Trois loups

par Pierre Vinclair

.

 Trois loups
(et le grand méchant cochon)

.

Ernest Thomson Seton, Lobo le loup, tr. B. Fillaudeau, José Corti, 2016.
Nikolaï Zabolotski, Le Loup toqué, tr. J.-B. Para, La rumeur libre, 2015.
Sophie Loizeau, Les loups, José Corti, 2019.

Le loup, on le sait, est l’objet d’une longue histoire culturelle (dont Michel Pastoureau a récemment retracé les principales étapes). Méchant ou ridicule, il hante de sa sauvagerie l’imaginaire occidental (et en premier lieu, la littérature jeunesse et la littérature populaire), de la Chanson de Renart aux albums de Lallemand et Thuillier, en passant par le Petit Chaperon rouge et les Fables de la Fontaine. Bien davantage que l’animal réel avec son pelage et ses crocs (depuis longtemps chassé des territoires européens et quasiment disparu), c’est d’abord un contrepoint mythique au miroir que la civilisation se tend à elle-même, une figure de l’altérité censée zoner de l’autre côté du grand partage de la Nature et de la Culture.
La prise de conscience de la catastrophe écologique nous imposant de revoir complètement le schéma d’interprétation selon lequel nous rangions l’homme blanc, du côté de la civilisation, et tout le reste du côté d’une sauvagerie à exterminer (ou, au mieux, à dompter), le masque par lequel nous nous reportions à notre vieil ennemi fantasmé, le loup, doit aussi tomber. Trois livres récemment parus, par des voies très différentes, aident à faire sortir le loup de la cage de stéréotypes dans laquelle cinquante générations d’Européens l’avaient enfermé.

.

Lobo le loup

« Combien d’entre nous, demande Ernest Thomson Seton, ont-ils eu l’occasion de connaître un animal sauvage ? Je ne veux pas seulement dire en croiser un, une fois ou deux, ou en garder un en cage, mais l’observer à l’état sauvage, réellement, sur une longue période et parvenir ainsi à comprendre de l’intérieur sa vie et son histoire. » Bien peu, semble-t-il, en 1898, date de la première parution de Wild Animals I have Known ; moins encore au moment où les éditions José Corti en publient la traduction en français, sous le titre Lobo le loup. Ce genre de publication en est d’autant plus nécessaire : moins pour donner mauvaise conscience aux citadins, en pointant leur défaut de culture sauvage (si l’on peut tenter l’oxymore), qu’en animant pour eux des figures singulières à même de remplacer les représentations grossières, générales, alimentant au fond le déni des vivants et la violence qui leur est faite. C’est ce que rappelle Seton dans sa « note au lecteur » :

Mon sujet, c’est la vraie personnalité de l’individu — homme ou animal — et sa manière de vivre plutôt que les modes de vie de l’espèce en général, tels qu’ils sont considérés par un œil humain distrait et hostile. 

Le loup est dans ce cadre une figure particulièrement intéressante : la tentation est en effet forte de faire de lui une sorte d’incarnation, voire une allégorie, de la sauvagerie en général. Les écrivains risquent ce faisant de remettre le doigt dans le processus de généralisation qui est pourtant part du problème. S’il est un écueil qui guette, en effet, jusqu’aux engagements de meilleure intention, c’est le rouleau compresseur des vagues représentations creuses ; réciproquement, si la littérature est d’une quelconque utilité dans l’extraordinaire catastrophe écologique dont nous sommes témoins (et acteurs), ce serait dans sa capacité de créer ou recréer des figures singulières, animer plutôt qu’arraisonner, et ce faisant, montrer la vie incarnée du sens. Il s’agirait alors moins d’écologie au sens où nous l’entendons habituellement, que d’une ontologie existentielle élargie — qui dirait que le sens est sauvage, immanent à la vie, incarné dans la vie toujours individuelle. Il y va au fond des rapports entre poésie et politique, dans la situation singulièrement problématique qui est la nôtre depuis le début de la révolution industrielle.
Seton, qui vit à une époque où la conscience de la catastrophe écologique est pourtant beaucoup moins répandue, se garde bien de toute généralisation : « Lobo, le Seigneur de Currumpaw » (texte qui ouvre le recueil) est un vieux loup rusé parfaitement individualisé, un chef de meute au hurlement identifié et qui rend les hommes fous à force de déjouer leurs pièges et leurs poisons : « Lobo ne permettait à la meute de manger que les animaux qu’ils avaient tués eux-mêmes, ce qui les sauva à plusieurs reprises. » Seton raconte le destin, jusqu’à sa mort, de ce vieux « hors-la-loi » en lui prêtant conscience, intentions, intelligence : il s’agit tout simplement d’une sorte de biographie, s’attachant à un individu dont l’histoire ne dit rien de celle des autres loups, et encore moins du loup en général. On y suit les tentatives du narrateur pour attraper Lobo (la traque, les ruses) et en reconstituer, ce faisant, la vie, les craintes et même les amours :

À intervalles réguliers, au cours de la tragédie, puis sur la route de la maison, nous entendîmes le rugissement de Lobo. Il errait sur la lointaine mesa, où il semblait rechercher Blanca. Il ne l’avait pas véritablement abandonnée. Lorsqu’il avait vu que nous approchions, il avait compris qu’il ne pourrait pas la sauver et avait été saisi par sa crainte viscérale des armes à feu. Durant toute la journée, nous l’entendîmes qui gémissait tandis qu’il errait à sa recherche. Je n’eus alors aucun doute et lançai à l’un de mes garçons : « Je suis maintenant certain que Blanca était sa compagne. »

Bien sûr, une telle approche prête le flanc au soupçon d’anthropomorphisme : Seton n’attribue-t-il pas indûment des attitudes, des sentiments et des motivations humaines à des bêtes qui ont leurs propres manières d’habiter le monde — manières qui nous seront à jamais insondables ? Mais sous couvert de prudence, une telle prévention réaffirme cependant discrètement la radicale séparation de l’homme du reste de la nature qu’il s’agit de faire tomber. En réalité, elle est foncièrement anthropocentrée : comme si c’était spécialement humain que d’être amoureux. Sans doute les animaux ont-ils en effet des intentions et des sentiments comme les hommes : non pas parce que nous projetterions sur eux des caractéristiques humaines, mais parce que ces caractéristiques, tout simplement, ne sont pas spécialement humaines — mais animales.

.

.

Le Loup toqué

Pas plus qu’Ernest Seton, Nikolaï Zabolotski (poète de l’avant-garde russe des années 1930, proche de Velimir Khlebnikov et de Daniil Harms) n’est un écrivain contemporain : l’attention sensible et complice que ses poèmes déploient envers les êtres naturels n’est pas susceptible d’être rapportée à un engagement récent, une mode ou une posture.
Ses textes, réunis en français sous le titre Le Loup toqué, enfreignent systématiquement la frontière du naturel et du culturel, des animaux et des humains, mais sans jamais tomber dans l’allégorie arraisonnante. Il s’agit plutôt pour lui de rappeler la présence des êtres vivants, ou de faire du poème un lieu où cette présence se perçoit soudain, s’anime, dans sa plus grande clarté :

Les animaux ne dorment pas.
Ils se dressent dans les ténèbres de la nuit,
Muraille de pierre en contre-haut du monde.

Zabolotski suggère ainsi qu’il s’agit, par cette incarnation des êtres naturels dans le poème, de défaire ce que la vie quotidienne nous force à faire — c’est-à-dire à ne voir en eux que des instruments, ou tout simplement, à les oublier :

Dans nos demeures
Notre vie se règle sur le bon sens, non sur la beauté.
En célébrant la vie, les nouvelles naissances,
Nous oublions les arbres.

Soulevant leur couronne vers les cieux
Certains semblent cacher là-haut leurs yeux.
Leur feuillage de mousseline
A le charme versatile des mains d’enfants
Et s’ils ne sont pas encore chargés de fruits charnus
Ils prodiguent déjà leurs fruits sonores

Nombreuses parmi celles qui précèdent ou succèdent au « loup toqué » dans le recueil sont les pièces de premier intérêt. Orphique, élégiaque, l’écriture de Zabolotski est aussi loufoque, ou d’un carnavalesque visant à saisir le grotesque du monde lui-même, tant il est vrai que celui-ci ne nous apparait que dans la langue qui le fait tenir debout :

Les canons se sont tus, abreuvés de sang,
La syntaxe construit des maisons déviantes,
Le monde a une beauté pachydermique.
Les anciennes règles des arbres sont rejetées,
La bataille les a orientés vers une terre nouvelle.
Ils parlent, écrivent des œuvres,
Le monde s’emplit d’un sens maladroit !
Sur son museau cabossé
Le loup ajuste un visage d’homme,
Il sort une flûte et joue sans paroles
Le premier chant des éléphants guerriers.

Les hommes et leurs phrases. Les arbres, les animaux — et parmi eux, le loup : voilà les personnages de ces poèmes étranges, difficiles à interpréter quoiqu’ils donnent à voir des images jouissives, dans cette évidence souveraine que rend la traduction de Jean-Baptiste Para.

Et quand on parle du loup : voilà le Loup toqué.
Personnage singulier, bizarre, qui tient du savant fou autant que du poète (sans que Zabolotski n’explicite ses intentions), il essaie (dans la longue pièce dialoguée qui donne son titre à l’ensemble) de se dévisser le cou pour voir l’étoile de Tchiguir (Vénus) :

Le loup converse avec le coucou,
Il donne des noms aux arbres.
Vêtu d’une chemise de calicot
Et d’un pantalon extraordinaire,
Comme un moine dans sa cellule
Il couvre d’écriture des pages entières.

Mais le fait est que j’aime composer.
La main griffonne dans un carnet
Et ça se met à chanter comme un ange !

Il y a dix ans déjà que je vis dans cette masure.
Je lis des livres, je chante, je converse avec la nature.
Mon esprit s’est élevé, mon cou a cicatrisé

Ce loup a « découvert quantité de lois. » et fait des expériences : « D’un bouleau j’ai souhaité faire naître un chameau » mais « Les bêtes du voisinage / Me chantent pouilles, entravent mes études / Et troublent ma retraite. » : loup-Albatros, loup-alchimiste du verbe, il est finalement célébré après sa mort par l’assemblée des bêtes — mais contesté par un « Loup-Étudiant » :

Est-il possible de changer pour de bon
Une plante en animal, juste parce qu’on en rêve ?
Un pur produit de la terre peut-il se mettre à voler
Et se rendre acquéreur de l’immortalité ?

Les songes du Fou étaient fous depuis le début. 

Si cette figure du loup toqué doit symboliser quelque chose, c’est, à coup sûr, la liberté poétique, l’esprit d’invention et la fantaisie — mais il n’est pas sûr qu’il faille interpréter quoi que ce soit. Sans être comme Lobo un singulier existant, le Loup toqué n’est pourtant pas réductible (ou éligible) au symbole. Ou, pour le dire un peu autrement : la liberté qu’il incarne va sans doute jusqu’à l’émanciper de tout service allégorique. Si l’on conçoit comme semble le faire Zabolotski qu’il n’y a pas deux règnes, l’un humain et l’autre animal, irréductiblement étrangers l’un à l’autre, mais un seul monde peuplé de diverses créatures au milieu desquelles nous vivons tous, le Loup toqué est tout simplement un personnage, dont nous prenons plaisir à lire l’aventure chantée. Fable détraquée, ou trop naïve pour une quelconque morale, elle ne sert aucune démonstration, n’est le support d’aucun discours prétendant à la profondeur : c’est là la sublime authenticité (Zukofsky dirait « sincérité ») de Zabolotski, ayant rejoint dans ces textes un point d’immanence qu’il explore avec une jubilation communicative, et dont Para rapporte dans la préface qu’il « s’oriente avec une savante candeur vers de fabuleuses conjonctions entre les hommes, la nature et le cosmos, dans le même temps où il organise les noces de la poésie, de la science et de l’utopie. » Et tout cela, à ras de poème, dans la vie incarnée, dans la chair d’un personnage — de loup.

Le recueil comporte d’autres longs poèmes relevant de la même veine, comme « Le triomphe de l’agriculture » (1929-1930). Très mal reçu et censuré à sa parution en Russie, il s’agit pourtant (ou plutôt : en effet, tant le pouvoir russe a su ne jamais se tromper dans le dézingage de la littérature valable) d’une singulière réussite. On y retrouve cet étonnant alliage de gravité et de naïveté, de pastorale et de fantaisie qui caractérise le style de Zabolotski :

LE SOLDAT
Vaches, écoutez mon rêve.
Emmitonné dans ma peau de mouton
Je dormais. Tout à coup l’horizon
Se déchire et dévoile en sa trouée
Un immense Institut des Animaux.
L’air salubre y souffle en permanence.
Au milieu de l’édifice se tenait une vache
Aux gracieuses proportions. Sous la couronne
De ses cornes, seule sa conscience
Demeurait à l’état d’ébauche.
Déesse du lait, déesse du fromage,
Effleurant le plafond de la tête,
Pudiquement enveloppée dans sa chemise,
Elle dispose ses pis dans un tonnelet.

Une troisième longue pièce, « Les arbres » (1933), présentant elle aussi à sa manière un tableau des noces entre les différentes créatures du règne du vivant, mérite d’être citée. On y lit par exemple ce discours d’un bœuf :

[…] Vous les arbres-cognées
Qui fendez l’air et le disséquez
Puis le recomposez au nom de l’équilibre constant !
[…] Vous les arbres-fontaines et les arbres-explosions,
Les arbres-batailles et les arbres-sépulcres,

Les arbres isocèles et les arbres-sphères,
Et tous les autres arbres dont les noms
Ne se soumettent pas aux lois du langage humain,
Je m’adresse à vous et vous en conjure :
Soyez mes invités. 

Un autre personnage, Bombeïev, ajoute :

Arbres, écoutez maintenant
Ce que je vous dirai de la vache.
Falaise ambulante, elle va,
Le mufle tendu par un sourire pourpre.

Il n’est sans doute pas étonnant que de telles visions, plus proches sans doute du chamanisme de Sibérie que du matérialisme bolchévique, aboutissent, au fond des bois, à quelque méditation sur la mort à même de faire apparaître les mânes des anciens :

Vivant, j’ai erré dans les pâtures
Et me suis dirigé sans crainte au fond des bois.
En colonnes transparentes les pensées des morts
S’élevaient jusqu’au ciel autour de moi.

Si l’on veut se figurer la représentation du monde que, de manière répétée, ces poèmes mettent en place, on pourra ainsi dire qu’il s’agit d’affirmer l’unité du vivant, unité profonde et réciproque (« Arbres, lisez les vers d’Hésiode, / Sorbier, étonne-toi des hymnes d’Ossian ! ») malgré la séparation artificielle par laquelle la « culture » prétend s’auto-exclure de la « nature ». Ou, peut-être davantage que l’unité, d’une transgression généralisée par laquelle les êtres, les espèces ou les règnes passent perpétuellement les uns dans les autres, comme l’affirme ici « l’inspecteur forestier » :

Mais l’homme est une tour d’oiseaux,
Un réceptacle de bêtes à fourrure,
Il y a dans son visage les millions de visages
De quadrupèdes et d’animaux ailés.
Toute une faune l’habite,
Même les poissons des fonds marins,
Et dans la lumière de sa conscience
Ils bâtissent eux aussi l’édifice de son cerveau.

.

.

Les Loups

Le livre de Sophie Loizeau assume quant à lui de manière très explicite sa proximité avec les cultures chamaniques : la poétesse cherche dans certaines traditions sioux un modèle pour mener à bien l’opération poétique. Si la figure du loup y est centrale, ce livre, autant que pour son contenu, est ainsi passionnant parce qu’il met toutes ses forces à tenter de performer les gestes d’un cérémonial. Moins que le loup seul, figure d’une sauvagerie fantasmatique, c’est donc un certain appariement du loup et du rituel qui donne au poème son énergie — deux figures de l’altérité, depuis l’extériorité desquelles Loizeau peut mettre à distance ses préjugés de « femme blanche ».
Dès le premier poème, elle propose de penser moins un face à face qu’une sorte de complémentarité entre le loup, les loups, et « je » :

je les rassure en m’accroupissant
ou en m’allongeant […]

je m’assouvis du chant qu’ils font
ils chantent quelque chose : ce que c’est
composite où voix d’enfants et vieilles voix
disent cela tout en chantant
hurlent d’aucun pense et sûrement que c’est
un bouquet de voix coupées.

Le livre semble d’abord nimbé d’une sorte de mystère : où Loizeau veut-elle en venir ? Que représentent ces loups ? Sont-ils réels, imaginaires ? Les poèmes avancent les uns après les autres des éléments de réponse, dans ce qui semble être une sorte de quête aux enjeux flous. Dans la seconde pièce du livre, on lit :

la raison qui m’a conduite ici — dans les bois — est la perte
que je ressens
de moi l’usure et le chagrin
le doute

je m’en étais ouverte
à la sainte femme à qui
j’avais demandé assistance

ma place entre les racines depuis
toujours l’écorce
contre mon dos il faut dire que nous étions
le jour
de ma vision — avant j’avais dû construire
un lieu de purification

Dans ce contexte, le loup apparait moins comme un animal particulier que comme un nom ou, mieux qu’un nom, une dimension, voire une guise de la sauvagerie, à laquelle il s’agit d’essayer de se rendre pour surmonter une perte — ou qu’il s’agit de trouver, de retrouver, en soi et malgré soi :

est un loup quiconque de la nature et par
nécessité à elle
un faisan
n’est déjà plus un loup
si [élevé puis relâché et tiré]
dans la foulée
les cygnes sont des loups ils n’ont
presque rien à craindre au centre du bassin ou ailleurs

les dernières peuplades nomades sont des loups
moi non
née blanche et française ma vie
douce pas du tout

C’est ici que le rituel, dans la mesure où il peut guider qui le suit outre lui-même, entre en scène. Si le modèle sioux peut sembler à première vue folklorique, avec ses « calumet », « pipe » et « porte en peau de bison », Sophie Loizeau sait lui trouver une proximité avec la cure analytique qui lui donne soudain une pertinence pour sa situation propre :

l’analyse
la loge de la psycha
nalyse il me semble que s’y accomplit là aussi certains rites
Sioux

une première séance pour voir
elle me branche je la branche c’est
comme entre cavalière
et dragon

Ce dont il est entre autres question, dans Les Loups, c’est d’une angoisse, dont la poésie n’a pas coutume de se faire le porte-voix et qui concerne la naturalité (ou la sauvagerie) du corps de l’homme — autrement dit, du loup de la femme :

la poésie
s’est-elle jamais exprimée là-dessus
sur l’[ignoble
angoisse physiologique des femmes autour
de cinquante ans] ?

Ce qui relie le loup à la femme, semble-t-il, pour Loizeau, ce sont d’abord, traces sous les arbres, des sécrétions : « dès lors que les miennes fleurirent celles du loup / disparurent », et au-delà des sécrétions, le sexe, la « toison lupus ». Comme si les loups étaient, si l’on peut dire, le vrai nom des chattes sauvages.
Le sauvage n’est donc pas à prendre ici comme l’envers péjoratif du civilisé — mais bien plutôt comme la condition générale qui unit tous les vivants, et c’est la raison du nécessaire décentrement que Sophie Loizeau opère en se regardant avec des yeux sioux :

sauvage signifia enfer
combat avec la végétation dense avec
la bête
— or
sauvage la terre ne le fut
jamais que pour l’homme et la femme blanches dit Standing
Bear

On a peut-être remarqué, au passage, que certains mots apparaissent entre crochets : nous touchons là à l’une des dimensions les plus intéressantes du livre, dans son effort naïf, authentique, pour se faire lui-même le lieu du rituel qu’il appelle. Ainsi :

le [tourisme] provoque l’abandon
des nids et les câbles dans quoi
barrant la vallée les [lignes à haute tension] le
[taxidermiste] les [pesticides] le [zoo] et son
[voleur d’œuf]

[impure conclut la femme blanche impure là
comme ailleurs

C’est que « les [anti-loups] […] menacent » et que ces termes entre crochets, désignant toutes les figures du mal, doivent régulièrement faire l’objet d’un « rituel de la sauge » au cours desquels le texte les reprend pour s’en vidanger. Étrange rituel, qu’accompagnent d’autres dispositifs par lesquels Sophie Loizeau dote son livre d’une opérativité plurielle : accordant une place prépondérante au rythme (qui la pousse à couper les mots ailleurs qu’aux articulations syntaxiques « civilisées »), elle leste son texte de citations rituelles (en italiques), a recours aux notes de bas de page ou, plus original, donne aux bruits une échelle d’intensité (a) b) c) d)) qui permet de les qualifier tout au long du livre. Bref, bouts de rites, listes, italiques, crochets puis nettoyage, le poème se fait tour à tour description, récit, « chant de peau » ou tentative d’épuisement d’un écosystème par laquelle elle « nomme / en rhopographe » (« Car ces vies à mes yeux précieuses ne sont pour la plupart des gens que de très communes et insignifiantes vies »), mais aussi incantation, offrandes et méditations sur les morts :

Père est parti la rejoindre sur ces territoires
elle et lui reviendront peut-
être à temps pour nous nourrir

depuis le temps elle devrait être revenue
lui devrait l’avoir rejointe et ensemble en être
revenu/es

Dans Les Loups, la poésie des Sioux débarque à Bénodet pour aider Sophie Loizeau à accepter la mort de ses parents ou d’enfantins fantasmes infanticides : le loup, qui incarne peut-être une image dynamique, vivante, incarnée du ça freudien, c’est-à-dire une bestialité qui serait refoulée en soi, sert à produire son acte.
Cet effort apparait sans doute, par certains moments, désespéré : espère-t-on vraiment importer l’efficacité des rituels sioux en mettant des mots en italiques, ou vidanger le mal entre des crochets ? Que signifie prétendre faire un rituel, quand on est une femme blanche, dans la solitude d’un livre de poésie contemporaine, dans une petite ville de Bretagne ? Rien peut-être — ou tout : car on retrouve dans cet effort même la naïveté qui ne se soucie pas des idées (on l’a déjà trouvée chez Zabolotski), et qui est un autre nom de la poésie : de la sauvagerie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s