Le Temps arrêté (1/3)

par Denise Riley. Traduit de l’anglais (UK) par Guillaume Condello.

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Je ne parlerai pas de la mort, mais d’un état de vie altérée. Cet état, qui avait pris ses quartiers non seulement dans mon esprit mais aussi dans le reste de ma vie, c’était celui de vivre dans un temps soudainement arrêté : cette vive sensation, qui peut nous étreindre après la mort soudaine d’un enfant, d’être coupée de tout écoulement temporel. Et quel que soit l’âge de l’enfant, apparemment.

Puisque je considère un état qui n’est pas rare, mais que de nombreuses personnes vivent au quotidien, je n’aurai pas recours au style, nécessairement singularisant, du « trauma ». Et que cet état puisse être considéré comme relevant du domaine de la « pathologie » ne me gêne pas vraiment, ici, même si j’aurais tendance à rejeter un tel jugement. On pourrait certainement lire cet arrêt du temps comme une dissociation, ou un effort quasi-psychotique pour élever des défenses contre la réalité de la mort. On pourrait aussi en parler en termes neurologiques, en montrant le cerveau submergé par ses propres mécanismes de défense – biochimiques, cette fois-ci. Mais je ne veux pas exposer mes spéculations de profane concernant les diverses théories existantes. Je voudrais plutôt, tout en espérant ne pas tomber dans le mélodrame et l’autobiographie nombriliste, essayer de communiquer cet extraordinaire sentiment d’a-temporalité.

Mais comment un état aussi frappant pourrait-il jamais être exprimé ? Il s’oppose violemment à tout ce que je pensais pouvoir affirmer avec certitude à propos du temps tel qu’on le vit. Et donc ce « temps arrêté » soulève donc aussi la question de ce qui est descriptible ; celles des limites linguistiques de ce qui peut être communiqué. Je n’aime pas trop l’idée de devoir reconnaitre de telles limites. Et pourtant il semble que ce qu’il est possible de décrire et les types de temporalité que l’on habite sont intimement liés. Car ici il s’avère qu’il y a plusieurs « types ».

On peut, quand on s’y retrouve précipité, faire l’expérience de cet arrêt du temps. Il s’avère, de manière surprenante, qu’il n’est pas nécessaire de vivre au sein d’un temps qui coule de son mouvement habituel. On découvre, au contraire, qu’on peut assez bien se débrouiller dans sa propre atemporalité, d’immobilité pure. Qu’une telle expérience soit courante, j’en suis certaine, parce que j’ai écouté avec attention plusieurs années durant ce que des parents en deuil disaient dans les groupes de soutien, dans des discussions sur internet, ou privées – et ce, dans deux pays différents. Pourtant, on trouve peu d’écrits faisant mention de cette vie qui semble atemporelle. Plutôt que de spéculer sur les causes de cette absence de temps, je voudrais rappeler qu’une telle cessation prolongée du flux temporel ne peut être enfermée dans la phrase habituelle, la métaphore éculée du « temps suspendu ». Il n’y a rien de métaphorique ou de familier dans cette sensation de vivre complètement, pendant parfois des années, dans cet état où le temps est arrêté. La métaphore, si faible, du « temps suspendu » ôterait toute force à la description de ce nouvel état. Une fois précipitée dans ce temps à l’arrêt, c’est la description habituelle du temps en termes de passage qui se révèle en réalité métaphorique, car alors on se rend compte qu’adopter un langage véritablement imagé, ce serait de continuer à dire que le temps, inévitablement, « s’écoule ».

Cette sensation d’avoir été tirée complètement hors du temps habituel, difficile à mettre en mots et pourtant parfaitement limpide pour qui la vit au quotidien, ne devient une épreuve que lorsqu’on tente de la rendre compréhensible à ceux qui ne l’ont pas expérimentée. L’idée, invraisemblable, d’en faire le récit par écrit, m’a répugné pendant bien plus que deux ans et demi après sa mort. Impossible, semble-t-il, de prendre le moindre intérêt au fait d’écrire, à moins de posséder un certain sens du futur. L’acte de décrire implique une certaine notion du temps qui passe. Raconter impliquerait au moins un soupçon de « et puis » et de « et après ». Toute phrase écrite ou prononcée tend naturellement vers un développement et une conclusion, contrairement à ce temps paralysé qui est le mien. Alors, simplement imaginer décrire comment, après une mort inattendue, on se trouve plongé dans ce temps profondément altéré ? Le risque est assez évident : tu aurais l’air d’une ancienne des années 60 qui ennuie tout le monde avec ses histoires de trip sous acide, mémorables et indicibles – et puis, s’il fallait encore en rajouter, tu recouvrirais le tout, en tant que mère d’un enfant mort, d’une bonne couche de pathos inattaquable.

Néanmoins, aussi commun soit cet état « hors » du temps, la première fois que tu y es plongée, c’est un tel étonnement silencieux que tu ne peux faire autrement que de t’intéresser froidement à la manière de le décrire. Et ce, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’admettre d’entrée de jeu que cet état est « indescriptible » ne ferait que t’isoler davantage, quand une telle proximité avec la mort de ton enfant t’apporte déjà suffisamment de solitude ; ensuite parce que cet état est très courant, un nombre incalculable de personnes ayant connu, et connaissant encore, cette sensation d’être tirée hors du temps, et donc, tes efforts pour pourraient bien sembler évoquer quelque chose de familier à quiconque a aussi lutté pour tenter de dire cet état si singulier. Ou peut-être n’y a-t-il, dans mon espoir que cette description puisse être aussi valable pour d’autres qui sont embarqués sur le même bateau, qu’une sorte de vanité.

Il n’y a pas de mot spécifique pour désigner le parent d’un enfant mort ; rien qui se rapproche des mots pour désigner les autres décès, comme « orphelin » et « orpheline », ou « veuf » et « veuve ». Il n’existe pas non plus de mot pour dire « enfant adulte » – expression maladroite, qui évoque une grande poupée aux membres mous. Pour désigner une telle situation, courante dans l’histoire, le vocabulaire est étrangement maigre. Les mêmes expressions se répètent. Par exemple, nombreux seront les témoins aimables qui utiliseront spontanément la phrase « Je ne peux même pas imaginer ce que tu ressens ». Cette remarque est paradoxale, car c’est une marque de compassion, et dans le même temps elle contredit toute possibilité de compassion. C’est certainement bien intentionné, même si l’on sent aussi toute la crainte qui emplit les gens (ce qui peut se comprendre). Ils veulent bien faire ; ils veulent respecter la dureté de ce qu’ils pensent que tu vis, et donc ils ne veulent pas prétendre le comprendre. Et pourtant, j’aimerais qu’ils essaient d’imaginer ; ce n’est pas si difficile. Même s’il est inévitable, ou en tout cas s’il n’est pas surprenant, que l’on considère avec une horreur dissimulée ceux dont les enfants sont morts, il n’est pas nécessaire, en plus, de les escorter jusqu’aux royaumes, lointains et inhumains, de « l’inimaginable ». Alors, malgré tout et quelles que soient les difficultés, je voudrais essayer de communiquer ce seul aspect le plus frappant : cette étrange sensation d’avoir été retirée hors du temps, comme échouée en pleine lumière.

Mon premier réflexe ici me pousse à aller dans le sens de la dédramatisation : mais pour bien dédramatiser, il faut d’abord admettre cette étrangeté dans le champ des sujets dont on peut traiter. Il y aurait peut-être là une forme, au moins à moitié dicible, de normalité. Il faut, pour cela, témoigner. Je le ferai un peu, quoiqu’avec réticence, parce que j’aurais préféré éviter complètement toute dimension autobiographique. Quelques-unes des notes que j’ai prises sont reproduites ici, bien qu’elles ne puissent parcourir que le rebord extérieur de cette expérience. Par moment elles reviennent sur elles-mêmes, car un des effets de cette vie en un temps arrêté est que vos pensées resurgissent, mais, à chaque fois, comme si c’était la première.

Ce qui suit est ce que j’ai mis par écrit à l’époque, à intervalles irréguliers, dans l’ordre même où je l’ai vécu. 

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Deux semaines après

Pendant ces premiers jours je vois avec quelle rapidité la surface du monde, comme de l’eau brièvement agitée, se refermera, calme et silencieuse, sur la mort. La sienne, celle de chacun, la mienne. Je le vois, comme si j’étais moi-même morte. Cette vision me rend étrangement légère.

Tu prends ta part dans la mort de ton enfant, en ce sens qu’en l’approchant de si près, tu sens qu’une partie de toi, aussi, est morte à ce moment-là. En même temps, tu sens que son esprit, d’un bond, est entré en toi. Et tu es à la fois à moitié morte, et pourtant toujours vivante. Tu as été fauchée, et pourtant tu brûles de vie.

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Un mois après

Ce soi-disant « travail du deuil » se révèle être la saisie, éreintante et bouleversante, du nécessaire travail de vivre. Il exige d’être pleinement vécu, alors que le travail de le vivre est physiquement exténuant – comme un violent jetlag, mais déferlant en vagues successives.

Les messages et les emails de condoléances ont cessé d’arriver, et j’ai accusé réception de chacun. Et pourtant après tout ce rituel et tous ces efforts, il n’est toujours pas rentré à la maison. Qu’est-ce qu’il lui faut de plus ?

Un être vivant, si complexe et si singulier, ne peut pas disparaître, aussi simplement que ça, du monde des vivants : cela irait trop à l’encontre de tout ce que tu as vécu. Lendemain de sa mort, quand tu étais en train de nettoyer avec application ce que tu comprenais être ses dernières traces tangibles : de minuscules bouts de poils de barbe sur le lavabo. Cette solide persistance des choses. Et puis, l’énigme de ce qui fait qu’un être est « animé » ; celle de savoir ce qui, au juste, est anéanti.

Cet élargissement immédiat de la compassion pour l’humanité. Elle est arrivée en moi, d’un coup. Sa mort m’ mis devant les yeux ces millions de gens dont les enfants disparurent, et disparaissent encore, lors des catastrophes naturelles, qui meurent de faim ou se noient, ou sont méthodiquement éliminés lors des guerres ; pas étonnant que l’amertume et l’absence d’espoir aient traversé les générations, l’une après l’autre, avec pour résultat le repli de ceux qui ont survécu. Des millions de gens désorientés, sans doute, par le sentiment muet d’être encore en vie, de justesse, sur le bord tout proche de la coupure entre vivants et morts.

A la mort de ton enfant, tu as vu la blancheur brûlante sur laquelle donne le monde des vivants. Ce rebord, net comme celui d’une bobine de film en celluloïd, tranchée au massicot. Il y a d’abord eu le négatif intact empli de vie, noire et parsemée de coins d’ombre, et puis brutalement, cette clarté de lait. Cette candide blancheur, où une vie s’est arrêtée. Rien de « poétique » ici, ce n’est pas le blanc rayonnement de l’éternité – mais un pur non-être, d’une simplicité éclatante.

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Cinq mois après

Il s’est apparemment écoulé presque la moitié d’une année depuis que J. est mort, mais ça pourrait faire cinq minutes ou un demi-siècle, je ne saurais dire. Il y a vraiment si peu de mouvement. Au début il fallait que je m’allonge une heure chaque après-midi, parce que je me sentais écrasée, comme sous une chape de plomb ; mais maintenant je n’en ai plus besoin. Ce changement physique infime est le seul indice que j’ai du temps qui passe.

Sachant et ne sachant pas qu’il est mort. Ou plutôt : je le « sais », mais intérieurement je n’arrive pas à le ressentir. Fines gradations sur l’axe de l’acceptation des faits bruts, alors que je n’en éprouve pas la sensation ; cela n’a rien à voir, cependant, avec le fait de s’imaginer qu’il est encore vivant quelque part sur terre. Ce n’est pas une ambiguïté destinée à estomper ce fait têtu. Pas plus que ce n’est un médiocre anesthésique.

Ce savoir et ce non-savoir sont utiles, car ils rendent possible l’authentique richesse de toutes ces nuances d’acceptation et de refus. Réalisant la chose à demi, et en doutant à demi, acceptant en même temps qu’objectant, concédant en même temps qu’on trouve ça ridiculement invraisemblable – tant de distinctions, toutes élégamment opératoires. Qualifier ces si fines nuances de « déni » serait à côté de la plaque. Et pourtant, qui régule mon « acceptation » de sa mort ?

Quelle chose subtilement vigoureuse que la vie ; toute sa délicate complexité brutalement disparue. C’est presque comique. Une glissade sur une peau de banane.

Il n’y a tout simplement aucun rapport entre le souvenir de celui qui est mort, courageux et optimiste, et le savoir que soudainement le noir s’est abattu sur tout. Mais tu t’efforces de tenir les deux en pensée en même temps. Tu essaies d’imbriquer ensemble les morceaux de preuves – le cercueil, les cendres, la maison silencieuse, la non-réapparition de l’enfant – pour te convaincre pleinement de la déduction que tu en as consciencieusement tirée.

Ma tête n’arrive pas à faire tenir ensemble ces faits : un cercueil sous des roses et des lilas, les fines cendres grises comme l’acier, et d’autre part l’énigmatique absence de cette personne enthousiaste, qui est partie à l’étranger pour quelques jours, et qui n’a toujours pas franchi la porte du retour. 

Ce n’est pas que j’aie des illusions, à proprement parler. Plutôt la forte impression que j’ai été arrachée, cassante comme une feuille d’automne, susceptible d’être emportée par le vent, jusque sur les rails du métro, sous terre, ou de me réduire en miette lorsqu’on me frôle, dans ce monde extérieur où les gens se précipitent en tous sens, bruyants et pleins d’une stupéfiante confiance. Chacune, chacun, candidat à une mort soudaine, et si désespérément vulnérables. Tout en sachant qu’à chaque seconde leur vie pourrait s’arrêter, ils ne peuvent se tenir à cette certitude sur leur avenir – comme je le fais, maintenant. Un peu plus tard, dans la rue, les gens ont l’air de bruisser, comme des feuilles mortes rassemblées en un en tas.

Errant dans une plaine déserte, comme si un gigantesque paysage vidé, qui se trouvait derrière tes yeux, s’était retourné à l’extérieur. Ou alors : tu te retrouves plantée sur le seuil entre l’intérieur et l’extérieur. Ce léger contact avec le monde extérieur, ton monde intérieur n’en étant que finement séparé, comme une membrane qui résonne sur le rebord séparant le silence du bruit. Il reste si peu de chose sous ta peau que, si cette membrane devait être transpercée, tu tomberais à l’extérieur, dans la pure extériorité. Bien loin de pouvoir te réfugier à l’intérieur de toi-même, tu n’as plus d’intériorité, et tu n’es plus qu’une extériorité. Comme m’a dit une amie dont la personne la plus proche s’est suicidée : « Je n’étais plus que deux yeux qui brûlaient dans un crâne. Derrière, il n’y avait que du vide »

Je travaille à enterrer mon cœur.

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