Trois poèmes

par Sandra Beasley
traduit de l’anglais (USA) par Geoffrey Pauly 

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Ces poèmes sont extraits de Compte les vagues. En 1853, A. C. Baldwin publia un recueil de phrases numérotées pouvant servir de code pour les conversations longue-distance. Il l’intitula Le Vade-Mecum du voyageur ; ou l’épistolier instantané, par courrier ou par télégraphe, à l’usage de ceux qui voyagent pour affaires ou par plaisir, ainsi que des autres, et par lequel on s’épargne quantité de temps, de travail et d’ennuis

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Le Vade-Mecum du voyageur, ligne #907 : « L’exposition était très belle »

L’exposition fut inaugurée un mardi de pluie, sur une suite au violoncelle.
Les tableaux étaient suspendus de manière à ce qu’on puisse les voir de face comme de dos.
Des papillons de nuit battaient de leurs grandes voiles vertes.
Les raies mantas battaient de leurs grandes voiles grises.
On invitait les visiteurs à toucher les œuvres.
Les explications étaient disponibles en braille ou en enregistrement.
L’exposition avait le goût de cerise.
Un critique demanda si l’exposition n’était pas qu’une « juxtaposition un peu facile d’idéaux ».
La mère de l’exposition appelle sans arrêt, son père jamais.
L’exposition a pris l’habitude de mettre une goutte de scotch dans son café.
Quand on s’occupe de l’agencement, souvenez-vous
que les mouvements de circulation doivent absolument faire ressortir les hanches de l’exposition
et que les visiteurs doivent prendre à droite, jamais à gauche.
Les tableaux étaient suspendus de manière à ce qu’on puisse les voir du dessus et du dessous.
Les murs étaient peints dans une teinte « coquille d’œuf qui manque de calcium ».
L’exposition n’avait pas le sentiment de trop s’exposer
avant l’incident de la baie vitrée est.
L’exposition présente toutes ses excuses et remboursera ceux qui le demandent.
Les raies mantas battaient de leurs grandes voiles grises.
Les papillons de nuit battaient de leurs grandes voiles vertes.
Quelque court que puisse être le déplacement, l’exposition prévoit toujours deux paires de chaussures.
L’exposition ne sait jamais quand elle rentrera à la maison.

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Le Vade-Mecum du voyageur, ligne #1366 : « Seul l’argent liquide résoudra le problème »

Le 15 février, le vieil homme posa son sac de pièces sur le comptoir de la banque. La guichetière lui fit savoir que ça n’était plus une monnaie. Le sac de pièces n’était plus une monnaie depuis dix ans et six semaines très exactement. Il la regarda. Son souffle sifflait, l’air qu’il expirait produisait entre ses dents de légères stridulations. Elle fit glisser le Tableau Décimal de la Monnaie sur le guichet et suggéra, plutôt gentiment, qu’un collectionneur pourrait être intéressé par l’achat des pièces. Ce soir-là, il les étala sur la table et les rangea par année. La mer s’agita au large de la Bretagne. Le phare s’effondra ; le navire continua sa course. Les monarques tournèrent leurs regards dans une autre direction. La Bretagne devint un roitelet en proie au jacassement. DES LIVRES, promettait chacune des pièces. Cette fois, il ne restait plus une goutte de brandy dans la maison.

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Le Vade-Mecum du voyageur, ligne #6682 : « En vertu du devoir incombant à sa fonction »

Puisque tu me l’avais offert
j’étais obligé de le manger, de sentir
l’écale me râper la gorge ;

puisque je te l’avais offert
tu étais obligé de le porter, de sentir
la laine bon marché, rêche et mal dégraissée.

C’est comme ça qu’on se comprend,
toi et moi. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
J’attends mes ordres. Tu attends

mes ordres. Mon fils écrit
au sujet de son nouveau jouet, un gyroscope,
plein d’une énergie rotative mais contenue.

A deux mers de distance, j’essaie
de passer le fil dans le chas de l’aiguille. Une fois,
je me suis rendue chez un chef

très respecté dans mon peuple.
Il avait un souvenir unique : un os
arraché à l’orbite d’un soldat.

Il n’arrêtait pas de le caresser
du bout de son pouce. Rien
de ce qu’on vous offre n’a de signification particulière,

a-t-il dit. Seules les choses prises par la force
ont une signification. Mon ami,
quand la balle te frappera

les poumons, quel bruit tes hommes
feront-ils en grimpant dans les arbres
pour se cacher ? Ce nouveau monde

n’attendra pas éternellement. Il repose
sur son axe, bien fixé.
Il caresse la peau de ta petite fille
tandis qu’elle émerge dans l’eau du lac.

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