Le Don du prix

Par Laurent Albarracin

à propos de Muriel Pic, Affranchissements, Éditions du Seuil, 2020.

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Attention, ce livre contient des images. Si je le note en manière d’avertissement, ça n’est certes pas que je crois que celles-ci nuisent à la santé littéraire de ce livre, ni à celle de son lecteur, bien au contraire. Mais parce qu’il y a là très certainement un enjeu crucial, quelque chose qui doit nous alerter sur la nature et le statut de ces images comme de ce récit. Nous sommes appelés à nous interroger : sont-ce ici des archives qui ont valeur de preuves, qui ont un poids de factualité indéniable, ou bien à l’inverse, est-ce que le récit que l’auteur élabore à partir d’elles leur confère une valeur autre que purement documentaire, une valeur, disons-le d’emblée, poétique ? 

Si les photographies réunies ici avaient une fonction seulement illustrative, d’accompagnement ou de décoration, elles ne feraient pas tellement question. Mais il s’agit bien du matériau principal même du livre, des éléments premiers à partir desquels l’enquête s’effectue. Point de départ d’une quête biographique, mais tout autant épaulement de celle-ci, fond (sol) et fonds (capital) mobilisés activement comme la ressource même de la méditation en cours. Sa source, pas seulement originelle, mais bien originaire. Lorsqu’on ouvre le livre, on songe immédiatement à deux œuvres célèbres qui ont précédé ce récit : Nadja d’André Breton, et quasiment tous les livres de W. G. Sebald, dont Muriel Pic est d’ailleurs l’une des spécialistes. La filiation entre les deux premiers écrivains n’est pas souvent – à ma connaissance – établie ni interrogée. Pourtant chez Breton déjà les images photographiques sont utilisées à des fins qui dépassent largement l’illustration. Ce sont des documents qui ont une vertu d’objectivation, mais elles constituent aussi une série de points de bifurcations à la rêverie. Elles servent de remparts à une dérive délirante (on voit bien comment la folie rôde, dans Nadja), et en même temps elles servent de relais, d’occasions de rebond. L’image actualise, valide, vérifie, mais du même mouvement elle éternise le désir, le relance et le rejoue. C’est une borne qui ne sert pas seulement de repère, mais signifie à chaque fois un nouveau départ : le caractère d’élucidation presque scientifique du récit de Breton n’en laisse pas moins une grande part (la plus grande) à l’irruption de l’extraordinaire.

Chez Sebald également, l’archive photographique n’est pas utilisée comme une simple accumulation de documents qui serviraient d’appuis iconiques au déroulement de la narration. Bien plutôt elle aiguille, elle aimante autant qu’elle désoriente le récit. Dans Austerlitz notamment où l’intrication des trajets de vie se manifeste dans des sortes de nœuds ferroviaires. L’écheveau se brouille constamment dans cette sorte de brume mélancolique si propre à l’univers de Sebald. Et l’image sert de point d’ancrage à une exploration d’un réseau de sens. Elle manifeste par son objectivation même l’étoilement du divers et de l’aléatoire mais elle appelle par contrecoup à trouver ce qui fait le fond(s) commun de l’ensemble. Bref elle sollicite la lecture comme quête de ce hasard objectif qui manifeste la rencontre inopinée autant que nécessaire d’un désir intérieur (voire secret et inconscient) et d’une réalité extérieure, ou de la vérité d’un être et de tout l’accidentel en quoi sa vie consiste.

Dans Affranchissements, Muriel Pic insère donc un certain nombre de documents photographiques issus des archives familiales, cartes postales, plans de bâtiments, schémas tirés d’un ouvrage de botanique, etc. Là non plus le document ne vise pas à authentifier le récit, à le valider comme un sceau de vérité qu’on viendrait apposer sur lui pour en sceller l’objectivité. Il sert d’abord à égarer le récit, l’égarer c’est-à-dire multiplier les points de déroute, les carrefours, les croisées de chemins par où le disjonctif même de la vie se rejoint. Il ouvre autant de pistes qui ne dessinent pas tant l’unité d’une vie qu’elles ne permettent des bifurcations et des recoupements troublants, égarants. Car la coïncidence semble bien au cœur de cette vie que la narratrice explore. L’enquête est centrée sur un membre de la famille de Muriel Pic : Jim, un grand-oncle vivant à Londres d’un emploi au jardin de l’université, bossu et solitaire, passionné de philatélie et d’horticulture. Autant de maigres éléments biographiques qui permettent à la narratrice de traiter quelques thèmes qui se répondent dans la vie dont elle rend compte comme dans la sienne propre : l’argent, l’invalidité du bossu (réputé porter chance), la dette, la ruine financière, la tuberculose osseuse et l’héliothérapie, les fleurs, la poésie (celle des objectivistes et de William Carlos Williams en particulier), les mots anglais et Mallarmé, l’hermétisme et le tarot (on lira une évocation de l’ésotérologue Frances Yates, spécialiste de Gordiano Bruno), la philatélie, entre autres choses. Autant de branches de la vie et de domaines de connaissance que la narratrice fait se rejoindre dans leur signification profonde, comme si par la taille, le bouturage ou le forçage elle réussissait à leur donner une arcure particulière, une forme harmonieuse et fructueuse. Les liens qu’elle établit entre toutes ces choses apparemment disparates, c’est la quête obsessionnelle à l’origine de toute collection qui les favorise. Ce goût de la collecte n’est sans doute pas sans rapport avec la collection de timbres offerte par Jim à la narratrice : autant dire une vocation d’écrivain que, comme par métonymie, le personnage de son livre lui aura léguée. « Affranchissements », dit le titre : la polysémie du mot est bien sûr évidente. Affranchir c’est acquitter un dû (payer une dette), c’est valider par l’objectivation d’un enregistrement (comme le document valide un fait), mais c’est aussi libérer, c’est ouvrir la voie à l’imagination. Chaque document est une trace qu’il s’agit de poursuivre : elle ne sclérose pas le passé ni le réel mais elle mène à l’avenir et à la rêverie. Le document est objectif (ou objectivant) mais l’objectivité ici n’a rien d’étroit ni d’enfermant : elle libère au contraire l’imagination qui est cette faculté de trouver du commun. L’exactitude de l’archive n’est qu’un point de départ. Le fait est un faisceau de fils qu’il s’agit de tirer pour faire s’entrecroiser les significations. Car au fond la seule vérité que contiennent les documents réunis dans ce récit n’est autre que cette vérité plus vraie qui consiste à en imaginer les rapports inaperçus jusqu’alors. 

Le récit de Muriel Pic nous interroge au fond sur la vérité du poétique. Une vie humaine semble s’inscrire dans tout le chaotique et le hasardeux du monde. Mais si on la regarde objectivement et poétiquement à la fois, si on la juge sur ses pièces considérées comme les éléments se répondant dans un puzzle en perpétuel mouvement, alors plus rien n’est anodin et l’imagination, la rêverie, l’apparente gratuité de l’association libre, la poésie même, sont ce qui lui donne son prix.

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