Son corps

par Dominique Quélen

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1

Son corps est trouvé le lendemain sans vie
ou c’est alors qu’on nous dit l’avoir trouvé.
Il a, ce corps, des traces, petites traces
mais qui suffisent, qui ont suffi peut-être,
à la fin il suffisait de presque rien.
Par exemple au bout des doigts la nicotine
comme presque tout le monde en ce temps, mains
grasses, doigts courts aux articulations peu
marquées, on le reconnaît à ceci que
ses amis sont là, ou absents, quels amis
sont-ils pour qu’il ait partagé avec eux
ceci, pour avoir, eux, partagé avec
lui sans que la fin soit maintenant comprise
dans le partage si c’est toujours le mot
qu’on nous dit qu’on dit dans ce cas, le partage,
ce mot-là, qu’on fait tourner dans son esprit
avant de le dire ? Trop tard. Pas assez.

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2

C’est plus simple quand ça s’arrête à la fin.
Mais quel temps était-ce et quel temps faisait-il,
voilà des questions non posées à personne,
par personne, que personne n’a jugées
dignes d’être posées, encor moins qu’on y
réponde, est-il grammatical ce dernier
membre de phrase dans mon souvenir, car
je me souviens que je ne me posais pas
du tout les bonnes questions, m’aurait-on dit
si je l’avais dit mais je ne parlais plus,
je ne disais plus rien, n’avais ni ami
ni personne pour tenir ce rôle, pour
partager de la vie, même une heure ou deux.
Je ne disposais de rien. Ça reviendrait
plus tard. Et si ça n’allait pas revenir ?

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3

Quand il n’y a pas de chambre dans laquelle
voir quelqu’un, ne pas échanger de regards
mais le voir en étant sûr et en pouvant
dire qu’on est sûr que c’est lui, ou sans l’être,
il n’y a pas de mots. Aucun sentiment
ne suit. Comme si on attendait dehors.
Quelqu’un s’adressant à un enfant ou autre
aurait dit d’attendre dehors, n’importe où,
plus loin, pour ne pas être vu, pour ne pas
voir. Dans un corps, la partie qu’on a tenue,
ou dans un objet, est celle dont la forme
demeure, dit celui qui parle à celui
qui écoute. Ce n’est pas vrai. On ne va
avancer vers nulle part ni repartir
mais être dans un état d’épuisement
qui prive de tout. Ayant bu toute l’eau
d’un fleuve, manger la terre tout autour.
Le lendemain, donc, ou le jour même, un corps
trouvé sans vie : celui qui manque et auquel,
vivant, manquait ce qui ne lui manque plus.

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4

Avec la plus grande partie d’un objet
ou d’un corps ou n’importe quelle partie
en moins, œil, jambe, oreille ou tout élément
d’une paire, écrire un poème n’est rien.
Tout est dans la fin et le commencement.
En coupant début et fin de ce qu’on est,
de ce qu’on écrit, le corps est coupé juste
avant l’endroit, quel qu’il soit, où il serait,
aurait été ou pu être, ou nous, heureux.
De même un autre, un objet qu’on a perdu,
un poème, une personne. Une personne
avec ces parties en moins qu’on ne voit pas,
soit déplacées, soit absentes du début
à la fin. Où se situe la fin du corps
dans l’épaisseur et l’étendue qu’il occupe,
on ne peut pas le dire. Au milieu du ventre,
peut-être, si on part des extrémités
qu’on replie vers l’intérieur en y portant
des éblouissements de neige, une lampe,
une sorte de combat contre soi-même.
À la fin, la fin ne dure pas longtemps.
Tout ce qu’on dit devient un abcès. Le corps
devient un abcès qui contient tous les autres,
où tous les corps s’absentent sans disparaître,
où chaque vie disparaît en s’éloignant.

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5

L’ombre est découpée dans un corps. Elle se
vide de toutes parts. On mêle la langue
aux matières qu’elle désigne d’un nom.
Un fleuve longé par quelqu’un de nouveau
s’écoule. Une forme vive et souple veut
jaillir plus loin dans l’obscurité. C’est bon.
Le fleuve piétine puis sort de son lit.
On le reçoit 5/5. La confusion
serait générale si ce n’était pas
interdit par une loi, un arrêté,
un résidu quelconque d’ordre, un peu d’eau
dans de l’air qui chemin faisant s’est réduit.
Un objet manque à la vue. On ne voit pas
que les différents corps se trouvent entre eux
dans un rapport idéal. Tous les abcès
crevés sont à présent parfaitement vides.

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