Esthétique du mal (5/5)

par Wallace Stevens. Traduit de l’anglais (USA) par Alexandre Prieux
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XIII

Notre vie est peut-être le châtiment
D’une autre, comme la vie du fils de celle du père.
Mais ceci est valable pour les seconds rôles.
C’est une tragédie fragmentaire
Au sein du tout universel. Le fils
Et le père au même titre, au même degré
Sont dévolus, chacun, à la nécessité
D’être soi-même, la nécessité inchangeable
D’être cet animal inchangeable.
L’action de cette force naturelle est la grande
Tragédie. C’est la destinée sans scrupules,
L’ennemi radieux. Et il se peut qu’un homme,
Dans son cloître méditerranéen,
Etendu, délesté du désir, établisse
Le visible, comme une zone de tons bleus et oranges
Versicolores, établisse un temps
Pour voir les feintes de feu de la mer et l’appelle
Le bien, le bien ultime, sûr d’une réalité
De la méditation interminable, le maximum,
La scène de l’assassin. Le mal est un comparatif
Au sein du mal. L’assassin se dévoile,
La force qui nous dévaste est dévoilée, dans
Ce maximum, une aventure qu’il faut souffrir
Plein de courtoise désespérance. Ay-mi !
On sent son action courir dans notre sang.

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XIV

Victor Serge écrit : « Je suivais son raisonnement
Avec le complet désarroi qu’on éprouve parfois
En la présence d’un fou logique. »
Il parle de Konstantinov. La révolution
Est l’affaire des fous logiques.
La politique de l’émotion doit apparaître
Comme une structure intellectuelle. La cause
Crée une logique impossible à distinguer
De la folie… On veut pouvoir marcher
A Genève près du lac et considérer la logique :
Penser aux logiciens sous la terre et aux mondes
De la logique dans leurs tombeaux.
Les lacs sont plus sensés que les océans. Donc,
Une promenade au sein des grandeurs de l’esprit,
Près d’un lac, avec les lueurs des nuages sur les tombeaux,
Produit un complet désarroi, comme s’il arrivait
Qu’on rencontre Konstantinov, en travers du chemin
Avec sa folie. Il n’aurait pas conscience du lac.
Il serait le fou d’une seule idée
Dans un monde d’idées, voulant que chacun
Vive, œuvre, souffre et meure dans cette idée
Au sein d’un monde d’idées. Il ne verrait pas les nuages
Eclairant d’un feu pâle les martyrs de la logique.
L’extrême de sa logique serait un illogisme.

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XV

La suprême pauvreté n’est pas de vivre
Dans un monde physique, de sentir nos désirs
Trop difficiles à distinguer du désespoir. Peut-être
Qu’après la mort, les personnes non-physiques, au paradis,
Lui aussi non-physique, peuvent observer, par hasard,
Le grain vert irradiant et expérimenter
La moindre part de ce que nous sentons. L’aventurier
N’a pas conçu l’humanité comme une race
Entièrement non-physique dans un monde non-physique.
Le grain vert brille et les métaphysiques
S’étalent largement dans les grandeurs de l’août,
Les émotions précieuses, sans trace du paradis.
Ceci est la thèse transcrite dans les délices,
Le psaume réfléchissant, le juste chœur.

On pouvait concevoir la vue, mais qui pouvait
Concevoir ce qu’elle voit, dans tout le mal qu’elle voit ?
Le verbe trouvait l’oreille, malgré le mal sonore,
Mais les italiques sombres il ne pouvait les dire.
Et hors de ce qu’on voit, de ce qu’on ouït et hors
De ce qu’on sent, qui eût pu penser à créer
Tant de moi, tant de mondes sensitifs,
Comme si l’air se mêlait, l’air de midi,
Aux changements métaphysiques qui arrivent
Simplement dans la vie comme et où nous vivons.

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