Victoriennes (5 & 6)

par Frédéric Laé. Lire tous les épisodes.

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Mary Jane Kelly (1863-1888)

Ce corps n’est pas solide, Mary, tous les corps sont fragiles. Ils se détachent comme les grappes de mouches se détachent des carcasses dans les abattoirs. Le foie arrive sous les pieds, la peau du ventre est déposée sur la table de nuit, les entrailles rendues aux quatre murs de la chambre. Au-dehors s’étend la ville-monde au cœur introuvable. Les tuyaux des fabriques crachent les goudrons qui repeignent en noir les nuées orangées. Le ciel est un manteau panthère que le Prince du Monde descend en cercles concentriques, déchu qu’il est ; il tombe tête nue vers le fleuve, Tamise ou Achéron qui n’est ici-bas qu’un flot de rats où surnagent les poissons raides, la merde, les barques de passage, le bois de construction, et qui remonte par les puits via les réservoirs dans des appartements tâchés de choléra, rançon des Indes peut-être. La dernière épidémie a fait 616 morts autour de Soho. Les corps se vident, Mary, les corps sont poreux. L’alcool y enfonce son rire, la vielle fille son aiguille, le médecin son ciseau, le boucher son couteau. Une femme sans protecteur ni argent n’a aucune défense. La lumière mendie un pauvre soleil, recuit dans les brumes. Le Prince de ce Monde couche dans les ruelles. C’est là qu’il renifle sa livre de chair sur celles que même le ciel oublie : Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes, les quatre canoniques ; la première découverte le 31 août 1888, gorge tranchée, blessure à l’abdomen ; la seconde le 8 septembre, abdomen ouvert, ablation de l’utérus ; la troisième le 30 septembre, gorge tranchée ; la quatrième le même jour, gorge tranchée, abdomen ouvert, ablation de l’utérus et d’un rein. Les femmes sans argent passent sans défense et s’évaporent dans le smog. On ne voit plus à dix mètres. Les corps sont sécables, Mary, qu’ils dorment ou qu’ils courent, ils précèdent les détectives et les reporters, les mâchoires qui brassent la pulpe pour l’édition du soir, les lettres de sang qui se rient des cadavres et que les typos recomposent en une ; ils précèdent les regards avides des gens du peuple devant la litanie des trépassées, rejouée depuis l’enfer jusqu’au paradis sur les scènes du Globe ; ils précèdent les rumeurs qui enroulent de souffre la famille de la Reine et sa suite, avant de fondre en pure haine sur les cranes des juifs revenus des pogroms en Pologne et qu’on entasse dans les bas quartiers. Les corps sont infidèles, Mary, les corps sont incertains, et celui du monstrueux change souvent de visage. Parfois une barbe drue, parfois une fine moustache, un beau chapeau ou des guenilles, ainsi le Prince de ce Monde garnit son légendaire. Il glisse maintenant dans les couloirs sa silhouette en forme rose de Joker vers la porte de l’immeuble qui s’ouvre sur Miller’s Court, avant d’être aspiré par le brouillard de White Chappell en ce matin du 9 novembre 1888, abandonnant sur son chemin les tristes ruelles, la vermine sous l’escalier et l’odeur du sang dans la chambre où repose le corps de Mary Jane Kelly, 24 ans, couchée sur le lit jambes écartées, mutilations multiples dont ablations du foie, du cœur et des seins — cinquième acte, dernière victime canonique. Rest In Peace.

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Alice Lidell (1852-1934)

À la fin de l’histoire, la petite fille serait devenue grand-mère, entourée à la ronde par d’autres petites filles à qui elle pourrait lire et relire les étranges récits qui lui furent adressés du temps où elle apprenait pêle-mêle les heures et la géographie, les mois, les lois, les chauves-souris et les reflets changeants que les mots déposent sur les choses. Mais avant cela, une vie entière d’épouse et de mère aura passé, éteignant quarante-six ans d’union bourgeoise dont il faut faire un deuil, les soucis de finance et de rang, la guerre sur le continent qui a rapté deux enfants sur les trois naissances, la maisonnée, les noces en l’abbaye de Westminster après une demande en mariage qui achève d’en faire une parfaite mondaine — et avant cela, les études à Oxford, les amitiés sages, le bras du Prince Léopold, les voyages en Italie propices aux frêles aquarelles, la grâce juvénile couchée en déité sur des plaques de verre, les arts fin de siècle, Cameron, Ruskin — et encore avant, à la fin de l’enfance, le réveil interdit quand la mère refuse de voir ses filles retourner chez ce trouble révérend, bègue face adultes mais qui sait charmer les petites filles pour les dénuder devant sa chambre photographique, amoureux qu’il est de leur vitalité fugace, désexuée, et qui les emmène naviguer l’été sur la Tamise où il improvise des histoires volatiles comme l’enfance même (après laquelle il faut courir pour lui rester fidèle) tandis que la petite fille contemple dans le courant, par-dessus le rebord de la barque, son propre reflet, ce double incorporel qui brille sous la surface et ne répond plus qu’à son seul prénom, ALICE — ALICE, éternelle image qui se délie de son modèle, qui grandit comme elle rapetisse sans jamais vieillir et s’éloigne à jamais pour remonter les mille terriers aux mille chemins bifurquant qui conduisent à mille souterrains creusés dans des monceaux de pages aquarellées, sous des kilomètres de papier formant un labyrinthe si compliqué que seuls les rats de bibliothèque s’y orientent encore, plongeant ici ses replis vers les profondeurs psychanalytiques, dérivant là-bas sur les paradoxes, étalant la logique du sens comme les cartes d’un tarot vivant (dont les arcanes, Lapin Blanc, Lièvre de Mars, Chapelier Fou, Reine Rouge, etc. donnent au réel ses proportions) pour déboucher enfin au fond d’une salle obscure, dans un filet de lumière artificielle qui projette une Alice désormais blondie au soleil de Californie sur la grande toile blanche où s’animent en fanfare les souris, les loup obsédés, les serveuses timides en robe fuseau, les arbres marcheurs à minuit et les chenilles décalquées qui jouent à la sagesse entre deux volutes de hooka, autant de figures dont la ligne claire et les teintes saturées dessinent une mémoire commune pour le siècle à venir — et constituent déjà un pays en soi, ce pays qu’Alice traverse chaque fois que reprend la séance ; hors-lieu, hors-loi, hors-la-mort, le pays des toons, le pays sauvé.

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À suivre…

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