Code fâ (1/2)

Par Christian Désagulier.

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Le Fâ est le système de divination du vaudoun pratiqué par le peuple Yoruba dans l’ancienne région d’Abomey (l’ancien Dahomey, le Bénin d’aujourd’hui), au Nigeria (dans l’ancien royaume du Benin) ainsi qu’aux Amériques consécutivement aux traites négrières, divination pratiquée sous le nom de vaudou en Haïti et de candomblé au Brésil.

Dans le Fâ tout le savoir du monde passé, présent et à venir est concentré. Le Fâ est un moyen de communication entre le monde des esprits et celui des vivants ainsi qu’un moyen d’éclairage du futur pour répondre aux questions particulières tout comme générales posées au présent à partir de la connaissance totale du passé.

Le fidèle se tient en face du devin qui tient dans sa main deux noix de cola. Après qu’il lui a posé sa question, le devin jette les noix sur le plateau de divination et suivant la position dans laquelle les noix s’immobilisent, le devin trace avec le doigt 4 traits simples ou doubles sur le sol. La figure obtenue correspond à l’un des 256 arrangements combinatoires ou odus (le produit de 4 arrangements A21 classés selon 16 groupes principaux de 16 odus) dont le devin possède une connaissance intime, exhaustive et augmentée de la signification, laquelle est le produit de l’observation de ce passé immémorial, mémorisé et synthétisé sous la forme d’un vers.

Le Fâ de savoir strictement oral à l’origine fait songer au traité du Yi King, ainsi qu’au Livre de Mallarmé écrit à coup de dés.

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1. 

Tout au long du chemin qui va de vie à vie, je retiens mon souffle jiogbé mèji, jette bas mes joies de vie.

Au pied du kolatier j’ai consulté le fâ, jeté les noix de palme sur le plateau de guédégbé.

Sur le sable raclé, quadrillé des lancers successifs, j’ai écarquillé trois yeux, jouant au bokonon du village. 

Noyaux ne sont pas dés : mèji après mèji, ils disent qu’ils sont également noirs dedans et que dehors ce serait une question de latitude et le concentré de mélanine la réponse à la verticale du soleil. 

Que le destin kpôli ne serait pas hasard impur mais une histoire de géographie individuelle.

Des noix le message délivré, de leur huile d’écrasées je m’enduirai pour parer aux aléas des temps.

Esu dis-moi à quel ibis écarlate vais-je désormais prêter ma respiration ?

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2. 

Je t’ai cherché dans le noir yékou mèji, dans toutes sortes de flous, je t’ai cru au creux des choses.

Je suis là, parqué dans la cour du fort tandis que claquent les mâchoires des crocodiles, au compagnon que l’on vient de jeter dans les douves, anesthésié de faim.

Il ne sent plus rien celui de qui Ngôfiôa volé les traits, la bouche pour le bec, les ailes des joues, les yeux pour les garder ouverts en fondant dessus mon incrédulité d’agoutie.

Toutes les nuits le monde se transforme en case Zomaï, l’obscurité enferme à double tour l’humanité dans la promiscuité du sommeil, fait le même rêve modulé : je l’ai fait.

Une colonne d’hommes en uniformes de nus passe la porte carrelée d’azuleros. 

Rouge, vert, bleu seront les trois couleurs du souvenir, celle du chemin de latérite, des rails végétals et de la mer à chair d’azur au bout : « – Oga kpami ! »

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3. 

Sain de dettes, la pierre au ventre, je t’ai dilapidé woli mèji, bridé au couple.

Neuf ronds autour du tronc du palmier des voyageurs ne devaient-ils pas effacer le passé, faire passer le temps sans y penser jusqu’au retour promis de l’esprit après trois autour du fromager ?

Avant que d’embarquer pour le Kou, la douche d’ombre capricieuse vous laver à néant des souvenirs ferrugineux mais du lait d’argile que le bonheur passe sur la cire des évènements aussi ?

Pour eux je ne suis plus moi mais une référence alphanumérique.

Imprononçable, on ne procédera pas à mon extinction, la privation sera mon bien, je demeurerai ce que je ne suis plus.

Je suis tombé à la marche au combat, aux nuits lourdes de gesticulation codée, je suis tombé.

Les épaules aux perles séduisantes, sur la piste du dancing, tombé.

D’amour pour elle, tombé encore.

Maintenant je marche au Gbé.

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4.

Di mèji par mon roi trahi, la tromperie de quoi, stocké en cale pour qui.

Du pays de mes ancêtres à la force de mes muscles, des futaies tailleuses de topaze aux pluies jaunes tièdes, des nuages de liesses poussiéreuses à caresses de fer à rôtir, des coups d’éventails aux radiographies de feuilles, des gobelets d’eau coulissante entre les doigts mal palmés, me voilà, pour toujours, exclu du Mahou.

Le navire de ma transportation je ne sais où, je l’ai aperçu depuis le village, grossissant.

Il a d’abord régaté entre les brisants de la côte puis lâché l’ancre à la crique pour son chargement de pièces d’Inde en échange de longues percales dans lesquelles mon bamba était taillé sur mesure.

Après le négoce aux hangars de rumeurs, au sujet des plus bellement proportionnées et des bons à tuer, il a opéré le troc des paquets contre moi, contre moi, sous les karités.

Je ne m’aurais pas cru marchandable : tout l’est.

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5.

Je tombe à genoux devant ta porte, loso mèji attristé abaissé selon ta volonté, je m’agenouille quand le fouet tonne.

Il échange des femmes et des hommes contre des fusils ; il ne sait pas se servir de ces arcs à feu ; sans poudre comment faire sinon symbole d’impuissance dissuasive ?

Le bruit court qu’un tel sexe toujours en érection éjacule des flèches de métal à très longue portée.

Les scarifications rituelles de l’ethnie du non bourrellent mon dos. Celle que Nzamé m’a faite au pied avec une fossette désigne la caste des rêveurs des bords de précipices.

Il ordonne qu’on égorge quarante et une esclaves et qu’au mortier de la chambre tombale, tout exprès pour lui bâtie, on mélange avec leur sang un broyé de tissu de soie et de perles, de l’huile de palme à la poudre d’or.

Le crépi rose du sanctuaire de Guézo chuchote encore en passant le plat de la main dessus : n’oublie pas, n’oublie pas, n’oublie pas.

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6. 

Serré à fond, wlin méji dans cette position, je tourne autour de mes yeux.

Les souvenirs de foudre, de trombe de boue, de poudre d’eau persistent dans ma brousse aux bruits de couteaux qu’on affûte quand les vagues giflent la coque et les voiles claquent. Sango pleure.

En conflit avec ce qu’il reste de moi-même, ma langue s’agglutine à moi, me défend envers et contre le roi de la nuit.

Sa récade ressemble à la petite épée de Mômo et puis à celle aussi dont le berger de Kombolcha me fit cadeau, en bambou renforcé de fer pour se garder du vide à crocs de sphinx.

Á la plage blanchie d’abrasions en rond, aux piquants du carbure de silice, le vent donne et reprend, redonne et prend son sable.

Chauffé, repoussé au chalumeau du vent dont le réservoir de rafales est inépuisable, entre le pouce et l’index j’observe mes yeux au soleil, les rentre dans leurs coquilles et puis reprends le polissage jusqu’à tomber de sommeil.

Les tankers au manifeste noirci de taches d’or font la queue leu leu à l’horizon.

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7.

Qu’ai-je commis que je doive solder, abla mèji j’ai perdu ma prison, l’oba a troqué ma tête contre ma raison.

Ce buste que j’ai modelé et coulé d’alliage, c’est le mien, coulé de chairs fondues aux filaments infrarouges des tropiques.

Lingots de vivants en fusion qui râlent et suent et pissent et chient sur eux, dans le cul de basse fosse d’un château de bois couinant qui tangue.

Merde de maître et serviteur sent mauvais pareil, a même couleur crème de marron.

Ils brillent dans la caisse qui bouge à temps désordonné, rembourrée de chocs.

L’air rare, le pain et l’eau juste pour dire pain et eau.

Impavides bustes en bronze marron d’Ifé au soupçon magique de zinc : sombrés dans l’Atlantide des empires effondrés mais demeurés intacts jusqu’aujourd’hui – grâce au zinc.

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8.

Aklan mèji je me laisse au rivage, je laisse mon jumeau, il pensera à me revenir.

C’est cela ou mourir tous les deux, l’un par l’autre oublié, éré par ibéji.

Long fut le chemin du fort à la côte, au paysage de mangrove eutrophiée, aux cabanes sur pilotis et les pirogues en tronc de kapokier mouillant aux criques, grandes sœurs des araignées d’eau.

Lente la marche de l’allée aux cocotiers révérencieux et compatissants, la traversée de la forêt sacrée au passage du python annelé.

En colliers et bracelets de Gou, le serpent n’a qu’une idée fixe, constricter aux arbres de la forêt et puis se laisser tomber.

Fers aux cous et aux chevilles, comment vais-je faire pour jeter mon corps par-dessus la barque et puis lui faire boire toute l’eau que je peux jusqu’à plus pouvoir ?

A-t-on jamais vu pousser en mer de tels arbres à l’impensable et lisse rectitude ? Combien d’abattus pour cette armada ? Combien de forêts là-bas, en navires de marchandises converties – je fais partie de la marchandise.

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9.

D’argile je sais modeler le boudin, laiton je sais couler, mon visage gouda mèji avec la cire a fondu.

Passant auprès des squelettes de mes amis retors, crucifiés aux palissades de bambous, ces coulées de métal ne sont pas des larmes mais des défauts que l’on trouvera beaux.

Quand je marche, ma tête quitte parfois mon cou, ballon d’argon monte aux cocotiers ; elle flotte autour de la grappe de noix dont la chair et l’eau m’interdisent : gourdes pour l’au-delà.

Quand ma tête me revient, c’est en tête de bronze tout droit sortie de l’atelier d’Aèrogun avec celles de mes compagnons précaires qui me regardent fixement.

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