Déblais (3/4)

par Alexander Dickow. Lire les autres épisodes

.

.

Ce que peut la poésie ? La poésie touche à tout, au sens le plus brutal de l’expression. Ce qui sauve l’art, c’est qu’il n’est pas un domaine (dixit P. Beck) ; il a le potentiel de recueillir et d’accueillir n’importe quel fragment de vie, connaissance, moralité, science, décoration, — vide et plein. Tout choix d’une visée d’ensemble risque une réduction dans le rayon d’action de son art. C’est exclure d’emblée certains matériaux ou certains possibles, dès avant l’acte créatif ; c’est considérer l’art à travers des œillères. C’est pourquoi je déclare mon art sentimental, objectif, linguistique, existentiel, moral et moralisateur, didactique, politique, gratuit, utilitaire, philosophique, métaphysique et quotidien, tour à tour ou en même temps. D’un poème à l’autre, il faut redistribuer les cartes, autant que possible.

*

Revue d’aujourd’hui : longue célébration de l’esprit de révolte de mai 68, hommage à Tarkos, quelques fantômes de TXT. Rien de plus tristement nostalgique qu’une ancienne avant-garde (dada, lui, fut déjà nostalgique de lui-même, dès sa naissance).

*

Tout poème digne de ce nom aspire à embrasser tout. C’est pourquoi tant de poèmes embrassent n’importe quoi, qui évoque si bien la totalité.

*

Quitte à n’être pas tout, n’être rien. Ambition tout aussi démesurée, en vérité.

*

Il faut aspirer à être intégré au canon à la manière de Lautréamont : comme une mauvaise herbe indéracinable dans un jardin classique, comme un corps étranger qui s’y agrippe et y survit contre toute attente. Comme un malentendu tenace. C’est là une position idéale pour que l’œuvre ne cesse de poser question (qu’on entende ou non celle-ci).

*

On invoque volontiers Lautréamont, mais le plus souvent sans en parler, ou en en parlant sans grande pertinence. Lautréamont n’est pas récupérable ; toute tentative de se l’approprier est vouée à l’échec.

*

Le Tombeau d’Anatole aurait bien moins de prix à nos yeux sans le poème absent qu’il eût pu devenir, et qui le hante. Tout poème qui vaille contient bien plus de mots qu’il n’en a de visibles. 

*

Les littératures dites de l’imaginaire — la science-fiction, le fantasy, le weird et l’horreur, etc. — sont les voisins immédiats de la poésie dans le nuancier des genres littéraires. Si la poésie “spéculative” ne semble guère exister, c’est que tout poème a quelque chose à y voir, ce qui nous dispense de lui donner un nom autre que “poésie”. 

*

La poésie et la littérature de l’imaginaire, quand elles réalisent leur plein potentiel, creusent les limites du sens et de l’imagination, chacune à leur manière. 

*

L’élan de la création est sui generis parmi les plaisirs.

*

Le lectorat minuscule de la poésie semble suggérer que la poésie ne peut plus nous dire grand-chose sur les grandes tendances culturelles. Par la même logique, le vaste public du dernier film de Marvel en prouverait la pertinence pour une véritable compréhension de l’époque. Pourtant, les dimensions du public ne déterminent en rien le prix d’un objet culturel. Une inversion de la logique le prouve : peut-être bien que l’objet culturel submergé, presque invisible, peut mieux nous renseigner sur les lames de fond d’une époque, là où le blockbuster ne révèle que les vaguelettes à la surface. Ou encore : le chuchotement peut s’avérer aussi décisif que le cri, car le fond mieux que la force en révèle l’importance. 

*

La plupart du temps, ce qu’on appelle le mot juste n’est que le mot convenu. 

*

Les mots ont des zones d’accointance, des parentés plus ou moins lointaines ; certains mots semblent aller ensemble « naturellement ». Les bateaux « roulent » et « tanguent » assez spontanément ; ces mots ne résistent pas à l’accouplement. Le sens critique du poète consiste à comprendre que cela n’a rien de « naturel », et à défaire ces liens lexicaux formés par la convention et l’habitude. Soit on renouvelle un lien lexical, en révélant l’insolite sous le familier par la magie du contexte, soit on en forme de nouveaux, insolites parce qu’inouïs.  

*

La symétrie suggère une pureté, un aplomb que nos mixtures tordues de débauche et de dévotion démentent ; elle tait le mouvement et calme le doute sous le voile d’une précision de charlatan. Tandis que la vérité est toujours de travers. 

*

Sur nos inclinations mal dégrossies la perfection n’a pas prise ; seule notre commotion est exacte.

*

Nous basculons au cœur d’un essaim de rudes accueils, d’harmonies fourbes et de raides echappées.

*

La bouche est notre demeure, tout ensemble palais et porcherie. Notre goût vient de la langue, déliée, fourchue ou bien pendue. 

*

Tantôt nous pardonnons les travers du politicien de notre parti, car ses torts nous paraissent loin de nous, autant d’abstractions sans substance. Tantôt nous pardonnons les travers de nos proches, car nous voulons à tout prix les croire bons et sans malice. A qui la charge, dès lors, de notre culpabilité ? 

*

Dans l’idéal, le fragment, ou l’aphorisme, ou la maxime devrait déjouer sa propre force assertive en dévoilant qu’il ne présente qu’une facette de la question — et que la question n’a pas que deux facettes. En vérité, la question est sphérique, tandis que le fragment, ou l’aphorisme, ou la maxime, n’opère qu’en deux dimensions. 

*

Pour arriver aux idées reçues, aux stéréotypes, aux clichés, il n’existe pas de chemin plus sûr que celui du vraisemblable. 

*

L’aphorisme, péremptoire, convainc en se dépouillant de la lourde machinerie argumentative, c’est-à-dire en se privant de toute preuve. Que le langage nous entraîne plus aisément sans l’appui des preuves devrait nous inquiéter. 

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s