E la nave va

par Guillaume Condello

.

Sentier critique — à propos de Flache d’Europe aimants garde-fous, de Patrick Beurard-Valdoye

.

.

La clé d’un livre se trouve parfois à la fin. Dans cette Flache d’Europe aimants garde-fous, c’est une citation de Foucault tirée de son Histoire de la folie à l’époque classique, en forme d’énigme, qui pose à la fin la question à laquelle le livre donne des éléments de réponse :

Pourquoi voit-on surgir d’un coup cette silhouette de la Nef des fous et son équipage insensé envahir les paysages les plus familiers ? Pourquoi de la vieille alliance de l’eau et de la folie, est née un jour, et ce jour-là, cette barque ?

La réponse sonne comme un dialogue avec Rimbaud, alors que son bateau ivre s’approche du mouillage :

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Retour aux eaux calmes de l’Europe ? Calmes, vraiment ? Si Rimbaud écrit déjà dans une période troublée, deux autres guerres suivront qui suffiraient à contredire cette croyance, et d’autres massacres. L’Europe, histoire d’une folie. Et de fait, c’est à une sorte d’épopée ou d’archéologie que Patrick Beurard-Valdoye se livre dans ce livre, qui constitue le septième volume de son cycle des exils commencé en 1980.
Le volume précédent, Gadjo-Migrandt, s’attachait à la question des migrants, à travers un certain nombre de figures rroms et tsiganes (mais pas uniquement). Que le titre comporte le mot désignant les non-tsiganes est déjà significatif : c’est par l’extérieur que naissent les choses, les peuples et les êtres, par l’exclusion, subie ou imposée à l’autre. Dans cette Flache d’Europe aimants garde-fous, c’est aussi à l’extérieur que l’on s’intéresse. L’Europe naît par l’extérieur, de ce qu’elle rejette de son sein.

* * *

Reprenons un peu le fil du texte : le livre s’ouvre sur une sorte d’état des lieux de l’Europe, une histoire qui commence où Foucault situait le début de son archéologie :

Et il se peut que ces nefs des fous qui ont hanté l’imagination de la toute première Renaissance, aient été des navires de pèlerinage, des navires hautement symboliques d’insensés en quête de leur raison : les uns descendaient les rivières de Rhénanie en direction de la Belgique et de Gheelj les autres remontaient le Rhin vers le Jura et Besançon. (Ibid.)

On croise dans cette première partie de nombreux personnages, illuminés, mystiques et scientifiques, on croise la raison et la déraison, qui avancent côte à côte, qui s’empoignent et s’étreignent. Une procession carnavalesque guidée par Tinguely rencontre, dans un télescopage historique qui est la méthode de l’ouvrage, un discours de Beuys, le travail de Dürer et une météorite tombée du ciel comme un présage ou un message – et j’en passe. Les Lumières s’appuient sur la Renaissance et sa part d’ombre.
Mais il serait réducteur de ne voir dans la déraison que la part maudite de l’histoire. Dans la deuxième partie de l’ouvrage (Le clitoris de l’Europe. Théorie des ligatures), se manifeste que c’est au contraire à ce désir, cet archaïsme du désir que l’on doit le rêve de l’Europe. Et de fait, si celle-ci se construit, c’est d’abord dans la séparation d’avec l’Orient ; et c’est ici l’occasion d’une procession (une théorie, oui) des figures de la séparation, qui sont en même temps l’occasion de lier : premières nefs folles des chrétiens, venus d’Orient, et retours, pour répandre leur religion, schisme byzantin, Epitres de Paul, ligne verte entre l’Europe et la Turquie – encore une fois, les strates historiques se télescopent, pour redonner l’epos de l’Europe.
C’est une bande d’illuminés de dieu qui viennent construire le christianisme dont certains voudraient voir la racine de l’Europe. Patrick Beurard-Valdoye n’achoppe pas sur cet écueil, mais reconnait l’importance de cette religion dans la constitution de cet espace culturel. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs que la figure de Barnabé retient l’attention dans cette partie du livre : son œuvre est aussi celle d’une exclusion (diverses hérésies chrétiennes), qui est ipso facto et dans le même temps, celui d’une constitution du Même. C’est par l’exclusion aussi que se fonde le soi du groupe. Que l’on puisse tenter de créer un corps collectif par l’inclusion plutôt que par l’exclusion, la dernière partie du livre le rappellera, avec la tentative de constitution d’une Europe fédérale. On jugera (plus tard, bien plus tard) de cette réussite.
La folie, le désir, sont donc au cœur (ou dans un autre organe, plus bas encore !) de ce qui n’est ni vraiment une réalité géographique, ni vraiment une réalité politique.
Car l’Europe, c’est d’abord ce qui est travaillé par la parole des fous. D’où cette Trouée des fous qui laisse sortir de confuses paroles : parfois bien plus profondes et sages que les paroles des sages. Eloge de la folie. Et de fait, si Erasme pointe le bout de son nez, c’est que l’exclusion classique de la folie hors de l’espace du discours, cette exclusion que Foucault a décrite, ne fonctionne jamais parfaitement. Retour de la parole des fous, de la parole folle, qui aussi un retour du temps d’avant le temps historique –demandons au fou ce qu’il faut y entendre :

sans le stylo gravé à votre nom ni le mien
___________________________je vous interrogerais
______________________________________________________UNCLE RAY
_________________________________sur l’anté-histoire vous savez
quand muthos sort de la mouth
________________________________________________– MU
________________________________________________de la mund
________________________________________________US –
tant que vrai ressemble à vraisemblable
_______________lorsque la langue était LOGOS autant que
[TOPOS

________si vérisimilitude

tant que nature n’est pas histoire

________________________________la montre n’est plus à l’heure
________________________________monstrueuse

(p. 246-247)

Le schisme inaugural entre la raison et la déraison, entre le mythe et l’histoire, ou entre le mythe et le discours rationnel, ne tient pas. Les frontières sont toujours poreuses, elles fuient – et c’est tant mieux, n’en déplaise aux nationalistes étroits.
C’est d’ailleurs une des questions qui est au centre de la dernière partie (Le creux d’une main apprise). Comment une idée aussi folle a-t-elle pu naître dans la tête de quelques illuminés : une Europe supranationale ? Une fédération des Etats-Unis d’Europe ? Revenons à l’exergue, et à une des figures centrales du livre :

Il ne suffira pas que les futurs électeurs européens achètent meilleur marché des casseroles supranationales et des frigidaires fédéraux. Il faut encore qu’on leur rende ce qui a fait leur originalité et leur grandeur passées : le libre échange et la libre concurrence des idées, le marché commun de la culture et de la civilisation.

Jean-Paul de Dadelsen, Preuves, 1952

Cette partie fait le récit de cet espoir proprement fou, et dans une certaine mesure de son échec – tout comme sa nécessité. C’est le projet d’une fédération des Etats contre le retour de la guerre, mais aussi d’une union des peuples pour la prospérité, un marché commun qui soit en même temps la marche vers une grande communauté pacifiée. La figure de Jonas est ici centrale, elle fonctionne comme une allégorie, mais comme une allégorie devenue folle, elle aussi, comme si dans son flux l’histoire emportait tout : la baleine est tour à tour guerre, nationalismes, déraison ou raison, et Jonas : espoir de paix, union des peuples, artiste et plus spécialement poète, mauvaise conscience de son temps – autant dire : raison aussi bien que déraison. C’est que l’Europe réelle (si tant est qu’on puisse trouver une réelle unité – géographique, culturelle ou politique – pour ce terme) est tout autant le lieu de la déraison (guerre, nationalismes, rejet de l’autre) que celui où se déploie le rêve d’une Europe enfin rationnelle et pacifiée (projet d’une paix perpétuelle, abolition des frontières nationales, libre concurrence des idées, de la culture, de la civilisation). Les fous d’Europe, cousins des fous d’Elsa. C’est l’occasion pour Patrick Beurard-Valdoye de rappeler la constitution du Centre Européen de la Culture, cette nef des fous qui voudrait rétablir cet espace de discussion, d’échange d’idées, que 150 ans de nationalismes avaient apparemment rendu impossible.
Apparaissent ainsi dans le texte aussi bien le présent que le siècle dernier, tous les siècles, et jusqu’aux temps immémoriels du mythe, biblique ou melvillien :

… tout un ban de noms avalé par la baleine
peine perdue si elle a cœur de pierre voici
que dans la baie d’Aphrodite l’écume ramène
les abeaux d’un radeau de méduse syrien les

fugitifs traduits en anonymes noyés d’espoir
en d’inouïs rafiots renversés par un Odeurope
millionen enlacés rare échelle pour monter à
bord d’une vague de joie le grand poisson ne
porte pas plus de nom que l’ange de Jacob il
n’en a que dans le ventre où Jonah désigne
Shéol mais l’entraille n’est plus shéol une fois

Yonah régurgité sur la plage Ynus les mots
ont une vie précaire les vieux baleiniers n’ont
baptisé les monstres cachaleux que pourchassés
jusqu’au trophée d’esprit nul nom de couleur
pour les pâturages mentaux inondés salle des
errances cérébrales enceinte des archétypes
perdus houle molto vivace des cordes qui

crescendent en discorde et Vous Beethove auteur
de l’Hymne européen dites-nous comment
surnager par-dessus l’humaine écume et
la vague scélérate Ombre-du-père-Ludwig
ressentez-vous par le creux de la main le ressac

adagié sur le sable avec nous ahuris sur la plage et
sourds à notre tour offrant un gobelet d’eau à
l’innombre rejeté pourquoi tutoyer l’ombre
la nommer Ombre pourquoi donc l’Ombre-
de-Jean-Paul n’aurait de couleur que terre
d’ombre brûlée … (p. 324)

* * *

J’ai évoqué l’échec relatif de l’espoir européen, tel qu’il s’est rêvé chez Dadelsen. Mais c’est aussi l’échec d’un espoir politique de la poésie. Et ce n’est pas un hasard si l’on croise Pound (ou son ombre !) et Hilda Doolittle, dialoguant avec le vieux fou (aussi bien qu’avec Freud), dans ce long poème qui est aussi un bilan critique de l’épopée dans la poésie moderne (Helen in Egypt). Des errances de la poésie, quand elle s’aventure sur les mers agitées de la politique. C’est proprement être fou que de tenter de se poser comme le barde d’un peuple – surtout quand il n’existe pas, ou plus, et qu’on espère le créer par son chant (aussi bien que par des institutions, certes).
Le texte de Patrick Beurard-Valdoye évite ce danger. Il a sans doute trop bien retenu la leçon de Rimbaud, présente dès le titre : Europe, cet aimant (ces aimants !) à fous, qui a besoin, précisément, de ces garde-fous. Qui garde, aussi bien, les fous : les retient, les contient. Ambiguïté de la folie, que ce texte sait saisir, et les pouvoirs à double tranchant du délire : pouvoir de transformation du réel, ou impuissance. On ne met plus à l’eau en direction des vastes mers, on parcourt la flache, la dépression du sol où se loge une petite flaque, où faire flotter, gamin triste et boudeur, un peu fou, un bateau de papier. Et de fait, c’est une langue folle, qui rend à leur folie ces archives sur lesquelles Patrick Beurard-Valdoye s’appuie, qui se déploie dans ce texte. L’épopée est autant celle de l’Europe que celle des idées de l’Europe, des textes qui la construisent en rêve. Coupant, collant, Patrick Beurard-Valdoye fait le montage des fragments d’une histoire, des histoires de l’Europe (et des ailleurs avec lesquels elle communique, avec lesquels elle se lie pour être), multiplie les dispositifs formels (dans ce livre et dans les autres volumes du cycle des exils), pour rendre vie à ces textes et leur sens – une autre vie que la leur. S’y mélangent les langues, les mots sont déformés (élisions, mots-valises, oralité mimée, etc.). Epique, la langue l’est ici aussi au sens où l’aède n’est pas celui qui parle en son nom propre, il se fait le porte-parole de ce que le passé a déposé dans son sillage, et le lyrisme est en quelque sorte impersonnel, il est celui de la chose même.

* * *

On pourrait se demander quel peut bien être l’intérêt de multiplier ainsi les références et les strates de textes, qu’il est parfois difficile d’identifier – d’autant plus qu’il s’agit parfois d’archives plus ou moins connues, et pas uniquement de textes de la tradition, disons, littéraire, qu’un lecteur de poésie pourrait s’attendre à trouver et à connaître. Tenter d’y répondre, pour ce texte, c’est un peu esquisser une phénoménologie de sa lecture.
Dans le texte, c’est le sens qui à la fois se donne et se refuse. On est balancé, au cours des vers, d’une référence à une autre, d’un registre de langue à un autre, et c’est dans cette sorte de magma que le lecteur se débat pour tenter une synthèse des éléments divers qui composent le texte.
Jonas croise Moby Dick et Beuys, l’allemand se mêle au français, des jeux de mots (« DÉVERSOIR-DÉVERNUIT-DÉVERMIDI », p.96) viennent trouer la coulée pour l’amener sur une fausse piste, les « paragraphes » sont ponctués de sortes de titres qui ne disent en réalité rien de ce qui va suivre, d’autant plus que le texte se poursuit avant et après le titre comme si de rien n’était (« …à rien non/c’estassez/de nom Jonas… », ibid.), etc. Le poème coule comme un fleuve, avec une telle turbidité verbale qu’il semble vouloir charrier le monde entier. Pound n’est pas loin. Patrick Beurard-Valdoye se contentera de l’Europe (c’est déjà pas si mal). Le texte embrasse la totalité, doublement : il veut, littéralement, dire tout, et d’autre part il contient en lui des morceaux de textes, d’archives, etc. Si bien que ce que l’on peut ressentir, à la lecture, est un sentiment double, un échec jouissif : la volonté de comprendre, soi-même, ce texte, tant sur le plan intellectuel (qu’est-ce qui se passe, là, quel contenu est exposé), et quelle figure générale dessine le texte, qui me permette de le contempler comme une unité ?
Il faut ici faire une petite digression. On pourrait dire qu’un texte n’a rien à dire. Il exprime une sensibilité, à la rigueur. Il travaille la matière textuelle. On voit la longue litanie. Il me semble que c’est ici oublier que les mots ne sont pas que des couleurs, et même les couleurs ont, elles aussi, des connotations habituelles, des associations toutes faites (c’est l’habitude, la culture, haute ou de masse, qui produit et entretient ces lieux et usages communs), que des habitudes syntaxiques aussi bien que lexicales, grammaticales, structurent la langue courante et donc le monde tel qu’il se donne à nous dans (entre autres) le langage. Jouer sur la matière verbale et textuelle, ce n’est pas innocent : on se retrouve toujours avec un peu de sens sur les mains.
Patrick Beurard-Valdoye trace ici une ligne de crête entre une recherche formelle qui, c’est le moins qu’on puisse dire, est exigeante pour son lecteur, et une volonté de construire une sorte de lyrisme qui ne s’interdit pas non plus de flirter avec l’allégorie (la baleine). Il en résulte, pour le lecteur, un état de flottement, une sorte de balancement, comme sur le pont d’un bateau dans la houle, où l’on cherche aussi bien à comprendre qu’à lâcher prise, autrement dit : à ne pas comprendre, ne pas enserrer le texte dans des discours déjà préconçus et des significations qui lui préexisteraient.

* * *

Cette Flache d’Europe aimants garde-fous, c’est un chant. Il s’y dit sans doute quelque chose : comment l’Europe s’est construite dans ce rapport ambivalent avec la folie, ou la déraison, à la fois comme une sorte de socle archaïque positif et comme un déchaînement de violence, d’obscurantisme, mais aussi comme une force de fabulation, de fabrication d’idéaux, etc. L’Europe est une histoire de fous. Et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre que de mettre en lumière des archives et des œuvres souvent assez méconnues. L’œuvre de Jean-Paul de Dadelsen et son itinéraire biographiques, par exemple, ici. La Flache d’Europe aimants garde-fous est donc aussi une œuvre de recherche historique, archéologique.
Mais c’est ce chant de la folie qui est l’intérêt principal du livre. Après tout, les références nombreuses à Foucault mettent la puce à l’oreille : s’il s’agissait uniquement de faire travail d’archéologue, pour approfondir, prolonger ou amender la pensée du maître, des ouvrages philosophiques ou historiques auraient été plus adaptés. Or, ce n’est pas le cas.
C’est qu’il est question de musique.
Musique = rythme. La structure du livre, d’abord : les quatre parties qui le composent semblent obéir chacune à un rythme propre : allegro maestuoso /presto /allegro andante /presto. Mais les vers jouent aussi des rythmes et des allitérations et assonances, des télescopages de sons et de registres, bien plus que des images :

_____________les libérateurs débarquent en béret
or les sauteurs de seaux sont à court de français (p. 65)

La matière des mots est convoquée pour ce qu’elle est, et amène à des associations d’idées qui se tissent à même le langage, sur l’avers du texte. Mais elles se tissent aussi à son envers, dans les archives, ces morceaux textuels de monde, convoquées pour servir de matériau. Une maille à l’envers, une maille à l’endroit, point et contrepoint : le texte compose une fugue du sens entre la pure matière du texte et le réel historique qu’il voudrait embrasser, au moyen d’autres textes, encore – la fugue est une fuite du sens, dont le travail du poème sera de l’exhumer, par la mise en parallèle d’éléments archivistiques (entre autres), mettant à jour des liens insoupçonnés, et pourtant vrais, parce que ces registres de textes dissonants consonnent, parce que de leur rapprochement naît de la musique : la fugue devient art d’investigation historique.
Musique = polyphonie. Et pour une fois le terme n’est pas exagéré : le recours aux archives et aux textes d’autres poètes, discours politiques, etc. sert presque autant à explorer le passer qu’à fabriquer des ruptures de ton, de rythme. On entend, littéralement, des voix différentes, car ce n’est plus Patrick Beurard-Valdoye qui parle, mais il se laisse ventriloquer par les archives, par les choses elles-mêmes qui se relèvent et se mettent à parler. Et ces multiples registres vocaux et énonciatifs sont souvent accentués par la typographie changeante. Une phrase ou un fragment de phrase en capitales claque comme un fortissimo, les italiques comme des forte, et tout cela se module aussi avec un jeu sur les tailles de police. Déjà dans Gadjo-Migrandt, et dans tous les autrs volumes du cycle des exils, Patrick Beurard-Valdoye avait joué sur tout l’espace de la page pour construire des formes, des idéogrammes de texte. La musique devient visuelle, autant que sonore. Pound, encore, sans doute.

* * *

Un espoir secret travaille le texte de Patrick Beurard-Valdoye. Laurent Albarracin évoquait Jacques Darras dans un numéro précédent de la revue. Patrick Beurard-Valdoye aussi, à sa manière plus poundienne que whitmanienne, semble vouloir dire les hauts faits des héros de l’Europe, sans oublier les personnages obscurs, les grands comme les petits faits, et embrasser toute l’histoire de l’Europe, pour faire exister cette dernière. Car c’est d’une Europe qui n’existe pas encore qu’il s’agit ici, d’une Europe qui n’a jamais existé, encore enfermée qu’elle est dans le ventre de la baleine – et qui est tout aussi bien la baleine elle-même, lorsqu’elle tombe dans les figures négatives de la déraison. Le chant, ce n’est pas uniquement la célébration, c’est aussi bien l’invocation : faire advenir dans la voix. Faire venir l’Europe dans une voix multiple, faire advenir la ou les voix de l’Europe, ça ne peut se faire que dans une polyphonie folle.
Symphonie de l’Europe, hymne à la joie ? Peut-être, mais à une joie à venir, à faire advenir en la préservant, car elle n’a encore jamais existé. Par la musique, oui, sans doute : les dieux, même quand ils n’existent pas, ont toujours besoin de musique.

Coda : En 1983, Fellini avait mis à l’eau une nef des fous très allégorique. On y voyait toute une société à la dérive d’artistes, de musiciens, sa beauté mélancolique et un peu futile (vraiment ?), sur les eaux troublées de l’histoire, où croisent de bruyants navires de guerre aussi bien que des coquilles de noix en détresse. La tentation serait forte de jouer plus fort pour couvrir ce désagrément sonore. Mais même si l’on se débrouille pour éviter l’abordage, il faut toujours, ne serait-ce que pour ravitailler, revenir une fois à terre. Constat désespéré. Mais si la folie est une manière de tourner le dos au réel, ce peut-être pour tenter de le fuir aussi bien que pour tenter de lui inventer un nouveau visage.

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s