Sans bouger d’un pouce

Par Olivier Domerg.

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Manse, dans le mince carreau aux bords blancs,
À travers les branches de l’arbre fruitier
En fin de floraison. Manse lumineux
Dans la clarté persistante d’une fin
De journée : soleil bas et rasant, venant
Frapper la partie haute des montagnes
Du Champsaur, le Cuchon et les Autanes
Dans cet axe sud-ouest où nous nous trouvons.
Manse lumineux, presque argenté, d’un gris
Platine, nuance douce, pateline
(Sifflets répétés d’un oiseau : « twiiit-twiiit »
– Te dit Brigitte, cherchant à l’imiter).
En marge du cahier, griffonner le schéma
Du Puy : toiture, ou pis, pyramide ?
Triangulation de la perspective ?
La forme, que simplifie l’angle de vue
Et la distance, distincte mais tout de
Même rattachée, lorsqu’on élargit
Le plan, par le jeu d’enchâssements ou
D’échos qui se crée, d’une montagne l’autre.
Ici, c’est l’Autane qui en provoque
L’écho formel, l’effet de rythme ou de rime :

Cet enchaînement à intervalle des
Montagnes, leurs sommets, leurs plis et drapés.
Ou encore, ce jeu de balançoire
Que Manse instaure avec la Rochette ;
Proue basse de la structure duelle,
Contrepoids brut de la masse stagnante
Et évasée du Puy, qui s’exerce
Et appuie à l’autre extrémité de l’axe.

Tout cela, de la fenêtre du deuxième,
Des Eyssagnières, sans bouger d’un pouce,
Bien calé devant la table carrée
Que mettent à disposition nos hôtes ;
Examinant, au premier plan, les grands pins,
Les lignes, l’aplat vert de l’immense pré
Où est posée la maison, et au second,
Dans la trouée de l’antique poirier,
Le Puy de Manse, plein pot, sous les projos,
Trônant sur son socle quasi collinaire,
Et faisant, donc, de son poids, rejaillir ou
Saillir le sourire de Napoléon ;
Et enfin, décalée plus loin, l’échine
Biseauté de Saint-Philippe, arête
Tranchante profilée en aileron :
Voilà pour cette vision qui se trame,
Un soir d’avril, par le carreau, les jambes
Lourdes, le visage cuit par le soleil.

(dix-neuf heures trente)

Bien sûr, la lumière va faiblir. Le Puy
Grisonne, d’autant qu’elle se retire.
Le ciel blanchit accentuant le contraste.
L’ombre gagne le haut des pentes d’adret,
Comme elle a noyé depuis longtemps l’ubac,
Tout le sillon de Gap, le bas des versants,
Les sinuosités et creux du terrain ;
Tout sauf le ciel encore lactescent,
Voire opalescent. __________________La lune s’affiche
Brusquement sans qu’on l’ait vue apparaître :
Nul doute, la nuit ne va plus tarder.
Le Puy de Manse fonce, avant, lui-aussi,
De sombrer. La raréfaction, puis l’absence
De lumière qui s’ensuit, le chosifient
Davantage. Montagne bientôt noircie,
Anthracite à l’instant ! Ce ne sera plus
Alors qu’une silhouette à contre-ciel :
Un nouveau Puy dans les phares du poème,
Et une nouvelle « simplification ».

(vingt heures trente)

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[ Prose 14 – Chatégré ]
[ Tenir la note, 18 — Coste longue, plaine de Lachaup, 1er novembre ]
[ Chant quatorze —  Sans bouger d’un pouce ]

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