Deuxième souffle

visitation d’une forêt
de bouleaux vue blanche forêt
embrassant la série du surplomb
asseyées sur des mousses au printemps
quittes
de toute morbidité –
nous avions le permis pour cela coché
« déplacements brefs liés à l’activité
physique»

me sous (épines couchées
adoucies à l’intérieur de l’étui

puis confiné/es à A qu’E
m’accuse
d’avoir raflée pour l’occasion et Reverdie

tant qu’A est là

du blanc fuse de petites bourses
et c’est corolle
s’élancer n’est faisable qu’au lit
notre rampe sont nos va-et-vient

pour chaque essence sa note
aromatique vanille et miel – urine
nos os blanchissent vite
mais il faut voir l’admirable
simultanéité des blancs hors contagion
le jardin a sa patente nette

sur les champs contigus
or ils pulvérisent et nous nous tordons
les mains d’impuissance

plus durement face
à l’indifférence
ressentie des autres in
confine
au-delà du premier cercle d’amour

pas l’inclinaison que je voulais
donner à Feue ce deuxième souffle
de Feue atteinte par les pommiers en fleurs
et l’iris
sursitaire d’E et de toute vente

sinon j’étends le linge en but à l’Autour – bruit
de tracteurs et aux voix
pour moi qui suis la proie du bruit
de là
me coule dans le playmobil
des jours à marcher dans les rosiers
sur de l’écorce
à pailler à me casser la nuque pour un
aperçu des cimes

le charme tombera des glycines

boyaux de chat[4] la piscine
en est plein coin plaisant atteint en m’aidant
tout ensoleillé de l’échelle
la rouille à gauche a
dessiné ce non-sens pour elle un faucon

je suis eux père et mère je suis eals[5] spon
gieuse je porte leur jus

Tankaëla embellie
présence au nid d’oiseaux
un orgasme en forme de poire le 30
de l’espèce giganteus
réglée comme l’horloge l’hulotte
par nous attendue
messie

la Calville rouge d’hiver dite
sanguinole et la pomme-
citron Calville du roi nous les lai
ssons s’abîmer
dans la neige
l’été j’oublie
j’oublie mes chionoglyphes de faune
horticole ou de passage
faits du seul doigt habile

sauver une partie du matériel génétique des arbres et ceci
en fer πR pour Pierre fixé au mur de l’âtre
son chiffre
qu’il forgea qu’il pouvait lire en seigneurie
devant le feu
(le laisser tout noir de suie
à sa place ou l’emmener)

ses cendres sur le jardin sont son autre sceau
son Grand cachet

je me fais belle car je sais que JF sera là (peut-
être) et qu’il aime que je sois en jupe
il y a trente ans le cerisier tout de suite
à droite du jardin quand on arrive n’offrait rien avant
août ses cerises blanches étaient des olives en attente
de chaleur
jaunes d’or – pâles elles sont un peu amères

à la mi-juin on les croque

plan B : racheter à mon frère à ma sœur
avec la maison la créature jardin entretissée d’arbres
d’arbustes de plantes spontanées
j’en garde une partie pas un bout la moitié
le verger deux mille mètres garage
& appentis parmi la foule le Nordmann les cerisiers
le bouleau
-pleureur
et j’aménage le garage en studio – c’est ce qu’a fait
mon grand-père durant
les travaux
de construction de la maison

au sacrifice du saule en façade
des deux peupliers noirs
d’Italie la maison le tout
vendu / tranché après ça par un mur
de l’autre côté j’apercevrais le toit et peut-être
le saule la fumée d’un feu de cheminée
et cet aperçu
serait pire que se défaire

allons

… trois semaines ont passé
au cours desquelles en baie d’Audierne
à plat sur l’océan
mon retour complexe A a des blattes
l’humidité dans les placards le ballet de nuit des mites
alimentaires
je nettoie les miettes
et les grains du sucre
aspire un bon coup sans aspirer les araignées – qui
s’arcboutent
ma pensée mûrie sur A
c’est l’imminence de sa perte
quelque chose se décompose
j’avance et plus désincarnée par cette
nouvelle

au point qu’il faille
lui donner personnellement
de l’eau au saule à flots par le tuyau

N s’en asperge
(N couverte de poils avec ses jambes de poulain)

l’écorce presse l’omoplate à être
adossée où l’abreuvoir
boueuse
sous terre des cheveux d’anges
(albinos) (aveugles) acheminent
l’eau

quant au bouleau il se règle
à ma hauteur comme un tabouret
à vis
pour ma bouche (qu’elle se pose)
et l’endroit baisé devient son museau

entre les plaques verruqueuses
son grain de peau
albe presque rose

des jets de larmes fusent naïvement de mes yeux
pour retomber en gerbes ainsi

j’ai pu oublier notre enlacement
elle alitée déjà très malade
après c’est le désert

une bête porte-musc
longe la clôture parfois elle passe

longe la trappe
d’une cuve enterrée-là – chambre
indienne

les os au cimetière d’A sous la dalle
trois squelettes – de mon père
rien (à ces mots je sens son essence
énergétique et je vois
son action dans les rideaux qui bougent)

à Pantin (cimetière communal) ma mère vêtue du
pantalon et du haut que nous aimions
ceinture de cuir et sandales
les rares fois où j’y vais

l’Autour des voisins peut très bien
pénétrer la pierre et le verre
passer par la cheminée – elle l’a déjà fait – me tuer
à petit feu en entrant par mes orifices

Dernier souffle

conscience du sol un mix
terreux de débris les retombées de l’essor
surmonté d’immortelles
petites plantes

Arnouville, février – septembre 2020

.

.

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[1] Colosse pugiliste fils de Gaïa tué par Hercule. Sa force lui venant de la terre, Hercule dut le soulever pour le vaincre.
[2] 
Yokai mangeur de cauchemars.
[3] [fru] adv. remplace mais, trop utilisé, les autres synonymes de mais étant lourds d’emploi (cependant, néanmoins…)
[4] 
Autre nom de la véronique petit-chêne.
[5] Lire Pour réparer in Féerie. Eals [eals] pour eux représente idéalement il et elle ensemble, sans préjudice pour elle. C’est à partir du pronom de rappel latin ea (au neutre pluriel) et de mon neutre inventé al (v. caudal) que j’ai créé celui-là.

[Photographie de Sophie Loizeau]

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