Etude de Deux Personnages (Pasiphaé / Sado)

par Monica Youn. Traduit de l’anglais (USA) par Marine Cornuet.

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Un personnage est féminin, l’autre est masculin.

Tous deux sont contenus.

Un personnage est mythique, l’autre est historique.

Dans la mesure où l’on peut seulement dire que l’un des deux a d’une manière ou d’une autre existé, ils ont vécu à différents millénaires, dans différents continents. 

Mais, dans la mesure où l’on peut seulement dire que l’un des deux a d’une manière ou d’une autre existé, les deux personnages sont considérés comme étant asiatiques – l’un de Colchis, et l’autre de Corée.

Faire allusion à l’asianité des personnages crée un « marqueur racial » dans le poème.

Cela signifie que le poème ne peut plus passer pour un poème de couleur blanche, que l’on peut s’attendre à ce que différentes personnes lisent le poème, et que l’on peut s’attendre à ce que ces personnes lisent le poème de différentes façons.

Faire allusion à l’asianité des personnages, c’est aussi faire allusion, implicitement, à l’asianité du poète.

Révéler un marqueur racial dans un poème c’est comme révéler une arme à feu dans une histoire ou comme montrer un téton au milieu d’une danse.

Après une telle révélation, le thème du poème devient la race, le thème de l’histoire devient l’arme à feu, le thème de la danse devient le corps de la danseuse – cette danse n’est plus du tout considérée pour elle-même et devient sujette à règlementation.

Les sujets possédant cette qualité gravitationnelle thématique sont appelés « points de tension », tels que le sont la race, la violence, ou le sexe.

« Point de tension » est un terme de marketing formulé par Walter Kiechel III, dans un numéro de Fortune magazine de septembre 1978.

Ce terme évoque les animaux de laboratoire et fait référence aux désirs des consommateurs, désirs qui doivent être assouvis.

Le terme « point de tension » suggère non seulement l’assouvissement de tels désirs mais aussi un choc ou une sanction pour y avoir succombé, et par extension, un obstacle au désir lui-même.

La violence et le sexe sont des types de désirs qui peuvent être assouvis, punis, et empêchés. 

La race n’est pas habituellement considérée comme un type de désir.

Le personnage féminin et le personnage masculin peuvent tous deux articuler leurs désirs avec un degré de candeur et de spécificité inhabituels.

Tous deux sont responsables de nombreuses morts sexuelles.

Le personnage masculin dit : « Quand la colère s’empare de moi, je ne peux me contenir. C’est seulement après que j’ai tué quelque chose – une personne, un animal peut-être, un poulet, même – que je peux me calmer… Je suis triste que Votre Majesté ne m’aime pas et je suis terrifié lorsque vous me critiquez. Tout cela se mue en colère. » « Votre Majesté », ici, désigne le roi, son père.

Le personnage féminin ne parle jamais directement, mais le pseudo-Apollodore écrit qu’elle a jeté un sort sur son mari le roi, de telle sorte que lorsque celui-ci a un rapport sexuel avec une autre femme, il éjacule des créatures sauvages dans le vagin de la femme, et ainsi, la tue. Même si la sanction est actée sur le corps de la femme, cette sanction a pour but d’empêcher le roi d’assouvir ses désirs.

Les personnages, eux-mêmes royaux, sont tous deux en colère contre le roi, mais aucun d’eux n’essaye de tuer le roi – ce serait un acte politique. Au lieu de cela, ils réorientent leur colère vers d’autres morts anonymes, qui sont considérées comme sexuelles mais pas comme politiques.

Les personnages ont tous deux des conjoints connus pour leur esprit stratège, leur instinct de survie en des temps politiquement tumultueux, des temps marqués par de nombreuses morts anonymes.

Les personnages font tous deux contrepoids à leurs conjoints machiavéliques, ce sont des personnages au désir excessif, devant être contenus.

Les deux contenants sont en bois.

Les deux contenants sont camouflés grâce à une substance douce, malléable – de l’herbe pour l’un, de la fourrure pour l’autre.

Les deux contenants offrent des solutions ingénieuses à des problèmes apparemment insolubles.

L’un des problèmes est politique. L’autre problème est sexuel.

Ce ne sont qu’un seul et même problème.

Ils ont la même solution.

Le personnage masculin attend dans le contenant que la mort vienne. Il attend huit jours. Son fils vivra. La succession, la transmission sans heurts du pouvoir est ainsi assurée.

Le personnage féminin attend dans le contenant la production d’une vie. Nous ne savons pas combien de temps elle attend. Son fils mourra, après avoir attendu dans son propre contenant. La succession, la transmission sans heurts du pouvoir est ainsi assurée.

Il existe beaucoup de représentations artistiques des deux contenants.

Le contenant du personnage masculin est rustique, sans fioritures, un objet domestique aux dimensions ordinaires et d’usage pratique. Les touristes grimpent dedans et posent pour leurs photos, puis mettent ces photos en ligne. La position ramassée de leur corps fait naître un mélange d’horreur et de jubilation. Cela provoque en conséquence un sentiment de malaise, la prise de conscience que l’horreur et la jubilation ne devraient pas se mélanger, qu’un tel mélange est tabou.

Le contenant du personnage féminin est décoré, sa forme richement accentuée. Son contour est souligné de manière excessive, dans la même mesure que son désir est souligné de manière excessive. Les artistes représentent le contenant en vue de coupe, laissant apparaitre le personnage féminin qui attend la créature sauvage à l’intérieur. La position abjecte du personnage féminin – à quatre-pattes, pressant son sexe contre le sexe de la vache de bois creux – fait naître un mélange de désir et de vengeance. Cela provoque en conséquence un sentiment de malaise, la prise de conscience que le désir et la vengeance ne devraient pas se mélanger, qu’un tel mélange est tabou.

Les points de tension sont tabous parce qu’ils créent le malaise.

Le personnage masculin assouvit ses pulsions violentes et est puni. Le personnage masculin fonctionne aussi comme un point de tension, une façon pour la pulsion violente des touristes d’être assouvie, tout en créant un sentiment de malaise chez eux.

Le personnage féminin assouvit ses pulsions sexuelles et est puni. Le personnage féminin fonctionne aussi comme un point de tension, une façon pour la pulsion sexuelle des artistes d’être assouvie, tout en créant un sentiment de malaise chez eux.

Le touriste peut grimper dans le coffre à riz. Le touriste peut poser pour une photo dans le coffre à riz. Ensuite, le touriste peut sortir du coffre à riz et s’en éloigner.

L’artiste peut regarder à l’intérieur de la vache de bois creux. L’artiste peut dessiner les contours de la vache de bois creux, les contours du personnage féminin. Ensuite, l’artiste peut s’en éloigner.

Les contenants permettent tous deux au touriste et à l’artiste de toucher le point de tension, le tabou.

Le désir et le malaise restent contenus.

Les contenants permettent tous deux au touriste et à l’artiste de s’en éloigner.

Le personnage masculin et le personnage féminin restent contenus.

Aucun des deux contenants– le coffre à riz, la vache de bois creux – ne semblent être rattachés au concept de race.

Faire allusion à la race lorsqu’il n’est pas nécessaire de faire allusion à la race est tabou.

Je n’ai pas fait allusion à la race du touriste ou de l’artiste.

Il est permis au touriste et à l’artiste de passer pour blancs.

Le touriste et l’artiste ne sont pas contenus.

J’ai déjà fait allusion à la race du poète.

Mais dans la mesure où le poète n’est pas contenu, il est permis au poète de passer pour blanc.

J’ai déjà fait allusion à la race du personnage masculin et du personnage féminin.

Le personnage masculin et le personnage féminin sont contenus.

Le coffre à riz et la vache de bois creux sont des contenants.

Le coffre à riz et la vache de bois creux ne sont pas les seuls contenants dans ce poème.

Colchis et la Corée sont des contenants dans ce poème.

L’asianité est un contenant dans ce poème.

La race est un contenant dans ce poème.

Chacun de ces contenants contient le désir et son assouvissement.

Chacun de ces contenants contient le malaise et l’empêchement.

Chacun de ces contenants contiennent un point de tension, un tabou.

Le touriste et l’artiste peuvent entrer dans chacun de ces contenants.

Le touriste et l’artiste peuvent toucher le point de tension et s’en éloigner.

Chacun de ces contenants sépare l’assouvissement du désir de la punition du désir.

Chacun de ces contenants est une solution ingénieuse à un problème apparemment insoluble.

Ce ne sont qu’un seul et même problème.

Ils ont la même solution.

Chacun de ces contenants assure la transmission sans heurts du pouvoir.

Chacun de ces contenants contient un personnage masculin ou féminin.

Le nom du personnage masculin peut être traduit par « Pense à moi quand tu es triste. »

Le nom du personnage féminin peut être traduit par « Je brille pour chacun de vous ».

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